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Lettre de Tahar Ben Jelloun à un jeune marocain…

J’espère que tu ne seras pas un jour tenté d’affirmer « J’ai vingt ans et je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie » comme l’a écrit Paul Nizan en 1931. La jeunesse est un carrefour de clichés et de phantasmes. Il y a des ans et puis il y a ce qu’un en fait. Le corps devrait suivre l’esprit ou parfois c’est l’esprit qui dicte au corps des attitudes et des comportements. Au Maroc la jeunesse est certes un capital, le plus beau, le plus précieux. Encore fut-il lui donner sa chance, c’est-à-dire assainir le système de l’éducation nationale qui souffre depuis si longtemps de divers maux graves, comme par exemple celui de lui faire subir des réformes improvisées, irrationnelles et de ne pas avoir définitivement opté pour une seule langue d’enseignement.
Depuis que je suis né j’entends dire que le Maroc est un pays jeune du fait que plus de la moitié de sa population a moins de vingt-cinq ans. Il vaut mieux être un pays encombré de jeunesse qu’handicapé par un nombre trop important de vieillards dont on se débarrasse souvent dans des asiles et autres lieux mouroirs. Nous avons la chance de ne pas connaître ce phénomène de l’exclusion des personnes âgées, même si certains sont tentés par l’idée de refuge ou de clinique spécialisée. Quand j’eus vingt ans, je voulais non pas changer le monde, mais au moins changer quelque chose dans notre pays qui vivait à l’époque dans un état de féodalité et d’arbitraire intolérable. Je ne comprenais pas ceux qui se contentaient de vivre en ne pensant qu’à m’amuser, à s’occuper de leur petit confort et qui ignoraient les conditions de vie des populations les plus démunies, les plus exploitées et surtout réprimées dès qu’elles protestaient. Je n’étais pas un extrémiste; je ne voulais pas faire la révolution; je voulais juste que notre pays vive dans la dignité, la justice et le respect des droits de la personne. Vaste programme qui m’a amené à l’écriture, car j’avais la faiblesse de croire que la poésie avait le pouvoir de changer l’homme ou du moins de l’aider à choisir la voie de la liberté et de la justice, à transformer ses émotions en prise de conscience et de favoriser l’action. Faiblesse et surtout naïveté. J’ai lu les grands poètes, j’ai lu aussi des romanciers, j’ai vu des films, des pièces de théâtre et un jour j’ai compris qu’un livre ne pèse pas grand-chose devant un enfant qui a faim ou un homme que des brutes torturent dans une cave résidentiel de Rabat ou de Casablanca. Je me suis dit, « le silence non plus ne pèse rien, il est même pire parce qu’il implique un consentement ». Écrire ou se taire, j’ai choisi les mots et depuis j’ai compris qu’une œuvre est composée de plusieurs pierres à cette maison comme bien d’autres et si un jour un poème ou une histoire donne à réfléchir ou aide à prendre conscience d’un état, les mots n’auront pas été vains, pas forcément les miens, mais les mots de tous alignés selon des tempéraments, des styles et des ambitions différents[…]
Au Maroc, nous ne sommes pas sous l’occupation, mais on peut dire que la pauvreté, les inégalités, l’analphabétisme, la corruption sont des éléments assez cruciaux pour exiger de nous d’être libres, c’est-à-dire de militer pour que la situation change, pour que cesse le fléau du col et de l’injustice. La liberté, ce n’est pas faire n’importe quoi. Ce n’est pas la pagaille et du désordre. La liberté c’est de la rigueur, un choix difficile qu’il faut assumer jusqu’à la dernière limites. Elles n’est jamais donnée. IL faut se battre pour la vivre. Les philosophes l’ont tous dit: « Osez penser par vous-même. » La liberté est la forme aboutie de la vérité. »Liberté et création n’en font qu’un », dit sartre. Il ne faut pas se croire libre mais être libre réellement, c’est-à-dire en pensant par soi-même et en agissant en fonction de cette pensée; un créateur ne peut créer sans cette liberté intérieure qu’il arrache avec les dents s’il le faut.
Notre société n’a pas encore permis à l’individu d’émerger et d’être reconnu. Tant que l’individu n’existe pas, la société marocaine ne pourra pas s’inscrire dans un état de droit. Un individu est négligeable et c’est pour cela que nous avons du mal à entrer dans la modernité, celle qui consiste à ce que chaque citoyen soit un individu qui a des droits et des devoirs, qui vit selon un contrat social et selon des lois admises par tous. Un individu, c’est aussi une différence du fait de son caractère unique. Nous nous ressemblons tous mais nous sommes tous différents, d’où le devoir de respecter cette différence, qu’elle soit dans la couleur de la peau, dans la religion, dans la foi ou dans l’absence dans la foi, dans l’appartenance sexuelle, dans le handicap ou la vulnérabilité. C’est ainsi qu’on apprend à vivre ensemble. Mais est-ce que l’école marocaine enseigne et éduque les enfants dans le sens de ce respect absolu de l’individu?
Avoir vingt ans dans le Maroc de 2009, en cette époque de crise, de peur des effets noirs de la crise, peur de ce que nous réserve l’avenir, c’est peut-être une chance, une opportunité pour changer et se bousculer soi-même, car la crise si elle est financière, elle est aussi orale. Peut-être qu’elle favorisera l’émergence de l’individu dans sa singularité, c’est-à-dire dans ce qu’il a de plus créateur, inventif libre. Comme dit Mohamed Khaïr Eddine  » rien ne nous sera donné », alors il faut se battre, il faut apprendre à se battre pour le bien de tous, ne pas tendre la main, ne pas baisser la tête ni courber l’échine. Il est temps de recouvrer notre dignité et de la consolider par le travail et l’effort, par une ambition active. C’est en cela que tu peux devenir créateur, c’est-à-dire un citoyen libre, respecté, innovateur et fier. Enfin un superbe avertissement venant de Rainer Maria Rilke: « Ne laisse pas le fait de l’enfance…le Destin te le reprendre: même le prisonnier qui se corrompt obscurément dans sa cellule, elle l’aura nourri en secret jusqu’au bout. Elle garde le coeur intemporel… »

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  1. juillet 3, 2010 à 12:16

    « Écrire ou se taire, j’ai choisi les mots … » & La Réponse imprévue de Magritte, encore une très belle association texte/image !

    Ce tableau date d’une époque où Magritte tente de mettre au point une méthode pour créer un climat susceptible de dépayser le spectateur, de le plonger dans la perplexité et de le conduire à la réflexion.
    Pour lui, l’objet doit susciter « une réalité poétique et bouleversante »

    Bouleversante comme l’éducation de l’école marocaine …

    J’ai eu la chance de voir ce tableau lors de ma visite du Musée Magritte.

  2. décembre 29, 2011 à 9:31

    exelente lettre

  1. juillet 10, 2010 à 11:42
  2. janvier 9, 2011 à 8:06

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