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Jean Genet, Menteur Sublime — Tahar Ben Jelloun

janvier 9, 2011 4 commentaires

 Tahar Ben Jelloun nous livre ici le récit de douze années de rencontres avec Jean Genet. Les fulgurances de leurs conversations et les nombreuses anecdotes que recèlent ces souvenirs inédits jettent un jour  nouveau sur cet écrivain secret et souvent mal compris. On y retrouve aussi toute la force et l’urgence des débats politiques et intellectuels du tournant des années quatre-vingt.

Le voyageur sans bagage  “Jean Genet est un homme seul. Il n’a pas de bagage. Les objets n’encombrent pas sa vie. Ils n’existent pas. Il a juste une petite valise et habite toujours dans des hôtels. Des hôtels situés souvent près des gares. Une façon d’être toujours prêt à partir. Genet part souvent. Jamais pour des vacances. C’est un nuage fou. Fou et libre. Il se pose n’importe où. Avec légèreté. Avec humour. Les concessions, c’est comme les objets, il les laisse pour ceux qui ont choisi de vivre dans la société telle qu’elle est ou telle qu’elle sera si un petit changement légal intervient. Reclus, seul dans la société qui l’a maudit, Jean Genet a des attaches. Ailleurs, dans d’autres territoires. Souvent lointains. Souvent habités par la détresse. Car Genet est un homme fraternel. Ses compagnons, il les reconnaît; il sait où ils sont, et il va vers eux où ils se trouvent: dans les bidonvilles du Maghreb, dans les ghettos d’Amérique, dans les territoires occupés en Palestine, au Japon, en Europe…Il s’est toujours reconnu dans ceux que la mort poursuit, ceux qu’on sépare de la vie, ceux qu’on chasse de leur terre, ceux dont on démolit la demeure et la culture, ceux que la brutalité institutionnelle refoule de l’histoire.”

—Question  ” Il m’avait demandé un jour: À ton avis, quel est le peuple le plus féminin?” Pour moi, ce ne pouvait être qu’un peuple méditerranéen. Je répondis: “La Grèce.”  “Non, me dit-il, tu n’y es pas, le peuple le plus féminin, c’est le peuple allemand! Ce sont des brutes mais ils se soumettent vite, regarde comment ils ont obéi à Hitler, plus ils sont grands, forts, musclés, plus ils aiment se faire passer pour des femmes. Visconti qui était homosexuel a bien compris cela. Il a fait un bon film sur ce sujet, je crois qu’il s’appelle Les Damnés” “

—À Tanger  ”En marchant le long du boulevard Pasteur, Genet remarqua un groupe de jeunes gens, garçons et filles, assis sur un petit mur surnommé par les Tangérois “le mur des fainéants”. Il les regarda, s’arrêta, puis me dit: “Tu vois ces jeunes qui s’emmerdent là, si ton roi avait un minimum de respect pour son peuple, il affréterait des avions pour emmener ces jeunes gens voir l’exposition Van Gogh au Grand Palais à Paris. Oui, il les ferait accompagner de professeurs connaissant bien le sujet et je te garantis que ce voyage changerait la vie de ces lycées ou chômeurs. Oui, les emmener au musée, puis au théâtre et même à l’opéra. Tu trouves ça ridicule? Pas moi. Ça ne viendrait jamais à l’idée du roi et pourtant ça lui coûterait à peine ce qu’il dépense en un matin quand il part jouer au golf!” Cette idée belle et saugrenue, sublime et extravagante, m’a obsédé longtemps. J’y repense de temps en temps. Un jour, j’ai failli en parler au roi Mohamed VI, mais ce fut impossible, les quelques dois où je l’ai vu le protocole intervenait vite et me faisait comprendre qu’il fallait partir. Je pense que l’idée de Genet est toujours valable. Peut-être qu’un ministre de la Culture la réalisera un jour.”

