Que lisent les Marocains ?

janvier 12, 2014 Poster un commentaire

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Catégories:livres, maroc

Prix Booker 2014: Et les nominés sont …

janvier 10, 2014 Poster un commentaire

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Parmi la liste des 16  œuvres nominées du prix Booker du roman arabe 2014 se trouvent 3 romans marocains:

  • Un rarissime oiseau bleu s’envole avec moi  de Youssef Fadel  – Dar al Adab
  • La saison de la pêche au brochet de Islam Ghazali – Dar al Ain
  • La geste de l’ 3abdi , connu par Oueld el Hamria de Abderahim Lahbibi – Afrique Orient

C’est bien connu nul n’est prophète dans son pays,  le seul auteur que j’ai lu reste Younes Fadel. Nourri de son quotidien, notre autodidacte casablancais est un modèle à suivre dans l’art de la diglossie. Il n’écrit pas en Darija parce que c’est un problème national ou politique,  il préférè les mots du bled parce que c’est une question de feeling. La Darija ça sort mieux…ça se sent mieux.

Les Topographes (2005)
C’est la porte 2 ? On m’a dit qu’elle se trouve par là. Le chef, il me dit de suivre le mur. Quel mur je lui réponds. On n’a pas encore construit le mur. Il me dit tu vas suivre ce mur oui ou non ? Alors moi je suis le mur qui est dans la tête du chef. Et je cherche la porte 2 qui est dans la tête du chef. Avant j’étais devant la porte 4 (qui se trouve aussi là où je vous ai dit). Et ce matin il m’envoie à la porte 2. Il n’a pas aimé ma gueule. C’est ce qu’il a dit. Mais moi je sais pourquoi. Parce que j’aime rigoler. Je me moque de tout. Le rire prolonge la vie. Il n’y a rien au monde qui ne me fasse pas marrer. Quand je me retrouve seul et que je n’ai rien à faire, je passe mon temps à me moquer du chef. Alors lui, il l’a appris. C’est pour ça. Mais au lieu de le dire, il me parle de ma gueule. Et pourquoi, avant, ma gueule, il la trouvait sympathique ? Mes camarades me disent nous aussi on est passé par-là. T’as pas à t’inquiéter, qu’ils me disent. Va le voir dans son bureau, dans un de ses bons moments et tu lui demandes pardon. Et s’il continue à ne pas aimer ma gueule ? Continue à aller le voir. Continue à lui demander pardon. Jusqu’au jour où… C’est ce que nous faisons tous. Nous aussi on trouve la combine un peu compliquée mais c’est comme ça chez nous à la douane. Et si ça continue ? Qu’est-ce que je fais ? Alors va voir le toubib. Ou bien le fquih. Pour qu’il t’écrive un talisman. Nous portons tous un talisman quand les choses se gâtent. Moi aussi j’en porte un de talisman. Et je vais bien. Je ne suis plus inquiet. Mon appétit s’est ouvert. Et j’en bouffe, des choses, depuis.

Revenant au Booker 2014,  les jurés se réuniront de nouveau le 10 février pour la 2 ème sélection avant la proclamation du Booker 2014, le 29 Avril à Abou Dhabi. L’œuvre primée recevra 60000 dollars…espérant qu’elle fera le bonheur d’un marocain!

JAABOUQ (LE JOINT)

décembre 28, 2012 Poster un commentaire
jaabouq

jaabouq

LE LIVRE :
Premier ouvrage d’un jeune Marocain de talent, Hicham Tahir, « Jaabouq » est un recueil de nouvelles sans concessions mettant à nu, avec ironie et de façon crue
et directe, quelques contradictions sociales marocaines. Dans la droite ligne des grands auteurs Marocains, des thèmes connus mais traités avec un angle neuf et un certain détachement.

