Le Rocher de Tanios

Pour Tanios, enfant des montagnes libanaises, le destin se marque d’abord dans le mystère qui entoure sa naissance: fils de la trop belle Lamia, des murmures courent le pays sur l’identité de son vrai père. Le destin passera de nouveau, dans ces années 183 où l’Empire ottoman, l’Égypte et l’Angleterre se disputent ce pays promis aux déchirements, le jour où l’assassinat d’un chef religieux contraindra Tanios à l’exil, le romancier d' »Origines » nous entraîne dans un prodigieux voyage romanesque qui lui a valu le prix Goncourt 1993…

« Dans le village où je suis né, les rochers ont un nom. Il y a le Vaisseau, la Tête de l’ours, l’Embuscade, le Mur, et aussi les Jumeaux, encore dits les Seins de la goule. Il y a surtout la Pierre aux soldats; c’est là qu’autrefois on faisait le guet lorsque la troupe pourchassait les insoumis; aucun lieu n’est plus vénéré, plus chargé de légendes. Pourtant, lorsqu’il m’arrive de revoir en songe le paysage de mon enfance, c’est un autre rocher qui m’apparait. L’aspect d’un siège majestueux, creusé et comme usé à l’emplacement des fesses, avec un dossier haut et droit s’abaissant de chaque côté en manière d’accoudoir— il est le seul, je crois, à porter un nom d’homme, le Rocher de Tanios. »

« Lamia portait sa beauté comme une croix. Une autre qu’elle n’aurait eu qu’à se voiler, ou à se laisser enrober dans quelque étoffe disgracieuse pour cesser d’attirer les regards. Pas Lamia. On l’aurait dite trempée dans la lumière. Elle avait beau se couvrir, s’effacer, se fondre dans des attroupements, elle était immanquablement trahie, révélée, il suffisait d’un geste, d’un rien — une main portée à ses cheveux, quelque rengaine fredonnée par inadvertance—, et l’on ne voyait plus qu’elle, et l’on n’entendait plus que sa voix d’eau claire. »

« On observait, on s’épiait. Il suffisait qu’une femme s’habillât avec un brin de coquetterie au moment de se rendre au château pour qu’elle fût soupçonnée de vouloir aguicher le cheikh. Et d’emblée, elle devenait fautive, plus fautive même que ce dernier, à qui l’on accordait, plus fautive même que se dernier, à qui l’on accordait l’excuse d’être « ainsi fait ». Il est vrai que, pour celles qui tenaient à éviter toute aventure, l’un des moyens les plus éprouvées était de ne se présenter devant le maître qu’enlaidies, fagotées, difformes. »

« Le cheikh avait de la prestance; de plus, elles savaient que, loin de se précipiter sur la première chevelure aperçue, il prisait le charme et l’esprit. On apporte encore au village cette phrase qu’il répétait: « Il faut être un âne pour se coucher au côté d’une ânesse! » Insatiable, donc, mais exigeant. C’est l’image qu’on a gardée de lui aujourd’hui, et c’est  probablement cette même image qu’avaient-elles envie d’être au moins remarquées, cela les rassurait sur leur charme. Quitte, ensuite, à se laisser ou non suborner. Un jeu dangereux, j’en conviens; mais au moment où leur beauté bourgeonnait, puis s’épanouissait, pouvaient-elles, avant de se faner, renoncer à toute envie de séduire? »

« La première chose dont Tanios se souvient, en entendant Challita l’appelé ainsi, c’est d’un banquet qui avait lieu au château deux semaines plus tôt, au cours duquel le cheikh avait dit, à qui voulait l’entendre, que pas une seule femme au village ne savait préparer le kichk aussi parfaitement que Lamia; elle-même n’était pas présente au banquet, mais son fils était, ainsi que Gérios, vers lequel il s’était tourné en entendant ses paroles, pour voir s’il se sentait aussi fier que lui. Eh bien non, Gérios semblait plutôt atterré, les yeux dans les genoux et le teint blême…A présent, le garçon interprétait d’une toute autre façon l’extrême embarras de Gérios. Il savait en effet qu’à propos de plusieurs enfants du village, et aussi de quelques autres personnes un peu moins jeunes, on racontait que le cheikh avait l’habitude de convoquer leur mère pour qu’elle lui préparât tel ou tel plat, et que ces visites n’étaient pas sans rapport avec leur venue au monde; alors on accolait à leur nom celui du plat concerné, on les appelait Hanna-ouzé, Boulos-ghammé…Ces surnoms étaient extrêmement injurieux, nul n’aurait voulu y faire la moindre allusion en présence des intéressés, et Tanios rougissait quand on les prononçait devant lui. »

« La parole du sage s’écoule dans la clarté. Mais de tout temps les hommes ont préféré boire l’eau qui jaillit des grottes les plus obscures. »

« Toi, Tanios, avec ton visage d’enfant et ta tête de six mille ans. Tu as traversé des rivières de sang et de boue, et tu es ressorti sans tache. Tu as trempé ton corps dans le corps d’une femme, et vous vous êtes quittés vierges. Aujourd’hui, ton destin est clos, ta vie enfin commence. Descends de ton rocher et plonge-toi dans la mer, que ta peau prenne au moins le goût du sel! « 

Amin Maalouf, Le Rocher de Tanios| Grasset| 1993| ISBN 2253138916 | 280 pages |

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11 commentaires sur “Le Rocher de Tanios

    1. « C’était fou, le pouvoir d’une légende, quand on se donnait la peine d’y croire » ça résume bien l’univers romanesque Maaloufien … bonne fin de soirée;)

  1. Ping: La Trace
  2. J’ai lu ce livre et je l’ai trouvé intéressant quoique il n’est pas mon genre.
    Pourtant, je suis en accord avec Mazel, cette est une bonne lecture, pas trop exigeant.
    J’adore le réglage de ce roman, Liban XIXe.
    Je trouve aussi intéressant les histoires intrigantes de le petit Tanois, où il y a des seigneurs, des fonctionnaires, des bandits et des amoureux.
    Pour finir, je trouve qu’il est un bon livre et je suis en accord avec Chonchon: Maalouf est un grand écrivain !!
    J’ai lu une autre de ses œuvres : L’identité, et sincèrement je l’ai trouvé plus intéressant !!
    Mais ma malchance, comme Chonchon, est que je n’ai pas le temps de tout lire, je dois étudier aussi !!

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