— Saint Genet?  “En août 1975, Genet me demanda de l’accompagner à Rabat. Nous fîmes ce voyage dans ma petite voiture. Il remarqua tout de suite les petits et les grands marabouts qui jalonnaient le paysage. Il me demanda comment on accédait à la sainteté au Maroc. Je ris  et lui répondus: ça t’intéresse, toi? Ça te ferait plaisir qu’on érige un joli petit mausolée blanc sur ta tombe? Pour cela, il va falloir que tu te convertisses à l’islam et que tu fasses oeuvre de grande bonté!” à son tour il se moqua de moi, mais je sentis qu’il aimait ces tombeaux parfois construits en bordure de route. Puis après un instant, il me dit: “je sais qu’il y a des saints juifs au Maroc et qu’ils sont même très respectés par les musulmans!” C’est vrai. Des amis avaient dû de lui apprendre. Après la mort de Genet, Khatibi a écrit un texte sur son dernier livre, Un captif amoureux, qui se termine par ce paragraphe: ” Au-delà de ce témoignage et en quelque sorte par-dessus mon épaule, j’affirme ceci sur Genet: malgré la folie intérieure de son oeuvre, malgré son art de la parade, une terrible volonté destructrice et funèbre, il faudrait joyeusement le canoniser à la marocaine, c’est-à-dire par un acte de théâtre, construire à Larache sur la tombe de  Jean Genet une coupole qui ressemble à celle de nos marabouts et qui sortirait, par miracle, de la forme de son théâtre, de ses paravents face à l’Atlantique, canonisation ironique dans la procession des lectures à venir sur un rythme, une phrase tout océanique, là, là-bas, vers un soleil qui se couche.”

—Conversations sur la Palestine   “Edmond El Maleh et Abraham Serfaty étaient condamnés par Genet du fait de leur judéité non trahie! Qu’exigeait-il d’eux? Non seulement ils devaient être sans la moindre ambiguïté avec les Palestiniens, mais ils auraient dû “tuer” le juif en eux. Cette intransigeance me déconcertait et je n’arrivais plus à plaider leur cause auprès de lui. L’engagement de Genet auprès des Palestiniens, comme avec les Blacks Panthers, était d’ordre mystique. Il les mettait au-dessus de tout et ne tolérait pas la moindre critique  leur égard. Sa vision et son attitude ne correspondaient pas à la musique traditionnelle de la solidarité active des militants. Il épousait la cause de manière exclusive. Pas la moindre faille. D’ailleurs, est-ce que les Palestiniens comprenaient le sens invisible de cette solidarité particulière? du fait de son passé dont il ne parlait pas et surtout pas aux feddayin palestiniens, du fait de ses engagements à partir des années soixante, il comblait d’immenses trous laissés derrière lui. Il en faisait trop pour effacer les années où l’aventure et les voyages l’emportaient sur la politique. On ne pouvait pas émettre la moindre réserve sur les Palestiniens. Mais au fond, mon ami Edmond El Maleh était pareil, lui ne supportait pas la plus petite critique sur le Maroc, pas le Maroc officiel bien sûr, mais son Maroc profond, intime, qu’il portait en lui comme un trésor, une source d’eau claire et sacrée.”

Genet accusé  “Genet n’était pas antisémite. Il n’était pas le genre à se justifier, à vous dire par exemple comme les vrais antisémites: “D’ailleurs, j’ai des amis juifs.” Non, lui, ne confondait pas les juifs avec les Israéliens et leur politique. Il lui arrivait de dire “des Juifs ont fait…” mais il était incapable de sentiments de discrimination. Ses colères étaient justifiées par un état de fait, par des évènements scandaleux et inadmissibles. Jamais il ne réagissait au chantage de ceux qui lui disaient: “Tu critiques la politique d’Israël ou le sionisme, alors tu es antisémite.” Il balayait d’un revers de la main ce genre d’arguments.”

Genet est mort   “Il aura été le dernier intellectuel “engagé” (il avait horreur de ce mot) en France. Cette figure a disparu aujourd’hui du paysage français. Il manque à cette nation un Genet, un Foucault, un Claude Mauriac, des hommes qui savaient porter haut et fort leur indignation et qui ne sélectionnaient pas les domaines où leur colère devait s’exprimer. Sartre était un homme engagé, respecté pour cela, discuté aussi à cause de certaines erreurs. Genet était un “agitateur”, un comédien doué pour faire passer le message même quand les médias faisaient la sourde oreille. Il n’avait rien à perdre. Toute sa vie, il l’a passée à fuir, à éviter la police, à jouer au plus malin avec les contrôleurs tous azimuts, il n’avait pas de domicile, pas de garde robe, pas de hobby, pas de réputation à sauvegarder, pas de famille, pas de racines. Il a tout rejeté et a fait de sa vie une éternelle insatisfaction, celle d’un rebelle-né jamais content.”
Jean Genet, Menteur Sublime [9782070130191] – 210,00Dhs : LivreMoi.ma, Votre Librairie au Maroc.

Tahar Ben Jelloun – L’homme rompu

novembre 16, 2010 5 commentaires

Fonctionnaire vertueux dans un monde corrompu, Mourad a toujours résisté aux tentations. Quitte à rester pauvre. Il endure patiemment le mépris de sa femme, les moqueries de ses collègues, mais un beau jour Mourad cède. Il accepte “une enveloppe”, puis une autre, et découvre les délices de l’argent facile. Et l’argent facile a un prix…On le soupçonne. On le traque. Cette nouvelle vie est-elle vraiment pour lui?

