Yasmina Khadra – Les sirènes de Bagdad

« Beyrouth retrouve sa nuit et s’en voile la face. Si les émeutes de la veille ne l’on pas éveillée à elle-même, c’est la preuve qu’elle dort en marchant. Dans la tradition ancestrale, on ne dérange pas un somnambule, pas même lorsqu’il court à sa perte. »

Kafr Karam. Un petit village aux confins du désert irakien. On y débat devant la télévision, et surtout on s’y ennuie, on  attend, loin de la guerre que viennent de déclencher les Occidentaux et qui embrase le reste du pays. Mais le conflit, avec son lot de brutalités, d’incompréhensions et de bavures tragiques va finir par rattraper cette région où la foi, la tradition et l’honneur ne sont pas des mots vides de sens. Et quand une nouvelle humiliation vient profaner ce qu’un Bédouin a de plus sacré, alors s’ouvre le temps de la colère et de la riposte. Une vengeance terrible, sans merci, car désormais seul le sang pourra laver ce qui a été souillé…

« Je suis un Bédouin, né à Kafr Karam, un village perdu au large du désert irakien, tellement discret que souvent il se dilue dans les mirages pour n’en émerger qu’au coucher du soleil. Les grosses villes m’ont toujours inspiré une profonde méfiance. Mais les voltes-face de Beyrouth me filent le tournis. Ici, plus on croit poser le doigt sur quelque chose et moins on est sûr de savoir quoi au juste. Beyrouth est une affaire bâclée; son martyre est feint, ses larmes sont de crocodiles —je la hais de toutes mes forces, pour ses sursauts d’orgueil qui n’ont plus de cran que de suite dans les idées, pour sont cul entre deux chaises, tantôt arabes quand les caisses sont vides, tantôt occidentale lorsque les complots sont payants. Ce qu’elle sacrifie le matin, elle l’abjure la nuit; ce qu’elle revendique sur la place, elle s’en préserve sur la plage, et elle court après son malheur comme une fugueuse aigrie qui pense trouver ailleurs ce qui est à portée de sa main… »

« Mon vieux était quelqu’un de bien, un Bédouin de petite condition qui ne mangeait pas tous les jours à sa faim, sauf qu’il était mon père et qu’il demeurait, pour moi, ce que le respect m’imposait de plus grand. Pourtant, à chaque fois que je le voyais au pied de son arbre, je ne pouvais m’empêcher d’avoir pour sa personne une profonde compassion. Il était certes digne et brave, mais sa misère torpillait la contenance qu’il s’escrimait à afficher. Je crois qu’il ne s’était jamais remis de la perte de son bras, et le sentiment de vivre aux crochets de ses filles était en passe de le terrasser. Je ne me souviens pas d’avoir été proche de lui ou de m’être blotti contre sa poitrine; toutefois, j’étais convaincu que si je venais à faire le premier pas, il ne me repoussait pas. Le problème: comment prendre un tel risque? immuable tel un totem, mon vieux ne laissait rien transparaitre de ses émotions…Enfant, je le confondais avec un fantôme; je l’entendais aux aurores ficeler son balluchon pour regagner son chantier; le temps de le rejoindre, il était déjà parti pour ne renter que tard dans la nuit. J’ignore s’il avait été un bon père. Réservé ou trop pauvre, il ne savait pas vous offrir des jouets et paraissait ne faire cas ni de nos chahuts d’enfants ni de ns subites accalmies. Je me demandais s’il était capable d’amour, si son statut de géniteur n’allait pas finir par le transformer en statue de sel. À Kafr Karam, les pères se devaient de garder leurs distances vis-à-vis de leur progéniture, persuadés que la familiarité nuirait à leur autorité. Combien de fois avais-je cru entrevoir, dans le regard austère de mon vieux, un lointain miroitement? Tout de suite, il se reprenait et se raclait la gorge pour me faire déguerpir. »

