La guerre de Troie n’aura pas lieu de Jean Giraudoux

La guerre de Troie n’aura pas lieu, créée en novembre 1935, est la pièce de Jean Giraudoux la plus connue et la plus jouée car la plume de l’auteur passe sans crier gare du réel à l’imaginaire, du tragique au comique, mélangeant, drame, moralité et féerique, philosophie et badinage, pour le plus grand bonheur de la scène et du publique…

« Priam: Savez-vous pourquoi vous-êtes là, toutes si belles et si vaillantes? C’est parce que vos maris et vos pères et vos aïeux furent des guerriers. S’ils avaient été paresseux aux armes, s’ils n’avaient pas su que cette occupation terne et stupide qu’est la vie se justifie soudain et s’illumine par le mépris que les hommes ont d’elle, c’est vous qui seriez lâches et réclameriez la guerre. Il n’y a pas deux façons de se rendre immortel ici-bas, c’est d’oublier qu’on est mortel!
Andromaque: Oh! justement, père, vous le savez bien! ce sont les braves qui meurent à la guerre. Pour ne pas y être tué, il faut un grand hasard ou une grande habileté. Il faut avoir courbé la tête ou s’être agenouiller au moins une fois devant le danger. Les soldats qui défilent sous les arcs de triomphe sont ceux qui ont déserté la mort. Comment un pays pourrait-il gagner dans son honneur et dans sa force en les perdant tous les deux?
Priam: Ma fille, la première lâcheté est la première ride d’un peuple.
Andromaque: Où est la pire lâcheté? Paraître lâche vis-à-vis des autres, et assurer la paix? Ou être lâche vis-à-vis de soi-même et provoquer la guerre?
Demokos: La lâcheté est de ne pas préférer à toute mort la mort pour son pays  »

« Pâris: Mon cher Hector, c’est vrai. Jusqu’ici, j’ai toujours accepté d’assez bon coeur les séparations. La séparation d’avec une femme, fût-ce la plus aimée, comporte un agrément que je sais goûter mieux que personne. La première promenade solitaire dans les rues de la ville au sortir de la dernière étreinte, la vue du premier petit visage de couturière, tout indifférent et tout frais, après le départ de l’amante adorée au nez rougi par les pleurs, le son su premier rire de blanchisseuse ou de fruitière, après les adieux enroués par le désespoir, constituent une jouissance à laquelle je sacrifie bien volontiers les autres…Un seul être vous manque, et tout est repeuplé…Toutes les femmes sont créées à nouveau pour vous, toutes sont à vous, et cela dans la liberté, la dignité, la paix de votre conscience…Oui, tu as bien raison, l’amour comporte des moments vraiment exaltants, ce sont les ruptures…Aussi ne me séparerai-je jamais d’Hélène, car avec elle j’ai l’impression d’avoir rompu avec toutes les autres femmes, et j’ai mille libertés et mille noblesses au lieu d’une. »

« Hécube: A mesure que nous vieillissons, nous les femmes, nous voyons clairement ce qu’ont été les hommes, des hypocrites, des vantards, des boucs. A mesure que les hommes vieillissent, ils nous parent de toutes les perfections. Il n’est pas un souillon accolé derrière un mur qui ne se transforme dans vos souvenirs en créature d’amour.
Priam: Tu m’as trompé, toi?
Hécube: Avec toi-même seulement, mais cent fois. »

« Hécube: Tout pays est un pays de la jeunesse. Il meurt quand la jeunesse meurt.
Demokos: Vous ennuyer avec votre jeunesse. Elle sera la vieillesse dans trente ans.
Hécube: Erreur! Quand l’homme adulte touche à ses quarante ans, on lui substitue un vieillard. Lui disparaît. Il n’y a que des rapports d’apparence entre les deux. Rien de l’un ne continue en l’autre.
Demokos: Le souci de ma gloire a continué, Hécube.
Hécube: C’est vrai. Et les rhumatismes… »

« Hélène:…l’homme qui découvre la faiblesse d’une femme, c’est le chasseur à midi qui découvre une source. Il s’en abreuve. Mais n’allez pourtant pas croire, parce que vous avez convaincu la plus faible des femme, que vous avez convaincu l’avenir. Ce n’est pas en manœuvrant des enfants qu’on détermine le destin… »

« Hector: Écoute-la, Cassandre. Écoute ce bloc de négation qui dit oui! Tous m’ont cédé. Pâris m’a cédé, Priam m’a cédé, Hélène me cède. Et je sens qu’au contraire dans chacune de ces victoires apparentes, j’ai perdu. On croit lutter contre des géants, on va les vaincre et il se trouve qu’on lutte contre quelque chose d’inflexible qui est reflet sur la rétine d’une femme. Tu as beau me dire oui, Hélène, tu es comble d’une obstination qui me nargue! »

 » Andromaque: Vous ne l’aimez pas. On ne s’entend pas, dans l’amour. La vie de deux époux qui s’aiment, c’est une perte de sans-froid perpétuelle. La dot des vrais couples est la même que celle des couples faux: le désaccord originel. Hector est le contraire de moi. Il n’a aucun de mes goûts. Nous passons notre journée ou à nous vaincre l’un l’autre ou à nous sacrifier. Les époux amoureux n’ont pas le visage clair.« 

« Hélène:…L’aimantation, c’est aussi un amour, autant que la promiscuité. C’est une passion autrement ancienne et féconde que celle qui s’exprime par les yeux rougis de pleurs ou se manifeste par le frottement. Je suis aussi à l’aise dans cet amour qu’une étoile dans sa constellation. J’y gravite, j’y scintille, c’est ma façon à moi de respirer et d’éteindre. On voit bien les fils qu’ils peut produire, cet amour, de grands êtres clairs, bien distincts, avec des doigts annelés et un nez courts. Qu’est-ce qu’il va devenir, si j’y verse la jalousie, la tendresse et l’inquiétude! Le monde est déjà si nerveux: voyez vous-même! »

Du même auteur : L’école des indifférents

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2 commentaires sur “La guerre de Troie n’aura pas lieu de Jean Giraudoux

  1. J’avoue ne pas avoir été emballée par ces extraits qui me laissent un peu indifférente. Par contre, il y a une pièce de Giraudoux que j’adore, qui est un de mes livres de chevet, que je lis et relis, c’est Ondine !

    1. oups échec de transmission! j’avoue que je m’attendais pas à un tel fourmillement de paradoxes mais la plume de Giraudoux donne une intense dynamique interne et une intertextualité particulièrement riche qui lie le mythe à l’actualité

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