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Histoires pragoises de Rainer Maria Rilke

Sleeper of Prague by Bill Lewis

Nourris de souvenir autobiographique, le poète évoque pèle-mêle la difficile cohabitation entre les tchèques et les allemands, la capacité de sentir et de souffrir,…Ces pages écrit Rilke m’ont rendu cher ce que j’avais à demi oublié et elles m’en ont fait don. Car de notre passé nous ne possédons que ce que nous aimons. Et nous voulons posséder tout ce que nous avons vécu!

« Le peuple est encore très jeune et très sain; il sera donc fort et ne se rendra pas. Il est possible que l’un ou l’autre porte des chaînes. Cela passe. Je sais que l’un de nos aînés a écrit des chansons d’esclaves. Il a eu tort. Aucun honnête homme de notre peuple ne fera bruit avec des chaînes. Sûrement pas. Même en marchant il les soulève avec précaution, pour que la chère terre ne sente rien de sa détresse… »

« Notre peuple est encore dans l’enfance. Souvent, je me dis que notre haine pour les Allemands n’est pas du tout politique, mais plutôt ,comme, dirais-je…humaine. Notre ressentiment ne provient pas de ce que nous sommes contraints de partager notre patrie avec les Allemands, mais de ce que nous grandissons sous la coupe d’un peuple adulte, et c’est cela qui nous rend tristes. C’est l’histoire de l’enfant qui grandit auprès de parents trop âgés. Il apprend à sourire avant d’avoir pu rire. »

« Regarder dehors. Cette lutte avec la stupide motte en friche que chacun de ses fins et faibles bourgeons doit soutenir pour atteindre son été. Ici le bourgeon désarmé qui veut fleurir, c’est tout ce qu’il peut faire, il ne peut que fleurir et il ne veut déranger personne, et malgré cela ils sont  tous contre lu: les mottes noires qui ne le laissent passer qu’après une longue attente, les jours qui laissent tomber sur lui, au hasard, de la chaleur, de la pluie et du vent, et les nuits qui s’approchent lentement pour l’étrangler de leurs doigts glacés. Ce lâche et triste combat, c’est le printemps. »

« Tu es laid. Mais commence par parler.Parler embellit. »

« Prague, ce riche, ce gigantesque poème épique de l’architecture.Plein de lumière et de vie, il se déroule devant les yeux du Hradschin, et aux anciennes s’ajoutent dignement des strophes toujours nouvelles , et plus brillantes. »

« Et notre art,qu’est-ce? Des chansons peu être comme les pourrait chanter ce peuple tout jeune, sain et à peine éveillé? Des récits sur sa force, son courage et sa liberté? Des images de son pays?Oui? Jamais de la vie! De cela ces messieurs ne savent absolument rien. Ils ne sont pas d’aujourd’hui comme ce peuple qui est encore en pleine enfance, pleins de désirs, et qui n’a encore rien accompli. Ils ont été achevés en une seule nuit. Trop mûrs, déjà. C’est tellement plus aisé que de suivre son propre chemin, à tracer l’oppression que le peuple doit souffrir! On arrive sans peine. On importe tout de Paris: les vêtements, les pensées et l’inspiration. On était hier un enfant. On est aujourd’hui un jeune vieillard, déjà blasé. On sait soudain tout. Et l’on adapte son art à cette attitude. On peint des scènes d’horreur et des orgies. On cherche la fille dans la femme, et on l’exalte dans des romans: puis, dans des chansons frivoles, on condamne cette fille et l’on célèbre l’amour viril en des strophes massives. Et l’on est enfin arrivé au but: on ne célèbre plus, on ne condamne plus. On n’est las de tout cela. On a tout dépassé. On est mystique. On n’est plus du tout chez soi, ici, en Bohême, à quoi bon?  »

Rainer Maria Rilke. Histoires pragoises. 1899, ISBN:2020063786.

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