L’AUTEUR :
Originaire de Kénitra, Hicham Tahir, 23 ans, est représentatif, par son langage et son engagement, de l’évolution de la jeunesse marocaine durant ces 10 dernières années. Populaire et débrouillard, osé et totalement décomplexé, branché mais sans jamais perdre de vue le monde modeste où il a grandi, l’auteur nous donne à voir le Maroc de ce début du 21ème, un Maroc plus audacieux qu’on ne le pense, plus dur, plus cru. Hicham Tahir a écrit ce recueil de nouvelles parallèlement à son travail dans la publicité, notamment à Hit Radio. Il a publié ses premiers textes dans le livre collectif "Lettres à un jeune marocain’
(Editions du Seuil, 2009, sous la direction d’Abdellah Taïa) et dans le numéro spécial Jean Genet de la revue "Nejma": « Jean Genet, un saint marocain » (Edition La librairie des Colonnes, 2010).

Extrait de JAABOUQ :

"Deux ans…ça a durée deux ans. Deux ans de mirages. De désert. De sable. De soleil, même la nuit. Le grand Sahara , la grande Mama Africa, je l’ai connue longtemps, profondément. Mes pieds aussi l’ont connue, aussi secs que ma gorge. Surtout dans ces journées qui caressaient violemment les 40 ou 50°. Mes mains, sèches et percés. Mon corps, plus les jours passaient, plus il devient svelte. Mes lundis ressemblaient à mes mardis, jeudis ou samedis. les jours passaient tellement vite, ils se rassemblaient au point que je perdais la notion du jour, la notion de la nuit, la notion du temps…le temps? Deux ans . Après de longues randonnées non désirées et quelques viols en série mon premier enfant naquît. Un garçon. Fils de mère burkinabée. Fils de père béninois. Fils né après une nuit de baise malienne. fils né mauritanien. Il est international mais puise sa source et ses origines dans le continent le plus vieux de la terre."

Jaabouq De Hicham Tahir, Casa Express Edition, 2012, 978-9954-9122-1-8 ,  128 pages,  12 € / 90 Dh

Sélection Prix Littéraire La Mamounia 2011

septembre 26, 2011 3 commentaires

La Mamounia organise la seconde édition de son prix littéraire qui met en compétition des écrivains marocains francophones. Un prix de 200 000 dhs sera décerné au gagnant. Le jury est composé de Layla Chaouni, Mouna Hachim, Mahi Binebine, Tidiane N’diaye,  Marc Dugain, Christine Orban, Denise Bombardier, Jacques De Decker, Guillaume Durand et Khalid Zekri.

Voici les titres retenus pour l’édition 2011 dont le lauréat sera dévoilé le 1 Octobre prochain:

►Mohamed Leftah : Le dernier combat du capitan ni’mat (La différence)
►Sonia Terrab : Shamablanca (Atlantica Séguier)
►Fouad Laroui : Le drame Linguistique Marocain  (Zellige)
►Safia Azzedine : La Mecque Phuket (Léo Scheer)
►Maria Guessous : Hasna ou le destin d’une femme (La croisée des chemins)
►Lamia Berrada-Berca : Kant et la petite robe rouge (La cheminante)
►Omar Berrada : L’Encensoir (La croisée des chemins)
►Mohamed Diouri : Chroniques de quartier (L’Harmattan)
►Myriam Jebbor : Des histoires de grands (L’Harmattan)
►Kebir-Mustapha Ammi : Mardochée (Gallimard)

Plus de détail sur www.mamounia.com

Sa Majesté l’Enfant

septembre 24, 2011 Poster un commentaire

On tue un enfant : fantasme originel, inquiétant, évité, méconnu. La figure où se rassemblent les vœux secrets des parents, tel est pour chacun l’enfant à tuer, et telle est l’image qui enracine dans son étrangeté l’inconscient de chacun. « Sa Majesté l’Enfant » règne en tyran tout-puissant ; mais, pour que vive un sujet, que s’ouvre l’espace de l’amour, il faut s’en affranchir : meurtre nécessaire autant qu’impossible, encore à perpétrer, jamais accompli. Il y a là une reconnaissance et un renoncement narcissiques toujours à répéter, où la pulsion de mort s’avère fondamentalement en ce qu’elle vise le « vieil homme » : l’immortel enfant de nos rêves.