“Changer la vie! Mais il se prend pour un poète, un révolutionnaire, un héros. Pauvre type! Il s’agit de changer ta petite vie, de minable, la rendre un peu moins minable, voilà. Tu ne vas pas bouleverser le monde, et le monde se moque pas mal de ta misérable petite vie qui ne vaut pas trois sous. Sais-tu qu’aux états unis ta vie ne vaudrait pas un dollar? Si quelqu’un voulait te tuer, il engagerait un tueur pour un dollar, mais s’il devait éliminer Haj Hamid, ton adjoint, subalterne, il lui offrirait quelques milliers de dollars. Car Haj Hamid est plus important que toi. Il vit mieux que toi. Il vit mieux et fait vivre les autres. Toi tu n’arrives même pas à faire vivre tes enfants, et tu es chef dans un bureau où le mépris que te voue ton adjoint s’entasse comme la moisissure sur le mur de la vieille maison de la médina où ta pauvre mère est en train de mourir dans le froid et l’humidité. Elle mourra un peu de ta faute. Non-assistance à personne en danger. Ta mère mérite de vivre dans une belle maison confortable, avec des bonnes, une cuisinière, une voiture et un chauffeur. Ton père n’a rien laissé. Mais toi, tu pourrais avoir un peu plus d’imagination et te rendre utile pour tes proches, ta mère, d’abord, tes enfants ensuite et enfin ta femme. Quand à toi, tu t’es habitué à vivre petit, tu pourras continuais à vivre petit, ça ne dérangera personne. Sais-tu une chose, Figure-toi que j’ai honte d’être ta voix. Je râle à chaque dois que tu m’utilises. Tu m’uses inutilement. Au moins, prends-moi pour faire des affaires, pour conclure des contrats, pour discuter des projets intéressant, pour voyager au Japon, oui, je rêve de ne plus t’appartenir et de me trouver chez un homme, un vrai, qui est riche et respecté. Toi, on ne te dit même pas bonjour, tellement tu es pauvre; tu n’existes pas. On ne te voit plus. Tu arrives au bureau et le chaouch se demande si tu n’es pas un mendiant venu quémander un peu d’argent. Tu t’es vu? Tu as remarqué ta tenue? Ton attitude, la tête baissée, tu rases les murs. Dis-moi comment tu as fait pour séduire Hlima? Comment a-t-elle fait pour t’épouser? Elle mérite mieux que toi. Ça, tu le sais, tu te le dis souvent. Et dire que tu rêves de séduire la belle Najia. Sais-tu qu’elle est autrement plus exigeante que Hlima, et qu’elle a plus d’un tour dans son sac? Remarque, ce serait bien de te mesurer à elle. Peut-être que tu comprendrais que la souplesse est l’unique solution qui te reste. Je me tais. Je m’absente. Je me retire de ta conscience qui pèse une tonne et plus. Elle m’écrase. Elle m’étouffe. Elle me blesse. Tu te rends compte, je suis devenue l’ennemie de ta conscience. Elle occupe tout l’espace. Un jour, tu mourras asphyxié par elle. Moi, je me sauve. Adieu mon ami. Je te laisse avec l’autre, la voix sèche et dure, complice de ta conscience. C’est normal c’est sa créature naturelle.”

“La vie augmente. Elle ne nous demande pas notre avis. Il faut donc s’adapter. Tout le monde sait que la plupart des salaires sont symboliques. L’État le sait, comme il sait que l’intelligence humaine a des recours pour compenser les manques. Il ferme les yeux. Forcement, sinon ce sera la révolte. Les citoyens participent selon leurs possibilités à colmater les trous. C’est normal. C’est un consensus national, une course à l’équilibre. Le tout est de faire avec discrétion et si on peut avec élégance. C’est cela que j’appelle la souplesse. L’État devrait être reconnaissant à tous ces citoyens qui lui viennent en aide. Ce sont des gens comme vous qui assurent la stabilité et même la prospérité du pays. Je vous accorde que certains auteurs de l’économie du pays souffrent de cette pratique, je pense aux services de douanes, à la fiscalité…”

“Je me souviens de l’époque où l’office dépendant du ministère de l’Équipement recrutait du personnel. J’avais reçu un jour une lettre de demande d’emploi assez originale. Écrite en français avec probablement une plume d’oie, elle sollicitait du travail comme si nous vivions dans un autre siècle:

Que dieu agrandisses votre demeure et la remplisse d’êtres bons et de rires d’enfants!

