Sélection Prix Littéraire La Mamounia 2011

septembre 26, 2011 2 commentaires

La Mamounia organise la seconde édition de son prix littéraire qui met en compétition des écrivains marocains francophones. Un prix de 200 000 dhs sera décerné au gagnant. Le jury est composé de Layla Chaouni, Mouna Hachim, Mahi Binebine, Tidiane N’diaye,  Marc Dugain, Christine Orban, Denise Bombardier, Jacques De Decker, Guillaume Durand et Khalid Zekri.

Voici les titres retenus pour l’édition 2011 dont le lauréat sera dévoilé le 1 Octobre prochain:

►Mohamed Leftah : Le dernier combat du capitan ni’mat (La différence)
►Sonia Terrab : Shamablanca (Atlantica Séguier)
►Fouad Laroui : Le drame Linguistique Marocain  (Zellige)
►Safia Azzedine : La Mecque Phuket (Léo Scheer)
►Maria Guessous : Hasna ou le destin d’une femme (La croisée des chemins)
►Lamia Berrada-Berca : Kant et la petite robe rouge (La cheminante)
►Omar Berrada : L’Encensoir (La croisée des chemins)
►Mohamed Diouri : Chroniques de quartier (L’Harmattan)
►Myriam Jebbor : Des histoires de grands (L’Harmattan)
►Kebir-Mustapha Ammi : Mardochée (Gallimard)

Plus de détail sur www.mamounia.com

Sa Majesté l’Enfant

septembre 24, 2011 Laisser un commentaire

On tue un enfant : fantasme originel, inquiétant, évité, méconnu. La figure où se rassemblent les vœux secrets des parents, tel est pour chacun l’enfant à tuer, et telle est l’image qui enracine dans son étrangeté l’inconscient de chacun. « Sa Majesté l’Enfant » règne en tyran tout-puissant ; mais, pour que vive un sujet, que s’ouvre l’espace de l’amour, il faut s’en affranchir : meurtre nécessaire autant qu’impossible, encore à perpétrer, jamais accompli. Il y a là une reconnaissance et un renoncement narcissiques toujours à répéter, où la pulsion de mort s’avère fondamentalement en ce qu’elle vise le « vieil homme » : l’immortel enfant de nos rêves.

De l’enfant: ” Il y a pour chacun, toujours, un enfant à tuer, le deuil à faire et à refaire continuement d’une représentation de plénitude, de jouissance immobile, une lumière à aveugler pour qu’elle puisse briller et s’éteindre sur fond de nuit. Qui ne fait et refait ce deuil de l’enfant merveilleux qu’il aurait été, reste dans les limbes et la clarté laiteuse d’une attente sans ombre et sans espoir ; mais qui croit avoir, une fois pour toutes, réglé son compte à la figure du tyran, s’exile des sources de son génie, et se tient pour un esprit fort devant le règne de la jouissance. Destin commun que ce dernier, qui mène son homme à s’endormir dans l’hédonisme à la mode du jour, ou à feindre de s’éveiller pour imaginer un monde que la toute-puissance, subrepticement revenue par la fenêtre (qu’il croyait fermée) de son angoisse, rêvera d’ordonner pour le bien de tous.

Du sujet: ” Justin ne peut supporter le peu de jeu que lui laisse le sentiment d’être figé dans une coïncidence avec lui-même par le regard d’un autre. Ce qui, enfant, le rendait malade, ce n’était pas la route, mais le fait d’avoir sa place assignée dans la voiture familiale ; il enrage de se sentir poursuivi dans ses changeantes adresses par des lettres à lui destinées, sur lesquelles son nom écrit semble l’acculer à lui-même ; qu’une femme l’aime, le manifeste ou le lui dise, le voilà prêt a la fuite. Un jeu le fascine, celui qu’on dit du taquin ou du solitaire, dans lequel il s’agit de réaliser une suite de chiffres ou de lettres par des mouvements de déplacement de palets carrés, rendus possibles par le vide d’une case. Ce n’est qu’aux prises avec le rocher, en faisant de la varappe, qu’il a le sentiment de réaliser cet écart avec lui-même où naîtraient le souffle et le mouvement, sinon les mots et son désir. Cette collusion sans jeu qu’il s’agit de disloquer, c’est, aussi dense qu’une étreinte de bronze, la statue de ses parents enlacés. Justin, tel Atlas, porte sur son dos tout le poids de ses parents accouplés, fantasme originaire s’il en est, où se trouvent assemblés l’alibi fallacieux d’une famille depuis émiettée et sa raison d’être première. Il trimbale, agrippée à son échine, la scène de son origine, dérobée à sa vue, mais présente de tout son poids : il se cabre, rue et se débat, sans réussir à démonter les cavaliers obscènes qui collent à lui. C’est un mot qu’il lui faut pour dissoudre l’emprise de la bête monstrueuse : mais il n’en a point. « Je n’ai rien à dire », profère-t-il avec rage ; « Je » n’a rien à dire… »