De l’enfant: " Il y a pour chacun, toujours, un enfant à tuer, le deuil à faire et à refaire continuement d’une représentation de plénitude, de jouissance immobile, une lumière à aveugler pour qu’elle puisse briller et s’éteindre sur fond de nuit. Qui ne fait et refait ce deuil de l’enfant merveilleux qu’il aurait été, reste dans les limbes et la clarté laiteuse d’une attente sans ombre et sans espoir ; mais qui croit avoir, une fois pour toutes, réglé son compte à la figure du tyran, s’exile des sources de son génie, et se tient pour un esprit fort devant le règne de la jouissance. Destin commun que ce dernier, qui mène son homme à s’endormir dans l’hédonisme à la mode du jour, ou à feindre de s’éveiller pour imaginer un monde que la toute-puissance, subrepticement revenue par la fenêtre (qu’il croyait fermée) de son angoisse, rêvera d’ordonner pour le bien de tous."

Du sujet: " Justin ne peut supporter le peu de jeu que lui laisse le sentiment d’être figé dans une coïncidence avec lui-même par le regard d’un autre. Ce qui, enfant, le rendait malade, ce n’était pas la route, mais le fait d’avoir sa place assignée dans la voiture familiale ; il enrage de se sentir poursuivi dans ses changeantes adresses par des lettres à lui destinées, sur lesquelles son nom écrit semble l’acculer à lui-même ; qu’une femme l’aime, le manifeste ou le lui dise, le voilà prêt a la fuite. Un jeu le fascine, celui qu’on dit du taquin ou du solitaire, dans lequel il s’agit de réaliser une suite de chiffres ou de lettres par des mouvements de déplacement de palets carrés, rendus possibles par le vide d’une case. Ce n’est qu’aux prises avec le rocher, en faisant de la varappe, qu’il a le sentiment de réaliser cet écart avec lui-même où naîtraient le souffle et le mouvement, sinon les mots et son désir. Cette collusion sans jeu qu’il s’agit de disloquer, c’est, aussi dense qu’une étreinte de bronze, la statue de ses parents enlacés. Justin, tel Atlas, porte sur son dos tout le poids de ses parents accouplés, fantasme originaire s’il en est, où se trouvent assemblés l’alibi fallacieux d’une famille depuis émiettée et sa raison d’être première. Il trimbale, agrippée à son échine, la scène de son origine, dérobée à sa vue, mais présente de tout son poids : il se cabre, rue et se débat, sans réussir à démonter les cavaliers obscènes qui collent à lui. C’est un mot qu’il lui faut pour dissoudre l’emprise de la bête monstrueuse : mais il n’en a point. « Je n’ai rien à dire », profère-t-il avec rage ; « Je » n’a rien à dire… »

De l’amour: " Lorsque, dans un instant de grâce, il me vient de dire à une femme : je t’aime, quelque chose en moi éclate, où je renais. Sa beauté déclenche ce prodige, faite d’un éclat qui me fascine, d’une lumière où je me baigne, qui donne à chaque partie de son corps, à son odeur, à sa voix, sa peau, ses mots, un attrait que rien ne dément : je me perds dans son oreille, sa bouche, ses cheveux, ses reins, assuré d’un coup d’une raison que je mesure à l’aune de mon tourment et de ma paix : c’est qu’elle m’aime, et je crains sans y croire que ce temps de grâce s’évanouisse. Mais non, elle m’attend et je la désire : c’est une absolue certitude, lorsque nous nous étreignons, d’avoir chacun, ensemble, trouvé la source terre, eau et feu. Moment de vérité bien avant la mort."

