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Mahmoud Darwich ou la poésie faite homme

Mahmoud DarwichIl est rare qu’un poète ait réussi comme Mahmoud Darwich à faire de la poésie sa propre langue, dans l’écriture autant que dans la vie. À l’écouter lire ses textes, parler de son art, évoquer son parcours de vie, émettre y compris des opinions politiques, l’on ne décelait aucun hiatus entre les différents registres. Sa parole restait entière, émanait du même creuset où les métaux humains de sa poésie ont été patiemment fondus. Et c’est là que réside le secret de la fascination qu’il exerçait sur son public et ses interlocuteurs. Quel que soit le biais par lequel on l’abordait, l’on avait devant soi la poésie faite homme. Un privilège dont il jouirait, penserait-on, si l’on ne s’avisait du drame originel l’ayant induit. Il suffit d’être né palestinien pour mesurer l’étendue de ce drame et en devenir l’otage. Aussi la façon de Darwich s’est approprié la poésie a-t-elle relevé de l’instinct de survie. Où pouvait-il résider réellement et se sentir relativement à l’abri, sinon dans la maison de l’âme ? Amputé de sa terre, qu’avait-il à sa portée sinon le champ du symbolique pour essayer de replanter ses racines humaines ?

Si nous le voulons
Nous deviendrons un peuple, si nous le voulons,
quand nous saurons que nous ne sommes pas des anges et que
les autres n’ont pas l’exclusivité du mal
Nous deviendrons un peuple quand nous n’adresserons
plus de prière de remerciement à la patrie sacrée chaque fois que
le pauvre aura trouvé de quoi dîner
Nous deviendrons un peuple quand nous insulterons
le chambellan du sultan et le sultan en personne sans avoir à
passer au jugement
Nous deviendrons un peuple quand notre poète écrire
un poème licencieux sur le ventre de la danseuse
Nous deviendrons un peuple quand nous oublierons
ce que nous dit la tribu, quand l’individu élèvera à un rang
supérieur les petits détails
Nous deviendrons un peuple quand un écrivain
regardera vers les étoiles sans affirmer : Notre pays est plus
haut…et plus beau
Nous deviendrons un peuple quand la police des
mœurs empêchera qu’une prostituée et une femme adultère
soient rouées de coups publiquement
Nous deviendrons un peuple quand le Palestinien ne
se souviendra plus de son drapeau que dans les vastes terrains
de font, les concours de beauté et le jour de la Nakba
Nous deviendrons un peuple, si nous le voulons, quand
on autorisera le chanteur à psalmodier un verset de la sourate Le
Miséricordieux lors d’une fête mixte de mariage
Nous deviendrons un peuple quand nous respecterons
la justesse comme l’erreur

 Le mur
Enorme, une vipère métallique s’enroule autour de nous. Elle avale nos petits murs séparent la chambre à coucher de la salle de bains, la cuisine et le salon. La vipère ne rampe pas en ligne droite pour ne pas imiter notre façon de regarder droit devant. Elle se tord et brandit son cauchemar de vertèbres en ciment, armé de fer souple, facilitant ses déplacements vers les miettes de directions et de carrés de menthe que nous avons pu préserver. La vipère rampe pour pondre entre nos soupirs et nos râles et que nous disions, ne serait-ce qu’une fois, tant que nous étouffons : Oui, nous sommes les étrangers. Nous regardons nos miroirs et ne voyons que la vipère s’approcher de nous. Mais, en faisant un petit effort, nous observons ce qu’il y a au-dessus d’elle : un ciel qui bâille d’ennui face à des ingénieurs occupés à boucher son toit avec des fusils et des drapeaux. De nuit, nous y voyons scintiller des constellations qui nous scrutent avec tendresse. Et nous voyons aussi au-delà du mur de la vipère : les gardiens du ghetto, apeurés par ce que nous faisons derrière le peu de petits murs qui nous restent. Nous les votons lubrifier leurs armes pour tuer le phénix qu’ils croient caché chez nous, dans le poulailler. Que pouvons-nous faire, sinon en rire.

 « Je t’aime plus » mis en musique par Marcel Khalifa et chanté par Oumayma ElKhalil

Textes traduits de l’arabe et présentés par Abdllatif Laâbi

>>publiés dans Le Magazine Littéraraire du Maroc n°5

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Catégories :Mahmoud Darwich Étiquettes : , , ,
  1. décembre 26, 2010 à 10:51

    C’est la fête des mots sur ton blog chère L (elle/aile).J’ai chanté sa poésie avant de le connaître si simple et si proche du coeur…quand je l’ai connu je l’ai trouvé si profond que je n’ai plus pu savoir le chanter.

  1. janvier 9, 2011 à 8:06

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