De l’amour: ” Lorsque, dans un instant de grâce, il me vient de dire à une femme : je t’aime, quelque chose en moi éclate, où je renais. Sa beauté déclenche ce prodige, faite d’un éclat qui me fascine, d’une lumière où je me baigne, qui donne à chaque partie de son corps, à son odeur, à sa voix, sa peau, ses mots, un attrait que rien ne dément : je me perds dans son oreille, sa bouche, ses cheveux, ses reins, assuré d’un coup d’une raison que je mesure à l’aune de mon tourment et de ma paix : c’est qu’elle m’aime, et je crains sans y croire que ce temps de grâce s’évanouisse. Mais non, elle m’attend et je la désire : c’est une absolue certitude, lorsque nous nous étreignons, d’avoir chacun, ensemble, trouvé la source terre, eau et feu. Moment de vérité bien avant la mort.”

On tue un enfant de Serge Leclaire, Seuil , 1975 , 137 pages, 5.95 €

Charly 9, le roi barjo

septembre 4, 2011 1 commentaire

Charles IX fut de tous les rois de France l’un des plus calamiteux. A 22 ans, pour faire plaisir à sa mère, il ordonna le massacre de la Saint Barthélemy qui épouvanta l’Europe entière. Abasourdi par l’énormité de son crime, il sombra dans la folie. Courant le lapin et le cerf dans les salles du Louvre, fabriquant de la fausse monnaie pour remplir les caisses désespérément vides du royaume, il accumula les initiatives désastreuses. Transpirant le sang par tous les pores de son pauvre corps décharné, Charles IX mourut à 23 ans, haï de tous. Pourtant, il avait un bon fond.

Sur le carnage de la Saint Barthélemy: ” Une pancarte indique : Ici, l’amiral est pendu par les pieds à faute de tête!
Coligny nu, châtré aussi à coups de tranchant de pelle, n’est plus qu’un malheureux débris suintant qui commence à rendre des senteurs proprement insoutenables. Le monarque poursuit vers lui en humant l’air alors que les autres ne peuvent aller plus près. Navarre (qui pourtant ne sent pas la rose) s’arrête à son tour :
— C’est vrai que c’est quand même vigoureux comme odeur!… Charly, comment peux-tu supporter ces effluves et grimacer à mon fumet?
Charles IX contourne la dépouille verte et gonflée, visage l’effleurant. Il la renifle longuement. Sur la pointe des pieds, il se délecte du parfum des mutilations. Sa tête ondule au bout du cou comme un serpent qui danse. Il sourit derrière la carcasse en voyant là-bas princes et seigneurs serrant leur appendice nasal, se moque d’eux :
— Je ne bouche pas mon nez comme vous autres car le cadavre de son ennemi sent toujours bon.”

Le remords, c’est un rat mort dont l’odeur pue : ” — Voilà une souillure dont tu ne te laveras pas facilement. Tu as de tous les plus vils tyrans de l’Histoire réuni les forfaits ! Les Vêpres siciliennes et le banquet « fraternel » où César Borgia fit étrangler ses invités sont innocentes bagarres de rue d’après bals comparées à ton incroyable délit. Tout l’accuse en son esprit troublé. Même derrière lui, sur la tapisserie surannée et banale tel un décor d’opéra qu’il voit inversée dans le reflet, le cerf aux abois en a l’œil devenu noir qui clignote comme un battement de cils stupéfait.
— De toi à moi, quelle est la route ? reprend le roi face à son reflet. Que ferais-je désormais ? Où irais-je, chétif? Pour le mal que j’ai fait, il convient de me cacher. Dois-je me retirer dans ma chambre ou dans quelque désert ou sous quelque rocher? Où fuir?
Après ce torrent de paroles d’un jeune homme qui, d’ordinaire, n’en est pas prodigue, il s’exclame.
— À moi ! crie-t-il, les yeux troubles et la tête lourde. À moi !…
Maintenant accoudé, index le long de la tempe, il fait fumer son âme avec tous ses malheurs. Plus pâle qu’un cadavre et plus tremblant qu’un chien, de ses milliers de victimes il voit errer les ombres. Une main invisible s’appesantit sur lui. Bouche blême restant à demi ouverte, de puantes chenilles infectent le cerveau de Charles. Yeux fixes, il paraît égaré en ce beau jour de septembre attiédi et pris d’un souci plutôt entêté. Ses sens n’ont plus de sens. Son esprit qui s’envole le conduit à l’assaut d’une fantaisie s’emparant, à sa ceinture, d’un poignard fort riche et décoré de turquoises, il s’entaille l’index qui était contre sa tempe. La lame effilée ouvre la chair jusqu’à l’os et le sang coule sans que bouge un nerf de sa face. Triste, morne et pensif sous des lambris chamarrés, il lèche le sang et, alors qu’il coule à nouveau, le renifle longuement sous son grand nez de Valois. Lui, le buveur d’eau de fleurs, s’en délecte aussi en œnologue comme s’il goûtait un grand cru, trouve à l’hémoglobine une saveur ferreuse enivrante. Gencives rougies aux crocs blancs de souris, il constate : — Ça saoule. “