On tue un enfant de Serge Leclaire, Seuil , 1975 , 137 pages, 5.95 €

Charly 9, le roi barjo

septembre 4, 2011 1 commentaire

Charles IX fut de tous les rois de France l’un des plus calamiteux. A 22 ans, pour faire plaisir à sa mère, il ordonna le massacre de la Saint Barthélemy qui épouvanta l’Europe entière. Abasourdi par l’énormité de son crime, il sombra dans la folie. Courant le lapin et le cerf dans les salles du Louvre, fabriquant de la fausse monnaie pour remplir les caisses désespérément vides du royaume, il accumula les initiatives désastreuses. Transpirant le sang par tous les pores de son pauvre corps décharné, Charles IX mourut à 23 ans, haï de tous. Pourtant, il avait un bon fond.

Sur le carnage de la Saint Barthélemy: " Une pancarte indique : Ici, l’amiral est pendu par les pieds à faute de tête!
Coligny nu, châtré aussi à coups de tranchant de pelle, n’est plus qu’un malheureux débris suintant qui commence à rendre des senteurs proprement insoutenables. Le monarque poursuit vers lui en humant l’air alors que les autres ne peuvent aller plus près. Navarre (qui pourtant ne sent pas la rose) s’arrête à son tour :
— C’est vrai que c’est quand même vigoureux comme odeur!… Charly, comment peux-tu supporter ces effluves et grimacer à mon fumet?
Charles IX contourne la dépouille verte et gonflée, visage l’effleurant. Il la renifle longuement. Sur la pointe des pieds, il se délecte du parfum des mutilations. Sa tête ondule au bout du cou comme un serpent qui danse. Il sourit derrière la carcasse en voyant là-bas princes et seigneurs serrant leur appendice nasal, se moque d’eux :
— Je ne bouche pas mon nez comme vous autres car le cadavre de son ennemi sent toujours bon."

Le remords, c’est un rat mort dont l’odeur pue : " — Voilà une souillure dont tu ne te laveras pas facilement. Tu as de tous les plus vils tyrans de l’Histoire réuni les forfaits ! Les Vêpres siciliennes et le banquet « fraternel » où César Borgia fit étrangler ses invités sont innocentes bagarres de rue d’après bals comparées à ton incroyable délit. Tout l’accuse en son esprit troublé. Même derrière lui, sur la tapisserie surannée et banale tel un décor d’opéra qu’il voit inversée dans le reflet, le cerf aux abois en a l’œil devenu noir qui clignote comme un battement de cils stupéfait.
— De toi à moi, quelle est la route ? reprend le roi face à son reflet. Que ferais-je désormais ? Où irais-je, chétif? Pour le mal que j’ai fait, il convient de me cacher. Dois-je me retirer dans ma chambre ou dans quelque désert ou sous quelque rocher? Où fuir?
Après ce torrent de paroles d’un jeune homme qui, d’ordinaire, n’en est pas prodigue, il s’exclame.
— À moi ! crie-t-il, les yeux troubles et la tête lourde. À moi !…
Maintenant accoudé, index le long de la tempe, il fait fumer son âme avec tous ses malheurs. Plus pâle qu’un cadavre et plus tremblant qu’un chien, de ses milliers de victimes il voit errer les ombres. Une main invisible s’appesantit sur lui. Bouche blême restant à demi ouverte, de puantes chenilles infectent le cerveau de Charles. Yeux fixes, il paraît égaré en ce beau jour de septembre attiédi et pris d’un souci plutôt entêté. Ses sens n’ont plus de sens. Son esprit qui s’envole le conduit à l’assaut d’une fantaisie s’emparant, à sa ceinture, d’un poignard fort riche et décoré de turquoises, il s’entaille l’index qui était contre sa tempe. La lame effilée ouvre la chair jusqu’à l’os et le sang coule sans que bouge un nerf de sa face. Triste, morne et pensif sous des lambris chamarrés, il lèche le sang et, alors qu’il coule à nouveau, le renifle longuement sous son grand nez de Valois. Lui, le buveur d’eau de fleurs, s’en délecte aussi en œnologue comme s’il goûtait un grand cru, trouve à l’hémoglobine une saveur ferreuse enivrante. Gencives rougies aux crocs blancs de souris, il constate : — Ça saoule. "

