Vivre selon Krishnamurti

On agit, on réfléchit, on s’abandonne à un éternel tourbillon, à des conflits, à la peur, à la tristesse, à la culpabilité, à l’ambition, à la concurrence, la soif du plaisir avec sa conséquence inévitable de souffrance, de désirs de réussir. Tout cela nous l’appelons vivre. Et c’est bien là notre vie, coupée par des moments de joie passagère, des moments de compassion sans motif, de générosité gratuite. Rares sont les moments d’extase, de cette félicité qui ne connaît ni le passé ni l’avenir. Mais notre vie de bureau, nos colères, notre haine, notre mépris, nos hostilités, ce à quoi nous donnons le nom de vie quotidienne, nous jugeons que tout cela est extraordinairement positif. Mais le seul positif véritable c’est la négation du positif. Nier cette soi-disant existence, qui est laide, solitaire, apeurée, brutale et violente, la nier sans rien connaître d’une autre existence, c’est l’action positive entre toutes. Sommes-nous en communication les uns avec les autres ? Voyez-vous, c’est être hautement moral que de rejeter complètement la moralité conventionnelle, parce que, ce que nous appelons la moralité sociale, la moralité de la respectabilité, est complètement immoral ; nous avons l’esprit compétitif, avide, envieux, nous cherchons toujours à n’en faire qu’à notre. Et nous appelons tout cela la moralité sociale ; les gens religieux parlent d’une morale différente, mais leur vie, toutes leurs attitudes, la structure hiérarchique des organisations religieuses et de la croyance, tout cela est immoral. Rejeter tout cela n’est pas réagir, parce que quand vous réagissez, c’est une nouvelle façon d’être en désaccord et de le manifester par une résistance. Quand vous le rejetez parce que vous l’avez compris, alors surgit la moralité suprême. Et de même, rejeter la moralité sociale, rejeter notre façon de vivre: nos petites vies mesquines, notre existence, notre vie intellectuelle, nos satisfactions superficielles obtenues par l’accumulation de biens rejeter tout cela non pas par réaction, mais parce que nous en avons vu la complète stupidité et tout ce que cette façon de vivre a de destructeur; rejeter tout cela c’est vivre. Voir le faux comme étant faux, c’est la vérité. Qu’est-ce alors que l’amour ? Est-il plaisir ? Est-il désir ? L’amour est-il attachement, dépendance, possession de la personne que vous aimez et que vous dominez ? Est-ce amour quand vous dites : « Ceci est à moi et pas à vous, cela m’appartient, j’ai des droits sexuels » qui impliquent jalousie, haine, colère, violence ? Et puis encore, on a partagé l’amour en sacré et profane, c’est une partie de notre conditionnement religieux ; tout cela, est-ce de l’amour ? Pouvez-vous aimer et être ambitieux ? Pouvez-vous aimer votre mari, peut-il prétendre vous aimer s’il est ambitieux ? Peut-il y avoir amour, là où il y a concurrence et lutte pour la réussite ? Rejeter tout cela, non seulement intellectuellement ou verbalement, mais le balayer de tout notre être, ne plus jamais être la proie d’aucune jalousie, d’aucune envie, d’aucune ambition, d’aucun désir de surclasser rejeter tout cela c’est bien certainement de l’amour. Et ces deux façons d’agir ne peuvent jamais aller ensemble. L’homme qui est jaloux, la femme qui est dominatrice, ne savent pas ce que signifie l’amour ils peuvent en parler, dormir ensemble, se posséder l’un l’autre, dépendre l’un de l’autre pour leur confort, leur sécurité, leur crainte de solitude, mais tout cela ce n’est certainement pas de l’amour. Si ceux qui prétendent aimer leurs enfants parlaient sérieusement, aurions-nous des guerres ? Serions-nous divisés en nationalités, ces séparations existeraient-elles ? Ce que nous appelons amour est torture, désespoir, sentiment de culpabilité. On identifie en général l’amour au plaisir sexuel. Nous ne voulons être ni prudes ni puritains, nous n’affirmons pas qu’il faut vivre sans plaisir. Quand vous regardez un nuage ou le ciel ou un beau visage, il y a une grande joie. Quand vous regardez une fleur il y a sa beauté et nous ne rejetons pas la beauté. Mais la beauté n’est pas un plaisir issu de la pensée, c’est la pensée qui ajoute le plaisir à la beauté. De même, quand nous aimons au cours de notre vie sexuelle, la pensée y surajoute le plaisir, l’image de ce qui a été, la répétition de cette expérience pour le lendemain. Cette répétition est plaisir, elle n’est pas beauté. La beauté, la tendresse, l’amour dans son sens complet n’excluent pas la sexualité. De nos jours tout est permis, le monde paraît avoir subitement découvert la vie sexuelle qui a pris une importance extraordinaire. C’est probablement pour l’homme l’unique évasion qui lui reste, l’unique liberté ; partout ailleurs il est bousculé, maltraité intellectuellement et émotivement, violé ; dans tous les sens du mot il est un esclave, il est