Succession ouverte, de Driss Chraïbi

Un homme vient de mourir, le vieux Seigneur. Avec lui meurt toute une époque, dans le contexte de l’indépendance du Maroc et de la plupart des pays du Tiers Monde. Driss Ferdi, l’un des fils du Seigneur, s’était jadis révolté contre lui, avait fui sa famille, son pays, brûlant de mordre à même la civilisation occidentale, de s’en nourrir, d’élargir son horizon humain. Et c’est précisément le jour où il s’aperçoit que rien de tout cela ne s’est produit, que la transplantation ne lui a apporté qu’angoisse, déséquilibre, solitude, qu’il reçoit un télégramme  de Casablanca lui apprenant la mort de son père. Il prend l’avion, regagne son pays natal. Les funérailles du vieux patriarche sont étalées sur plusieurs jours, traversées d’épisodes dramatiques, émouvants, doublées sur un mode étrangement modernisé et traditionnel par la lecture du testament : le Seigneur l’a enregistré sur bande magnétique. Que lègue cet homme à ses descendants ? Quel héritage ont transmis les anciennes puissances tutélaires à leurs anciennes colonies ? Quel va être le destin de ces peuples face à leur émancipation ? La succession est ouverte…

« Pendant des années, des années, je n’ai rien eu. Pas le moindre problème. Jamais. Pas même un rhume. Jamais pris le moindre cachet d’aspirine. Pas une seule maladie d’enfant, pas un seul vaccin. Un vrai chameau, un de ces ânes du Maroc qui font l’admiration des spécialistes. Les antibiotiques? je ne sais même pas ce que cela veut dire. Sincèrement. Ecoutez-moi : j’ai mangé des pierres. Et je vous prie de croire que, quand je vous dis qu’il s’agit de pierres, il s’agit de pierres. Rien, jamais, n’a pu m’abattre. Aucune adversité. Les petites suspicions, les vexations de toute sorte, mais mon Dieu, les routes ne sont pas toutes goudronnées. C’est dur de faire l’apprentissage de la vie, et c’est encore plus dur de faire l’apprentissage de l’Europe, au moment même où toute l’Afrique du Nord est à feu et à sang. Mais,  quand on poursuit un but, c’est comme si on longe un tunnel. Les ténèbres ne vous font pas peur, n’existent même pas. Seule compte la petite lueur, là-bas, au bout du tunnel. On dit de quelqu’un qu’il a eu une vie de chien. On devrait dire qu’un tel chien a eu une vie d’homme. Je fais une sorte de bilan, comprenez-vous ? Pendant trente-cinq ans, j’ai trente-cinq ans, chaque fois que j’ai eu un problème, je me suis couché. C’est le meilleur remède, docteur. Je me suis couché, je me suis endormi tout de suite et le lendemain il n’y avait plus de problème. »

« Je me souviens. On ne devrait jamais se souvenir. J’étais entré dans se pays comme on entre dans la vie. Riche d’argent et d’espérance. Riant à gorge déployée, ardent et sensible, venant d’un passé simple, si simple et si élémentaire que l’histoire des hommes s’était chargée de le mettre à bas à coups de bombes et de haines. Seule a survécu en moi la sensibilité. La violence de la sensibilité. Je l’ai toujours portée en moi, de plus en plus violente et muselée, à mesure que s’effrite ma capacité de croire et que s’entassaient les morts. Elle est là, dans mon crâne, dans mes mains, dans mes yeux. C’est pour cela que je porte des lunettes noires que je n’enlève que la nuit, dans mon lit, quand je suis sûr que je peux enfin dormir. Le pire attentat, c’est l’attentat de l’âme. Peu importent le corps et la faim du corps. Il faut des bases pour ce qu’on appelle une vie d’homme. Et, quand ces bases viennent à manquer, quand vous les voyez là, à vos pieds, vieilles et pourries alors qu’on les croyait d’acier, je vous jure que vous êtes prêt à n’importe quel meurtre. Ce qui m’a sauvé, c’est l’héréditaire patience. Mais cela m’a coûté ma foi. »

« Le puits, Driss. Creuse un puits et descends à la recherche de l’eau. La lumière n’est pas à la surface, elle est au fond, tout au fond. Partout, où que tu sois, et même dans le désert, tu trouveras toujours de l’eau. Il suffit de creuser. Creuse, Driss, creuse. »

Succession ouverte [2070371360], 1962.

 

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