De la fausse monnaie :  " — Qu’est-ce que c’est?
— Une pièce de monnaie que j’ai forgée!
Charly 9 a tendu son œuvre au prélat pour connaître son avis : — Qu’en pensez-vous, monsieur le cardinal de Lorraine ?!
L’interlocuteur saisit la rondelle entre les doigts de ses gants rouges et la soupèse.
— Oui, bon, c’est léger ! s’agace le monarque. C’est un teston en fer mais quoi, je n’allais pas prendre de l’or ou de l’argent non plus ! Vous savez combien ça coûte ?!
L’homme d’Église retourne la chose, en contemple le revers aux fleurs de lys écrabouillées puis l’avers où l’on voit, sous un front ceint de laurier, un profil d’enfant abîmé.
— Les défauts à la joue ressemblent aux rides qui me viennent précocement. J’y suis plus ressemblant que sur les traditionnelles, non ?
Le dignitaire catholique ne sait que répondre alors que Sa Majesté très excitée s’enflamme :
— C’est un premier essai, hein !
— Ah, parce que vous comptez en forger d’autres ?
— Plein ! Et aussi des écus soleil (peints en doré bien sûr), sols parisis, douzains, liards, deniers…
— Tu veux faire de la fausse monnaie ?
Demandant cela, Anjou écarquille ses yeux tandis que pour ceux, globuleux, de la reine mère, c’est déjà fait :
— Mamma mia…
Le cardinal se glisse une main dans le dos en s’interrogeant :
— Sommes-nous le 1er avril ? Ben non, c’était il y a presque deux semaines…
Charly 9 aimerait comprendre le manque d’enthousiasme du prélat lorrain :
— Vous ne trouvez pas ma pièce assez ronde ?
— Non, la rondeur, ça va… C’est surtout à quoi sert-elle ?
— À quoi ça sert ? Eh bien, mes sujets vont pouvoir s’acheter ce qu’ils veulent avec !… du pain, des brassées de radis, de bons morceaux de bœuf gras dont les boucheries regorgeront, je ne sais pas, moi. Tout ce qu’ils veulent, quoi !
Anjou se met à rire d’un bruit de moulinet alors que le souverain tend un bras à la César avec, au bout, la petite pièce à son effigie : — La France a un problème,  je le résous !  Elle n’a plus de sous, j’en fais comme ça il n’y a plus de problème. Fallait y penser, hein ? "

Charly le bon, Charly le maudit : " — Voulez-vous du muguet ? C’est de la part de Notre Majesté qui ne boit que de l’eau où trempent des fleurs…
Assis sur son banc et dos à un misérable lit de feuilles de châtaignier, un père squelettique, qui portait la cuillère à sa bouche d’un air rien moins que soumis, râle après Charly 9 :
— Pour une fois qu’il nous file à bouffer, celui-là !… Donnes-en une poignée, soldat, pour mettre dans la soupe.
Le père répartit également les clochettes et les feuilles de porte-bonheur dans chacune des écuelles de sa famille en calculant :
— Toujours ça de plus à becqueter !…
Puis ils se remettent à manger mais soudain suffoquent, tombent, les yeux révulsés. Ailleurs, c’est une mère qui fait boire à son tout-petit l’eau du gobelet où elle avait plongé la tige d’un brin :
— Allez, ça masquera l’odeur de vase de la Seine. Encore une gorgée pour Notre Altesse !
L’enfant devient violet, tétanisé. Des gens vomissent contre un mur orné d’un graffiti : « Roi de rien ! » Ils ont cru agir tel le monarque en mangeant leur porte-bonheur ou buvant l’eau des fleurs sauf que le muguet est particulièrement toxique. Tige, feuilles, clochettes, sont mortelles sitôt ingérées. D’une agression voisine de la digitaline, même l’eau où a plongé ce porte-bonheur enflamme la gorge, provoque des nausées, diarrhées immédiates. Panique respiratoire, augmentation fantastique de la pression artérielle, on meurt vite d’un arrêt cardiaque. C’est une hécatombe dans Paris.
— Ah, nom de Dieu de nom de Dieu ! Palsangué, vertuguoy, taguienne !…
Sous une frise de pierre où s’insèrent des enfants joueurs tenant des guirlandes fleuries, Catherine de Médicis passe, catastrophée, dans le couloir au rez-de-chaussée du pavillon des reines :
— Bon, le coup du muguet pour le 1er mai, ça aussi c’est une idée… il va falloir l’oublier et le mieux serait qu’en fait le roi retourne à la chasse.
— Oh, morte couille ! Je n’aurai donc jamais de repos ! Quoi ! Toujours des troubles !
Le monarque, dans le même pavillon que sa mère, grimpe à l’étage vers les appartements de sa femme :
— Trop heureux le mortel qui peut cacher sa vie ! Le trône est souvent chargé d’infortunes ! "

