Au pays de Tahar Ben Jelloun

À quelques mois de la retraite, Mohamed n’a aucune envie de quitter l’atelier où il a travaillé presque toute sa vie depuis qu’il est parti du bled. Afin de chasser le malaise diffus qui l’envahit, il s’interroge sur lui-même avec simplicité et humilité. Il pense à son amour profond pour l’islam, dont il n’aime pas les dérives fanatiques; il se désole de voir ses enfants si éloignés de leurs racines marocaines; il réalise surtout à quel point la retraite est pour lui le plus grand malheur de son existence. Un matin, il prend la route de son village natal, décide à construire une immense maison qui accueillera tous ses enfants. Un retour « au pays » qui sera loin de ressembler à ce qu’il imaginait…

« Mais l’état dans lequel nous met lentraite, n’est-il pas malsain, mauvais, producteur de tristesse et de mélancolie? Tiens, j’ai des douleurs musculaires alors que je ne travaille plus, j’ai mal aux articulations, je sens que mon corps est battu, labouré par une étrange fatigue, c’est curieux, je n’ai jamais connu cette fatigue, c’est parce qu’elle provient du rien, le rien qui s’est installé dans ma vie comment à ronger mes membres. Le vide creuse mon corps. J’ai mal. Je ne me plains pas; ce n’est pas dans mes habitudes, mais depuis que j’ai attrapé lentraite, rien ne va plus. »

« Je n’ai pas l’air d’aimer les couleurs parce que mes enfants m’ont souvent reproché de m’habiller toujours en gris, mais au fond j’adore les couleurs du printemps, les couleurs naturelles, je n’ai pas besoin de les porter sur mon dos, les couleurs sont dans ma tête, elles font de la musique quand ma tête est fatiguée, elles ne sortent pas de moi, c’est pour cela qu’on dit que je suis triste, être triste c’est être contrarié, rien n’arrive comme je l’avais espéré, alors comme je n’y peux rien, je garde le visage fermé, et regarde le monde s’agiter comme s’il était pris par une frénésie ou une fièvre impossible à soigner. »

« Mohamed se rappela que Brahim n’avait qu’une fille qui avait épousé un Sénégalais et avait abandonné sa famille…Kader-la-mauvaise langue avait trouvé là un bon sujet pour exprimer sa haine vers les Africains: Les berbères et les noirs ne sont pas faits pour s’épouser! Nous ne sommes pas racistes, mais la tribu doit rester dans la tribu, à la limite s’il était algérien ou tunisien, on jaserais moins! Chez nous au Maroc, les Noirs, on les appelle les abid, les esclaves, et on ne se mélange pas! Cette fille doit être vicieuse, tu vois ce que je veux dire? On n’est pas racistes, mais chacun chez soi! Moi, je n’ai rien contre les Africains, je les trouve même sympathique , mais ce que je ne supporte pas, c’est leur odeur, oui, nous avons tous une odeur, eh bien, moi je suis allergique à l’odeur des d’Afrique, je n’y peut rien, je ne suis pas raciste, d’ailleurs eux non plus ne doivent pas supporter notre odeur! »

« Mes enfants ne me disent jamais « jtème », moi non plus d’ailleurs, ce ne sont pas des choses qu’on se dit dans la famille, une fois une secrétaire à l’usine m’a rendu u document mal rempli, je lui ai dit: pourtant c’est lui qui l’a rempli, j’ai confiance en lui; elle m’a dit: c’est qui lui? Ma fille cadette! La femme était choquée, mais comment lui expliquer que chez nous c’est comme ça, on ne parle pas de nos filles ni de leur mère, c’est une question de respect, mais elle n’a pas compris. Je n’ai jamais fait de compliments à mes filles… »

« Ma religion est mon identité, je suis musulman avant d’être marocain, avant de devenir immigré; l’islam est mon refuge , c’est lui qui me calme et me donne la paix; c’est la dernière religion révélée, elle est arrivée pour clore un long chapitre que Dieu a commencé il y a très longtemps. Ici, ils ont leur religion et nous avons la nôtre. Nous ne sommes pas faits pour eux et ils ne sont pas faits pour nous. Le contrat est clair, je travaille, ils payent, j’élève mes enfants et puis un jour tout le monde rentre à la maison, oui la maison c’est mon pays, ma patrie. »

« Aimer ses enfants, vouloir être aimé d’eux, être proche d’eux et vouloir leur bien, c’est ça être malade, c’est ça qu’il faut que je soigne? Très bien, je vais me présenter chez un médecin de fous et je lui dirai: voilà, je suis malade parce que j’aime mes enfants; quels médicaments dois-je prendre pour me soigner? Dois-je avaler un sirop anti-amour familial, ou me foutre des suppositoires qui me seront oublier que j’ai cinq enfants dont une des filles est partie avec un étranger à notre culture, à notre religions et à notre bled? Quel manque d’éducation! Moi j’ai tout fait pour bien les éduquer, je ne sais pas d’où vient cette hargne contre les parents; je ne crois pas qu’à l’école française on leur apprend à détester leurs parents, non, ce n’est pas l’école, je crois que c’est la télé, tous ces films américains ou français où les familles ne sont plus des familles, où les parents n’ont plus d’autorité… Me faire soigner! C’est ça, je suis malade, et j’aime ça! »

Au Pays [9782070119417] – 220,00Dhs : LivreMoi.ma, Votre Librairie au Maroc.

Allez à : Odes aux « chibanis »

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6 commentaires sur “Au pays de Tahar Ben Jelloun

  1. Ca, j’aime !!! Quelles jolies lignes. J’adore le passage sur les racistes : « on n’est pas racistes, mais… » Ca me fait hurler ! Je me suis toujours dit que je devrais lire du Tahar Ben Jelloun, il faudrait que je m’y mette enfin.

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