Que dieu vous ouvre les portes de la lumière et de la fortune!

Que votre coeur reste tout blanc, pur, à l’écart de l’ombre et du désordre!

Que vos yeux restent présents et votre ouïe entière, car ce que je m’en vais vous conter n’est autre que l’histoire d’un homme innocent leurré par les paroles plaquées or. Mais je ne vais pas vous ennuyer. Sachez que mon père était un pilier de la cité et que notre maison était tout le temps ouverte, avec ses cours spacieuses où un cheval vivait en liberté. Sachez que l’infortune existe, la malveillance et l’hypocrisie des hommes sont plus courantes que vous ne pensez. L’ingratitude est aussi très répandue. Me voilà aujourd’hui livré à vous, à votre bon sens, à votre bonté. Me voilà aussi libre que notre cheval dans la cour; mais que vaut la liberté si elle ne se pratique pas dans le travail? Tout cela pour solliciter de votre haute bienveillance un emploi dans votre beau et solide office dépendant du ministère de l’Équipement.

Que Dieu fasse que cette lettre ne tombe pas avant votre café, ni après une contrariété, ni pendant un moment de repos. Il faut qu’elle survienne au bon moment mais comment le saurais-je?Je le saurai selon votre réponse, que j’espère favorable et rapide.

Votre actuel et futur serviteur…

Au moment de replier cette lettre, j’avais remarqué une inscription fine, au crayon en bas de page gauche. J’avais du mal à la lire tant l’écriture était petite: Si vous m’embauchez je vous donnerai mille dirhams. Ça reste entre nous! C’était une expression murmurée, chuchotée, à peine dite, donc à peine visible, effaçable puisqu’elle était écrite au crayon.”

Tahar Ben Jelloun, L’homme rompu | Seuil | 1994| ISBN 9782020258395| 223 pages |

Tahar Ben Jelloun – Cette aveuglante absence de lumière

septembre 5, 2010 6 commentaires

Avec ce roman, Tahar Ben Jelloun donne une interprétation littéraire de l’horreur et de l’oubli où furent tenus les prisonniers du bagne de Tazmamart…

“Longtemps j’ai cherché la pierre noire qui purifie l’âme de la mort. Quand je dis longtemps, je pense à un puits sans fond, à un tunnel creusé avec mes doigts, avec mes dents, dans l’espoir têtu d’apercevoir ne serait-ce qu’une minute, une longue et éternelle minute, un rayon de lumière, une étincelle qui s’imprimerait au fond de mon œil, que mes entrailles garderaient, protégée comme un secret. Elle serait l’habiterait ma poitrine et nourrirait l’infini de mes nuits, là, dans cette tombe, au fond de terre humide, sentant l’homme vidé de son humanité à coups de pelle lui arrachant la peau, lui retirant le regard, la voix, la raison.”

“À quoi pense un homme quand le sang des autres coule sur sa figure? À une fleur, à l’âne sur la colline, à un enfant jouant au mousquetaire avec un bâton pour épée. Peut-être qu’il ne pense plus. Il essaie de quitter son corps, de ne pas être là, de croire qu’il dort et qu’il fait un très mauvais rêve.”

“Se souvenir, c’est mourir. J’ai mis du temps avant de comprendre que le souvenir était l’ennemi. Celui qui convoquait ses souvenirs mourait juste après. C’était comme s’il avalait du cyanure. Comment savoir qu’en ce lieu la nostalgie donnait la mort. Nous étions sous terre, éloignés définitivement de la vie et de nos souvenirs. Malgré les remparts tout autour, les murs ne devaient pas être assez épais, rien ne pouvait empêcher l’infiltration des effluves de la mémoire la tentation était grande de se laisser aller à une rêverie où le passé défilait en images souvent embellies,tantôt floues, tantôt précises. Elles arrivaient en ordre dispersé, agitant le spectre du retour à la vie, trempées dans des parfums de fête, ou, pire encore, dans des odeurs du bonheur simple: ah! l’odeur du café et celle du pain grillé le matin; ah! la douceur des draps chauds et la chevelure d’une femme qui se rhabille…Ah! les cris des enfants dans une cour de recréation, le ballet des moineaux dans un ciel limpide, une fin d’après-midi! Ah! Que les choses simples de la vie sont belles et terribles quand elles ne sont plus là, rendues impossibles à jamais!”

Tahar Ben Jelloun, Cette aveuglante absence de lumière| Seuil | 1992 | ISBN 2020530554 | 249 Pages |
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