Charly 9 de Jean Teulé , Julliard , 2011 , 2260018246, 240 pages, 19 €

Sur les traces d’Omar Khayyem

août 18, 2011 2 commentaires

samarcandeJe ne suis pas de ceux dont la foi n’est que terreur du Jugement, dont la prière n’est que prosternation. Ma façon de prier ? je contemple une rose, je compte les étoiles, je m’émerveille de la beauté de la création, de la perfection de son agencement, de l’homme, la plus belle œuvre du Créateur, de son cerveau assoiffé de connaissance, de son cœur assoiffé d’amour, de ses sens, tous ses sens , éveillés ou comblés…

Samarcande, c’est la Perse d’Omar Khayyam, poète du vin, libre-penseur, astronome de génie, mais aussi celle de Hassan Sabbah, fondateur de l’ordre des Assassins, la secte la plus redoutable de l’Histoire. Samarcande, c’est l’aventure d’un manuscrit qui, né au XIe siècle, égaré lors des invasions mongoles, est retrouvé des siècles plus tard.

Extraits choisis:

Parabole sur les trois amis (Omar khayyam qui a observé le monde, Nizzam-el-Molk qui l’a gouverné et Hassan Sabbah qui l’a terrorisé) : « Trois amis étaient en promenade sur les hauts plateaux de Perse. Surgit une panthère, toute la férocité du monde était en elle. La panthère observa longuement les trois hommes puis courut vers eux. Le premier était le plus âgé, le plus riche, le plus puissant. Il cria : « Je suis le maître de ces lieux, jamais je ne permettrai à une bête de ravager les terres qui m’appartiennent »  il était accompagné de deux chiens de chasse. Il les lâcha sur la panthère, ils purent la mordre, mais elle n’en devient que plus vigoureuse, les assomma, bondit sur leur maître et lui déchira les entrailles. Tel fut le lot de Nizam-el-Molk. Le deuxième se dit : « Je suis un homme de savoir, chacun m’honore et me respecte, pourquoi laisserai-je mon sort se décider entre chiens et panthère ? » il tourna le dos et s’enfuit sans attendre l’issue de combat. Depuis, il a erré de grotte en grotte, de cabane en cabane, persuadé que le fauve était constamment à ses trousses. Tel fit le lot d’Omar Khayyam. Le troisième était homme de croyance. Il s’avança vers la panthère les paumes ouvertes, le regard dominateur, la bouche éloquente. « Soit la bienvenue en ces terres, lui dit-il. Mes compagnons étaient plus riches que moi, tu les as dépouillés, ils étaient plus fiers, tu les as rabaissés. » la bête écoutait, séduite, domptée. Il prit l’ascendant sur elle, il réussit à l’apprivoiser. Depuis, aucune panthère n’ose s’approcher de lui, et les hommes se tiennent à distante. » Quand survient le temps des bouleversements, nul ne peut arrêter son cours, nul ne peut le fuir, quelques-uns parviennent à s’en servir. Mieux que quiconque, Hassan Sabbah a su apprivoiser la férocité du monde. Tout autour de lui, il a semé la peur ; pour se ménager, dans son réduit d’Alamout, un minuscule espace de quiétude. »

