L’état de Georges Burdeau

Salvador Dali. Baby Map of the World-1939.
Personne n’a jamais vu l’état. Qui pourrait nier cependant qu’il soit une réalité? La place qu’il occupe dans notre vie quotidienne est telle qu’il ne pourrait en être retiré sans que, du même coup, soient compromises nos possibilités de vivre Nous lui prêtons toutes les passions humaines: il est généreux ou ladre, ingénieux ou stupide, cruel ou débonnaire, discret ou envahissant. Et, parce que nous le tenons pour sujet à ces mouvements de l’intelligence ou du coeur qui sont le propre de l’homme, nous dirigeons vers lui les sentiments que, d’ordinaire nous inspirent des personnes humaines: la confiance ou la crainte, l’admiration ou le mépris, la haine souvent, mais parfois aussi un respect timoré où une atavique et inconsciente adoration de la puissance se mêle au besoin que nous avons de croire que notre destin, pour mystérieux qu’il soit, n’est pas abandonné au hasard. De même que l’histoire de l’État résume notre passé, son existence dans le présent nous paraît préfigurer notre avenir. Cet État, il nous arrive de le maudire, mais nous sentons bien que, pour le meilleur comme pour le pire, nous sommes liés à lui…

« Les hommes ont inventé l’État pour ne pas obéir aux hommes. Ils en ont fait le siège et le support de la puissance dont ils éprouvent tous les jours la nécessité et le poids,mais qui, dés lors qu’elle est imputée à l’état, leur permet de se plier à une autorité qu’ils savent inéluctable sans cependant être assujettis à des volonté humaines. »

« Nous voyons des gouvernants, des services, des territoires; nous voyons des gouvernants, des services, des territoires; nous voyons des règles et il nous suffit de les enfreindre pour connaître de la façon la plus tangible, sous les traits du gendarme et du juge, l’autorité sont elles sont investies. Nous voyons aussi sur les cartes, le pointillé des frontières, et, quand bien même les douaniers seraient débonnaires, nous constatons, dès que nous les avons franchies, que nous ne sommes plus chez nous »

« L’État arrive souvent à n’être que l’alibi de ceux qui gouvernent en son nom. Ils se parent de ses prestiges, mais en fait, c’est leur humeur, leurs passions ou leurs intérêts qui dictent les volontés qui lui sont imputées. L’État, colonisé par ceux qui ne devraient en être que les serviteurs, devient alors, sinon ce que Marx voyait en lui lorsqu’il le dénonçait comme un instrument d’oppression, du moins le paravent d’une entreprise de domination. Le mythe dégénère en mystification de l’État, imaginé pour purifier le pouvoir de toutes les faiblesses humaines en arrive à leur servir de justification. »

« Le conquérant peut croire qu’il doit sa fortune à son épée, le législateur à sa sagesse, le conducteur de peuple, son ascendant à une vocation historique. Il est bon qu’ils pensent ainsi car cette confiance stimule leur zèle et les garde de l’imprudence. Mais en réalité, ils ne sont que l’instrument d’une idée qui trouve en eux l’occasion de développer sa puissance. »

« L’homme a besoin d’accrocher son amour ou sa haine à des signes, à des images, à des fétiches. Mais à côté de cette disposition primitive, il y a en lui, non plus dans sa chair mais dans son esprit, un mouvement qui l’entraîne à concevoir et à abstraire, une capacité intellectuelle qui lui permet d’aimer sans voir, de croire sans toucher, d’obéir à une discipline qui se passe du fouet. »

« Si gouverner c’est gérer, c’est aussi combattre. C’est en gouvernant que le pouvoir participe à la lutte politique. Mais à la différence de ses rivaux qui ne peuvent s’appuyer que sur des projets et des promesses, sa situation l’autorise à s’inscrire dans l’ordonnancement juridique les positions qu’il adopte. Chaque décision qu’il prend, chaque texte qu’il édicte reflètent son attitude dans la lutte, si bien que l’ordre qu’il crée en vertu de sa compétence normative enregistre le mouvement dont il est le terme provisoire. »

« Le pouvoir est une malédiction; or il n’est pas sans intérêt de voir comment, dans la situation même où il les place, ils ont trouvé des ressources suffisantes pour s’affranchir de l’humiliation du subordonné, comment ils sont parvenus à domestiquer le mystère de l’autorité pour, finalement, faire d’une force destinée à les courber l’instrument d’un destin dont ils entendent assumer eux-mêmes la charge. »

Georges Burdeau. L’état. 1970, ISBN:20203392.

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