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Abdelfattah Kilito — Archéologie

février 4, 2011 Laisser un commentaire

Le fou de Layla
On plaint Qays, le fou de Layla, on compatit à son sort, mais on oublie qu’il l’a choisi de son plein gré. Il était amoureux de Layla, sa cousine, et l’histoire aurait pu se terminer sur la banalité d’un mariage s’il s’était abstenu comme l’exigeait la coutume de l’époque, de chanter son amour et de nommer sa bien-aimée. Incapable de se taire, il ne résista pas à la tentation de réciter ses vers. Il n’ignorait pourtant pas qu’en les publiant, il transgressait un tabou et perdait Layla définitivement. Qu’est-ce à dire, sinon que l’amour de la poésie était chez lui bien plus fort que celui de Layla ? Dans un autre contexte, Jahiz a affirmé –parole atroce- qu’un livre est beaucoup plus cher qu’un fils au cœur de l’écrivain.

Osiris
Le vizir Koundouri fut chargé par le sultan Seljoukide Toughril (le champion de l’orthodoxie sunnite au XIe siècle) de demander, en son nom, la main d’une princesse du Khouwarism. Profitant traîtreusement de l’occasion, Koundouri épousa lui-même la princesse. Rappelons que Tristan se rendit coupable d’une forfaiture à peu près semblable à l’égard du roi Marc. Koundouri n’avait pas, il est vrai, l’excuse du philtre, mais la beauté extraordinaire de la princesse était plus puissante que la magie. On lui avait décrit ses charmes, ou peut-être l’avait-il aperçue furtivement derrière un rideau. Dans le Collier de la colombe, écrit vers la même époque, Ibn Hazm de Cordoue note que dans les affaires d’amour, on ne saurait trop se méfier du messager. Le sultan ne tua pas Koundouri ; dans sa clémence, il se contenta de le châtrer et le garder comme vizir. Selon une autre version, Koundouri n’avait absolument pas épousé la princesse, mais ayant appris que ses ennemis faisaient courir le fruit qu’il la convoitait, il en fut effrayé et, pour sauver sa vie, il se châtra lui-même. Afin de mieux marquer sa soumission et rentrer dans la grâce du sultan, il se coupa également la barbe, autre symbole de virilité (ceux à qui on infligeait cette punition se terraient chez eux jusqu’à ce que le poil repousse). Plus tard, le sultan ordonna la décapitation du vizir. Quand le bourreau se présenta chez lui, Koundouri fit ses adieux à sa famille (qui se réduisait à une fille unique). Ensuite, remettant un linceul au bourreau, il lui donna cent dinars afin qu’il l’en couvrit après sa mort. On peut penser que le bourreau honora le contrat, il n’avait aucune raison valable de s’y soustraire. Seulement, quelle partie du cadavre devrait être enveloppée dans le linceul ? car Koundouri fut démembré et inhumé à plusieurs endroits : le sang fut versé à Marw al-Rawdh, le corps enterré à Koundour (d’où le vizir était originaire), la tête à Nishapour, les parties génitales au Kirman (après avoir été –détail énigmatique- bourrées de paille). Depuis sa mort, il fait sans doute des efforts, aussi vains que ridicules, pour retrouver l’intégrité de son corps, pour se réunir avec lui-même. Deux historiens, Ibn Khallikane et Ibn Kathir, ont rapporté, avec des variantes, cette histoire. Le premier y voit l’occasion d’une méditation sur l’instabilité des affaires de ce monde et le caractère transitoire du pouvoir. Le second oriente sa réflexion vers la résurrection, à la fin des temps, du cadavre dispersé, et « atteste que Dieu  réunira les créatures à un  rendez-vous, où qu’elles se trouvent et quel que soit leur état. Et la princesse du Khouwarism, qu’est-elle devenue ? Curieusement, les chroniqueurs observent un silence complet sur ce point. Visiblement, son sort ne les intéressait pas.

Métaphore
L’ode, disaient les poètes anciens, est une chamelle égarée : on ne sait pas chez qui elle aboutira. Perdue dans l’immensité désertique, elle erre à la recherche des siens, bêtes et hommes, mais il n’est pas sûr qu’elle les retrouve. Un jour ou l’autre, l’orpheline est recueillie par des inconnus qui l’adoptent et auprès de qui elle passe le restant de ses jours. A moins qu’elle ne s’égare de nouveau. Le destin d’une ode est de s’égarer, d’être une étrangère. Cela, le poète arabe le savait. Mais il pensait que ses odes ne seraient jamais lues autrement qu’en arabe. Il était loin de se douter que ses chamelles, des siècles plus tard, atteindraient des villes dont il n’avait pas la moindre idée : Berlin, Paris, Londres, New York. Traduites, commentées, interprétées, elles parlent désormais des langues étrangères. Avec le temps, elles oublieront peut-être un jour l’idiome originel.

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