De la fausse monnaie :  ” — Qu’est-ce que c’est?
— Une pièce de monnaie que j’ai forgée!
Charly 9 a tendu son œuvre au prélat pour connaître son avis : — Qu’en pensez-vous, monsieur le cardinal de Lorraine ?!
L’interlocuteur saisit la rondelle entre les doigts de ses gants rouges et la soupèse.
— Oui, bon, c’est léger ! s’agace le monarque. C’est un teston en fer mais quoi, je n’allais pas prendre de l’or ou de l’argent non plus ! Vous savez combien ça coûte ?!
L’homme d’Église retourne la chose, en contemple le revers aux fleurs de lys écrabouillées puis l’avers où l’on voit, sous un front ceint de laurier, un profil d’enfant abîmé.
— Les défauts à la joue ressemblent aux rides qui me viennent précocement. J’y suis plus ressemblant que sur les traditionnelles, non ?
Le dignitaire catholique ne sait que répondre alors que Sa Majesté très excitée s’enflamme :
— C’est un premier essai, hein !
— Ah, parce que vous comptez en forger d’autres ?
— Plein ! Et aussi des écus soleil (peints en doré bien sûr), sols parisis, douzains, liards, deniers…
— Tu veux faire de la fausse monnaie ?
Demandant cela, Anjou écarquille ses yeux tandis que pour ceux, globuleux, de la reine mère, c’est déjà fait :
— Mamma mia…
Le cardinal se glisse une main dans le dos en s’interrogeant :
— Sommes-nous le 1er avril ? Ben non, c’était il y a presque deux semaines…
Charly 9 aimerait comprendre le manque d’enthousiasme du prélat lorrain :
— Vous ne trouvez pas ma pièce assez ronde ?
— Non, la rondeur, ça va… C’est surtout à quoi sert-elle ?
— À quoi ça sert ? Eh bien, mes sujets vont pouvoir s’acheter ce qu’ils veulent avec !… du pain, des brassées de radis, de bons morceaux de bœuf gras dont les boucheries regorgeront, je ne sais pas, moi. Tout ce qu’ils veulent, quoi !
Anjou se met à rire d’un bruit de moulinet alors que le souverain tend un bras à la César avec, au bout, la petite pièce à son effigie : — La France a un problème,  je le résous !  Elle n’a plus de sous, j’en fais comme ça il n’y a plus de problème. Fallait y penser, hein ? “

Charly le bon, Charly le maudit : ” — Voulez-vous du muguet ? C’est de la part de Notre Majesté qui ne boit que de l’eau où trempent des fleurs…
Assis sur son banc et dos à un misérable lit de feuilles de châtaignier, un père squelettique, qui portait la cuillère à sa bouche d’un air rien moins que soumis, râle après Charly 9 :
— Pour une fois qu’il nous file à bouffer, celui-là !… Donnes-en une poignée, soldat, pour mettre dans la soupe.
Le père répartit également les clochettes et les feuilles de porte-bonheur dans chacune des écuelles de sa famille en calculant :
— Toujours ça de plus à becqueter !…
Puis ils se remettent à manger mais soudain suffoquent, tombent, les yeux révulsés. Ailleurs, c’est une mère qui fait boire à son tout-petit l’eau du gobelet où elle avait plongé la tige d’un brin :
— Allez, ça masquera l’odeur de vase de la Seine. Encore une gorgée pour Notre Altesse !
L’enfant devient violet, tétanisé. Des gens vomissent contre un mur orné d’un graffiti : « Roi de rien ! » Ils ont cru agir tel le monarque en mangeant leur porte-bonheur ou buvant l’eau des fleurs sauf que le muguet est particulièrement toxique. Tige, feuilles, clochettes, sont mortelles sitôt ingérées. D’une agression voisine de la digitaline, même l’eau où a plongé ce porte-bonheur enflamme la gorge, provoque des nausées, diarrhées immédiates. Panique respiratoire, augmentation fantastique de la pression artérielle, on meurt vite d’un arrêt cardiaque. C’est une hécatombe dans Paris.
— Ah, nom de Dieu de nom de Dieu ! Palsangué, vertuguoy, taguienne !…
Sous une frise de pierre où s’insèrent des enfants joueurs tenant des guirlandes fleuries, Catherine de Médicis passe, catastrophée, dans le couloir au rez-de-chaussée du pavillon des reines :
— Bon, le coup du muguet pour le 1er mai, ça aussi c’est une idée… il va falloir l’oublier et le mieux serait qu’en fait le roi retourne à la chasse.
— Oh, morte couille ! Je n’aurai donc jamais de repos ! Quoi ! Toujours des troubles !
Le monarque, dans le même pavillon que sa mère, grimpe à l’étage vers les appartements de sa femme :
— Trop heureux le mortel qui peut cacher sa vie ! Le trône est souvent chargé d’infortunes ! “

Charly 9 de Jean Teulé , Julliard , 2011 , 2260018246, 240 pages, 19 €
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