« J’étais quelqu’un d’émotif;  le chagrin des autres m’accablait. Il m’est impossible de passer devant un malheur dans l’emporter avec moi. Enfant, je pleurais souvent dans ma chambre, en m’enfermant à double tour, de peur que ma sœur jumelle —une fille— me surprenne baignant dans mes larmes. On la disait plus vigoureuse  que moi, moins pleurnicharde. Je ne lui en tenais pas rigueur. J’étais ainsi, et c’est tout. Un être en porcelaine. Ma mère me mettait en garde: « Il faut t’endurcir. Il faut savoir renoncer aux peines des autres; elles ne sont bonnes ni pour eux ni pour toi. Tu es trop mal loti pour t’attendrir sur le sort d’autrui… » En vain. On ne naît pas brute, on le devient; on ne naît pas sage, on apprend à l’être. Moi, je suis né dans la misère et la misère m’a élevé dans le partage. Toute souffrance se confiait à la mienne, devenait mienne. Pour le reste, il y avait un arbitre dans le ciel; il lui appartenait d’apporter au monde les retouches qui jugeait nécessaires comme il était libre de ne pas lever le petit doigt. »

« Pourquoi crois-tu qu’ils sont là, les Américains? Par charité chrétienne? Ce sont des hommes d’affaires, il nous négocient comme des marchés. Hier, c’était nourriture contre pétrole. Aujourd’hui, c’est pétrole contre Saddam. Et nous, dans tout ça? De la monnaie de singe. Si les Américains avaient un gramme de bonté, ils ne traiteraient pas leurs Noirs et leurs Latinos en troglodytes. Au lieu de traverser les ages et les océans pour prêter main-forte à de pauvres bougnoules émasculés, ils feraient mieux de balayer devant leur porte et de s’occuper de leurs Indiens qui se décomposent dans des réserves, à l’abri des curiosités, semblable à des maladies honteuses. »

« Les soldats sortirent le vieux. Je ne l’avais jamais vu dans un état pareil. Avec son slip défraîchi qui lui arrivait aux genoux et son tricot de peau usé jusqu’à la trame, sa détresse dépassait les bornes. Il était la misère en marche, l’offense dans sa muflerie absolue […] Dans un ultime sursaut, il pivota sur ses talons et tenta de retourner dans sa chambre mettre sa robe. Et le coup partit…Crosse ou poing, quelle différence? Le coup parti, le sort en fut jeté. Mon père tomba à la renverse, son misérable tricot sur la figure, le ventre décharné, fripé, grisâtre comme celui d’un poisson crevé…et je vis, tandis que l’honneur de la famille se répandait par terre, je vis ce qu’il ne me fallait surtout pas voir, ce qu’un fils digne, respectable, ce qu’un Bédouin authentique ne doit jamais voir —cette chose ramollie, repoussante, avilissante; ce territoire interdit, tu,  sacrilège: le pénis de mon père rouler sur le coté, les testicules par-dessus le cul… le bout du rouleau! Après cela, il n’y a rien, un vide infini, une chute interminable, le néant…Toutes les mythologies tribales, toutes les légendes du monde, toutes les étoiles du ciel venaient de perdre leur éclat. Le soleil pouvait toujours se lever, plus jamais je ne reconnaîtrais le jour de la nuit… »

« Ces gens-là n’ont pas plus de considération pour leurs aînés que pour leurs rejetons…La pudeur, c’est quelque chose qu’ils ont perdu de vue depuis des lustres. L’honneur? ils ont falsifié ses codes. Ce ne sont que des avortons forcenés, qui renversent les valeurs comme des buffles lâchés dans une boutique de porcelaine. Ils débarquent d’un univers injuste et cruel, sans humanité et sans morale, où la violence et la haine résument leur Histoire, où le machiavélisme façonne et justifie les initiatives et les ambitions…Que connaissent-ils de la Mésopotamie, de cet Irak fantastique qu’ils foulent de leurs rangers pourris? De la tour de Babel, des Jardins suspendus, de Haroun al-Rachid, des Milles et Une Nuits? Rien! Ils ne regardent jamais ce coté de l’Histoire et ne voient en notre pays qu’une immense flaque de pétrole dans laquelle ils laperons jusqu’à la dernière goutte de notre sans. Ils ne sont pas dans l’Histoire; ils sont dans le filon, dans le pactole, dans la spoliation. Ce ne sont que des mercenaires à la solde de la Finance blanche. Ils ont ramené toutes les valeurs à une effroyable question de fric, toutes les vertus à celle du profit. »
Les Sirenes De Bagdad [9782266204989] – 90,00Dhs : LivreMoi.ma, Votre Librairie au Maroc.

Yasmina Khadra – Cousine K
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