brisé et le seul instant où il dispose d’une certaine liberté c’est au cours de l’expérience sexuelle. Et, dans ce moment de liberté, il trouve une certaine joie et il désire la voir se répéter. Et en tout ceci, où est l’amour ? Seul un esprit et un cœur plein d’amour sont capables de voir le mouvement de la vie dans sa totalité. Et dès lors quoi qu’il puisse faire, un homme qui connaît un tel amour est moral, il est vertueux, et tout ce qu’il fait est beau. Quel est le rôle de l’ordre en tout ceci ? Nous savons que notre vie est désordonnée et confuse. Tous, nous avons soif d’ordre, non seulement dans notre maison, mettant chaque chose à sa place, mais nous désirons également un ordre extérieur dans la société où règne une immense injustice sociale. Nous désirons aussi un ordre intérieur il faut qu’il y ait un ordre profond, un ordre mathématique. Pouvons-nous établir un ordre en nous-mêmes en suivant un modèle que nous pensons être ordonné ? S’il en était ainsi nous serions à comparer le modèle avec le fait, donnant ainsi naissance à un conflit. Ce conflit même n’est-il pas désordre? et par conséquent il n’y a là aucune vertu. Quand un esprit lutte pour être vertueux, moral, éthique, il résiste et ce conflit même est désordre. Par conséquent, la vertu est l’essence même de l’ordre bien que ce mot soit mal vu dans nos sociétés modernes. Une telle vertu ne prend pas naissance à la suite d’un conflit dans la pensée, mais seulement quand le désordre est aperçu d’une façon critique, par une intelligence en éveil, une intelligence qui se comprend elle-même. Là règne un ordre complet dans sa forme la plus élevée, et c’est bien la vertu. Et ceci ne peut avoir lieu que quand il y a amour. Puis il y a la question de mourir, que nous avons avec grand soin éloignée de nous, quelque chose qui doit se passer dans l’avenir, dans cinquante ans ou demain. Nous avons peur de cesser d’exister physiquement et d’être séparés des choses que nous avons possédées, ressenties, et pour lesquelles nous avons travaillé : la femme, le mari, la maison, les meubles, le petit jardin, les livres et les poèmes que nous avons écrits ou que nous espérons écrire. Et vous avez peur de lâcher tout cela parce que vous êtes ce mobilier, vous êtes le tableau que vous possédez; quand vous êtes doués pour jouer du violon, vous êtes ce violon. En effet, nous nous sommes identifiés à toutes ces choses nous sommes ces choses et rien d’autre. Avez-vous jamais regardé le monde sous ce jour ? Vous êtes la maison: les volets, la chambre à coucher, le mobilier que vous avez entretenu pendant des années, que vous possédez c’est là ce que vous êtes. Enlevez tout cela et vous n’êtes plus rien.
Et c’est de cela que vous avez peur de n’être rien. N’est-il pas étrange de constater comment vous passez quarante années à travailler dans le même bureau et quand vous vous arrêtez vous avez une maladie de cœur et vous mourez. Vous êtes le bureau, les dossiers, le directeur ou l’employé, quelle que soit votre position ; vous êtes cela et rien d’autre. Et puis vous avez d’innombrables idées sur Dieu, la bonté, la vérité, ce que devrait être la Société et c’est tout. C’est là ce qui est triste. Se rendre compte par soi-même que l’on est cela, c’est une grande tristesse, mais la plus grande tristesse de tout c’est que vous ne vous en rendez pas compte. Le voir, voir ce que tout cela implique, c’est mourir. La mort est inévitable, tous les organismes physiques doivent prendre fin. Mais nous avons peur de lâcher le passé. Nous sommes le passé, le temps, la souffrance et le désespoir, traversés d’une perception passagère de beauté, d’un épanouissement de bonté ou de tendresse profonde, impression passagère, et non durable. Ayant peur de la mort, nous disons: « Vais-je revivre ? »… Mourir fait partie de vivre. Vous ne pouvez pas aimer sans mourir, mourir à tout ce qui n’est pas amour, mourir à tous les idéaux qui sont les projections de vos propres exigences, mourir au passé, à l’expérience, de façon à savoir ce que signifie l’amour, et par conséquent ce que cela signifie que de vivre. Et ainsi vivre, aimer et mourir sont une seule et même chose, c’est-à-dire vivre d’une façon complète maintenant. Alors il y a une action qui n’est pas contradictoire, entraînant la souffrance et la tristesse ; alors vivre, aimer et mourir sont action. Et cette action est ordre. Si nous vivons de cette façon-là comme nous devons le faire, non pas à des moments isolés mais tous les jours, et à chaque minute alors nous connaîtrons l’ordre social, alors il y aura unité de l’humanité, les gouvernements s’appuieront sur le travail d’ordinateurs, et non pas sur les activités de politiciens mus par leur conditionnement et leurs ambitions personnelles. Par conséquent vivre c’est aimer et mourir.

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