Omar un prénom banni : « – Quand on se prénomme Omar, il est imprudent de s’aventurer du coté de Kashan. » Khayyam feint la plus totale surprise. Il a pourtant bien compris l’allusion. Son prénom est celui du deuxième successeur du Prophète, le calife Omar, abhorré par les chiites puisqu’il fut un tenace rival de leur père fondateur, Ali. Si, pour l’heure, la population de la Perse est en grande majorité sunnite, le chiisme y représente déjà quelques îlots, notamment les villes-oasis de Kom et de Kashan où d’étranges traditions se sont perpétuées. Chaque année, on célèbre par un carnaval burlesque l’anniversaire du meurtre du calife omar. A cet effet, les femmes se fardent, préparent des sucreries et des pistaches grillées, les enfants se postent sur les terrassent et déversent des trombes d’eau sur les passant en criant joyeusement « Dieu maudisse Omar ! » On fabrique un mannequin à l’effigie du calife portant à la main un chapelet de crottes enfilées, qu’on promène dans certains quartier en chantant : »depuis que ton nom est Omar, tu as ta place en enfer, toi le chef des scélérats, toi l’infâme usurpateur ! » Les cordonniers de Kom et de Kashan ont pris l’habitude d’écrire « Omar » sur les semelles qu’ils fabriquent, les muletiers donnent son nom à leurs bêtes, se plaisant à le prononcer à chaque bastonnade, et les chasseurs, quand il ne leur reste plus qu’une flèche, murmurent en la décochant : « celle-ci est pour le cœur d’Omar. » »

Un poète à la mer : « Lorsque le Titanic a sombré, dans la nuit du 14 au 15 avril 1912, au large de Terre-Neuve, la plus prestigieuse des victimes était un livre, exemplaire unique des Robaïyat d’Omar Kayyam, sage persan, poète, astronome. De ce naufrage je parle peu. D’autres que moi ont pesé le malheur en dollars, d’autres que moi ont dîment recensé cadavres et ultimes paroles. Six ans après, seul m’obsède encore cet être de chair et d’encre dont je fus, un moment, l’indigne dépositaire. N’est-ce pas moi, Benjamin Omar Lesage, qui l’ai arraché à son pays natale ? N’est-ce pas dans mes bagages qu’il s’est embarqué sur le Titanic ? Et son parcours millénaire, qui l’a interrompu, sinon l’arrogance de mon siècle ? Depuis, le mode s’est couvert de sang et d’ombre, chaque jour d’avantage, et à moi la vie n’a plus souri. J’ai dû m’écarter des hommes pour n’écouter que les voix du souvenir et caresser un naïf espoir, une vision insistante : demain, on le retrouvera. Protégé par son coffret en or, il émergera intact des opacités maritimes, son destin enrichi d’une odyssée nouvelle. Des doigts pourront l’effleurer, l’ouvrir, s’y engouffrer ; des yeux captifs suivront de marge en marge la chronique de son aventure, ils découvriront le poète, ses premiers vers, ses premières ivresses, ses premières frayeurs. Et la secte des Assassins. Puis ils s’arrêteront, incrédules, devant une peinture couleur de sable et d’émeraude. Elle ne porte ni date ni signature, rien que ces mots, fervents ou désabusés : Samarcande, la plus belle face que la terre ait jamais tournée vers le soleil. »

Samarcande D'Amin Maalouf, Lattès, 1988,  9782253051206,  312 pages,  5.50 €
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