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Amin Maalouf – Les Échelles du Levant

Échelles du Levant, c’est le nom qu’on donnait autrefois à ce chapelet de cités marchandes par lesquelles les voyageurs d’Europe accédaient à l’Orient. De l’agonie de l’Empire ottoman aux deux guerres mondiales et aux tragédies qui, aujourd’hui encore, déchirent le Proche-Orient, la vie d’Ossyane, le héros de ce roman, ne pèse guère. Patiemment, il se souvient, il raconte son enfance princière, son séjour en France sous l’Occupation, sa rencontre avec Clara, puis la descente aux enfers. Dépossédé de son avenir, que lui reste-t-il? Un amour tranquille et puissant. Peut-être plus puissant que l’Histoire.

« Tant qu’il était sur la terre d’Orient, il restait prince, petit-fils de souverain, descendant des grands conquérants. Sans même avoir besoin d’en faire étalage. En Amérique, il serait devenu un piéton anonyme. Cela, il n’aurait jamais pu le supporter. En parlant de lui, hier, j’ai sans doute laissé entendre qu’il était révolté aussi contre les titres de noblesse et les honneurs rendus à la lignée ou au rang. Dans un sens, il l’était…sans l’être tout à fait. Je ne veux pas dire qu’il était incohérent. Seulement, il avait sa propre cohérence. S’il pestait souvent contre sa famille ottomane, il lui reprochait surtout d’avoir périclité. Est-ce donc vers le passé qu’il regardait, plutôt que vers l’avenir? Il n’est pas facile de trancher. Après tout, l’avenir est fait de nos nostalgies, de quoi d’autre? Cet âge où les hommes de toutes origines vivaient côte à côte dans les Échelles du Levant et mélangeaient leurs langues, est-ce une réminiscence d’autrefois? est-ce une préfiguration de l’avenir? Ceux qui demeurent attachés à ce rêve sont-ils des passéistes ou bien des visionnaires? Je serais incapable de répondre. Mais c’est en cela que mon père croyait. En un monde couleur sépia où un Turc et un Arménien pouvaient encore être frères[…] Il ne voulait plus d’un monde avançant immuablement sur ses rails, tout ce qui déraillait, si je puis dire, l’enchantait, l’art subversif, les révoltes corrosives, les inventions outrancières, les lubies, les excentricités; et jusqu’à la folie. Seulement quelquefois, les idées les plus révolutionnaires venaient justement conforter chez lui de tenaces instincts aristocratiques. Ainsi, il n’a jamais voulu que ses enfants fréquentent l’école. Il tenait a nous faire suivre le même chemin que lui: un précepteur, des maîtres à domicile. Si quelqu’un lui faisait observer d’avant-garde, il s’en défendait avec véhémence. Affirmant que les hommes naissent rebelles, et que l’école s’emploie à en faire des êtres soumis, résignés, plus faciles à domestiquer. Les futurs dirigeants révolutionnaires ne pouvaient suivre une telle voie! Ils ne pouvaient se laisser noyer dans l’informe troupeau! »

« Mon père, voyez-vous, était l’exemple même de ce que l’on a coutume d’appeler un despote éclairé. Éclairé, puisqu’il voulait pour nous une éducation d’hommes libres. Éclairé, puisqu’il prodiguait à sa fille le même enseignement qu’à ses fils. Éclairé, aussi, dans sa passion des sciences contemporaines et des arts. Mais despote. Despote déjà dans sa manière d’exprimer ses idées, d’une voix haute, précise, sans appel. Despote surtout dans ses exigences envers nous, envers notre avenir; persuadé que son ambition était noble, il ne se demandait pas si ses enfants avaient le désir ou la capacité de s’y conformer. »

« C’est une fort détestable habitude que d’affubler les enfants de prénoms qui expriment les opinions des parents, leurs engouements ou leurs préoccupations du moment; un prénom doit être la page la plus blanche, pour que la personne y écrive, durant sa vie, ce qu’elle saura y écrire. »

« Tu dois considérer la mort comme une ultime issue de secours. Sache que personne ne peut t’empêcher d’y recourir, mais justement, parce qu’elle t’est accessible, garde-la en réserve, indéfiniment. Supposons que tu fasses un cauchemar, et qu’il suffirait de secouer un peu la tête pour en sortir, tout devient plus simple, plus supportable, et tu finis même par trouver du plaisir dans ce qui te paraissait le plus effrayant. Que la vie te fasse peur, qu’elle te fasse mal, que les êtres les plus proches se couvrent de masques hideux…Dis-toi que c’est la vie, dis-toi que c’est un jeu de croyances et de tromperies, un jeu de masques, joue-le jusqu’au bout, en acteur ou en observateur, en observateur de préférence, il sera toujours temps d’en sortir. Moi, « l’issue de secours » m’aide à vivre. »

« Notre déambulation s’était poursuivie pendant une heure et plus. J’aurais pu marcher ainsi des jours et des nuits sans le moindre début de lassitude. Chaque mot que nous disions, sur nous, sur les autres, sur les pages de l’Histoire qui venaient de se tourner, sur celles qui pourraient s’ouvrir, sur la marche du monde, chaque mot nous rapprochait. Comme à Lyon quatre ans plus tôt, cette impression d’être, à distance, blottis l’un contre l’autre! Pourtant, même nos mains ballantes se frôlaient à peine. En cet instant-là, je ne me disais pas « je l’aime« . Ni à moi, ni à elle. Ce que je vais dire peut paraitre risible venant d’un vieux monsieur: j’avais tous les symptômes de l’amour éperdu, mais dans ma tête, le mot ne venait pas. Il me semble qu’on a besoin, en ces moments-là, d’une sorte de confident qui, même en vous moquant, même, à l’extrême rigueur, par malveillance, prononce le mot « amoureux« , pour que l’on puisse se poser soi-même la question; parce qu’alors, la réponse ne fait aucun doute. »

Les Echelles Du Levant [9782253144243] – 70,00Dhs : LivreMoi.ma, Votre Librairie au Maroc.

Amin Maalouf – Origines
Amin Maalouf – Le Rocher de Tanios

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  1. octobre 26, 2010 à 7:06

    Merci pour ce beau partage et votre blog, magnifique que je vais visiter plus longuement au cours de cette semaine. Je l’ajoute avec plaisir à mes liens sur « La scie rêveuse »…
    Amitiés, Claude

    • octobre 26, 2010 à 7:54

      C’est un plaisir de te retrouver ici Claude:) Merci d’avoir laissé ta trace bonne journée

  2. octobre 26, 2010 à 6:35

    Mon livre préféré de Amin Maalouf est indiscutablement « Léon l’Africain ».
    C’est le meilleur. Rien à dire.
    je le relirais avec grand plaisir
    Yano

  3. octobre 28, 2010 à 8:26

    j’avoue une chose : je ne lis pas souvent à amine maalou. J’ai commencé à le lire avec le déreglement du monde qu’une amie m’a offert. Puis je suis revenu à ses début : samarcande, … je le trouve assez distant de ses écrit, dispersé dans les idées qu’il transmet, … mais ma remarque initiale me rappelle que j’ai bcp à apprendre avant d’en parler :)
    Merci pour le partage

  4. novembre 3, 2010 à 9:47

    Quel auteur magnifique. Cela me donne vraiment envie de tout relire. Je vais le rajouter sur ma liste de Livres à Lire, qui malheureusement est très très longue…

  1. janvier 13, 2011 à 4:09
  2. janvier 21, 2011 à 3:41
  3. mars 4, 2011 à 12:12

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