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Tahar Ben Jelloun – L’homme rompu

Fonctionnaire vertueux dans un monde corrompu, Mourad a toujours résisté aux tentations. Quitte à rester pauvre. Il endure patiemment le mépris de sa femme, les moqueries de ses collègues, mais un beau jour Mourad cède. Il accepte « une enveloppe », puis une autre, et découvre les délices de l’argent facile. Et l’argent facile a un prix…On le soupçonne. On le traque. Cette nouvelle vie est-elle vraiment pour lui?

« Changer la vie! Mais il se prend pour un poète, un révolutionnaire, un héros. Pauvre type! Il s’agit de changer ta petite vie, de minable, la rendre un peu moins minable, voilà. Tu ne vas pas bouleverser le monde, et le monde se moque pas mal de ta misérable petite vie qui ne vaut pas trois sous. Sais-tu qu’aux états unis ta vie ne vaudrait pas un dollar? Si quelqu’un voulait te tuer, il engagerait un tueur pour un dollar, mais s’il devait éliminer Haj Hamid, ton adjoint, subalterne, il lui offrirait quelques milliers de dollars. Car Haj Hamid est plus important que toi. Il vit mieux que toi. Il vit mieux et fait vivre les autres. Toi tu n’arrives même pas à faire vivre tes enfants, et tu es chef dans un bureau où le mépris que te voue ton adjoint s’entasse comme la moisissure sur le mur de la vieille maison de la médina où ta pauvre mère est en train de mourir dans le froid et l’humidité. Elle mourra un peu de ta faute. Non-assistance à personne en danger. Ta mère mérite de vivre dans une belle maison confortable, avec des bonnes, une cuisinière, une voiture et un chauffeur. Ton père n’a rien laissé. Mais toi, tu pourrais avoir un peu plus d’imagination et te rendre utile pour tes proches, ta mère, d’abord, tes enfants ensuite et enfin ta femme. Quand à toi, tu t’es habitué à vivre petit, tu pourras continuais à vivre petit, ça ne dérangera personne. Sais-tu une chose, Figure-toi que j’ai honte d’être ta voix. Je râle à chaque dois que tu m’utilises. Tu m’uses inutilement. Au moins, prends-moi pour faire des affaires, pour conclure des contrats, pour discuter des projets intéressant, pour voyager au Japon, oui, je rêve de ne plus t’appartenir et de me trouver chez un homme, un vrai, qui est riche et respecté. Toi, on ne te dit même pas bonjour, tellement tu es pauvre; tu n’existes pas. On ne te voit plus. Tu arrives au bureau et le chaouch se demande si tu n’es pas un mendiant venu quémander un peu d’argent. Tu t’es vu? Tu as remarqué ta tenue? Ton attitude, la tête baissée, tu rases les murs. Dis-moi comment tu as fait pour séduire Hlima? Comment a-t-elle fait pour t’épouser? Elle mérite mieux que toi. Ça, tu le sais, tu te le dis souvent. Et dire que tu rêves de séduire la belle Najia. Sais-tu qu’elle est autrement plus exigeante que Hlima, et qu’elle a plus d’un tour dans son sac? Remarque, ce serait bien de te mesurer à elle. Peut-être que tu comprendrais que la souplesse est l’unique solution qui te reste. Je me tais. Je m’absente. Je me retire de ta conscience qui pèse une tonne et plus. Elle m’écrase. Elle m’étouffe. Elle me blesse. Tu te rends compte, je suis devenue l’ennemie de ta conscience. Elle occupe tout l’espace. Un jour, tu mourras asphyxié par elle. Moi, je me sauve. Adieu mon ami. Je te laisse avec l’autre, la voix sèche et dure, complice de ta conscience. C’est normal c’est sa créature naturelle. »

« La vie augmente. Elle ne nous demande pas notre avis. Il faut donc s’adapter. Tout le monde sait que la plupart des salaires sont symboliques. L’État le sait, comme il sait que l’intelligence humaine a des recours pour compenser les manques. Il ferme les yeux. Forcement, sinon ce sera la révolte. Les citoyens participent selon leurs possibilités à colmater les trous. C’est normal. C’est un consensus national, une course à l’équilibre. Le tout est de faire avec discrétion et si on peut avec élégance. C’est cela que j’appelle la souplesse. L’État devrait être reconnaissant à tous ces citoyens qui lui viennent en aide. Ce sont des gens comme vous qui assurent la stabilité et même la prospérité du pays. Je vous accorde que certains auteurs de l’économie du pays souffrent de cette pratique, je pense aux services de douanes, à la fiscalité… »

« Je me souviens de l’époque où l’office dépendant du ministère de l’Équipement recrutait du personnel. J’avais reçu un jour une lettre de demande d’emploi assez originale. Écrite en français avec probablement une plume d’oie, elle sollicitait du travail comme si nous vivions dans un autre siècle:

Que dieu agrandisses votre demeure et la remplisse d’êtres bons et de rires d’enfants!

Que dieu vous ouvre les portes de la lumière et de la fortune!

Que votre coeur reste tout blanc, pur, à l’écart de l’ombre et du désordre!

Que vos yeux restent présents et votre ouïe entière, car ce que je m’en vais vous conter n’est autre que l’histoire d’un homme innocent leurré par les paroles plaquées or. Mais je ne vais pas vous ennuyer. Sachez que mon père était un pilier de la cité et que notre maison était tout le temps ouverte, avec ses cours spacieuses où un cheval vivait en liberté. Sachez que l’infortune existe, la malveillance et l’hypocrisie des hommes sont plus courantes que vous ne pensez. L’ingratitude est aussi très répandue. Me voilà aujourd’hui livré à vous, à votre bon sens, à votre bonté. Me voilà aussi libre que notre cheval dans la cour; mais que vaut la liberté si elle ne se pratique pas dans le travail? Tout cela pour solliciter de votre haute bienveillance un emploi dans votre beau et solide office dépendant du ministère de l’Équipement.

Que Dieu fasse que cette lettre ne tombe pas avant votre café, ni après une contrariété, ni pendant un moment de repos. Il faut qu’elle survienne au bon moment mais comment le saurais-je?Je le saurai selon votre réponse, que j’espère favorable et rapide.

Votre actuel et futur serviteur…

Au moment de replier cette lettre, j’avais remarqué une inscription fine, au crayon en bas de page gauche. J’avais du mal à la lire tant l’écriture était petite: Si vous m’embauchez je vous donnerai mille dirhams. Ça reste entre nous! C’était une expression murmurée, chuchotée, à peine dite, donc à peine visible, effaçable puisqu’elle était écrite au crayon. »

Tahar Ben Jelloun, L’homme rompu | Seuil | 1994| ISBN 9782020258395| 223 pages |
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