Stupeur et tremblements

stupeur et tremblements Amélie NothombMonsieur Haneda était le supérieur de monsieur Omochi, qui était le supérieur de monsieur Saito, qui était le supérieur de mademoiselle Mori qui était ma supérieure. Et moi, je n’étais la supérieure de personne. On pourrait dire les choses autrement. J’étais aux ordres de mademoiselle Mori, qui était aux ordres de monsieur Saito, et ainsi de suite, avec cette précision que les ordres pouvaient, en aval, sauter les échelons hiérarchiques. Donc, dans la compagnie Yumimoto, j’étais aux ordres de tout le monde…

Amélie, une jeune femme belge, vient de terminer ses études universitaires. Sa connaissance parfaite du japonais, langue qu’elle maîtrise pour y avoir vécu étant plus jeune, lui permet de décrocher un contrat d’un an dans une prestigieuse entreprise de l’empire du soleil levant, la compagnie Yumimoto : « L’argent, chez Yumimoto, dépassait l’entendement humain. A partir d’une certaine accumulation de zéros, les montants quittaient le domaine des nombres pour entrer dans celui de l’art abstrait. ». Fascinée par la hiérarchie d’entreprise japonaise, précise et méthodique, la jeune femme l’est d’autant plus par sa supérieure directe, l’intrigante et fière Mademoiselle Mori. Pourtant, Amélie va rapidement déchanter à la découverte d’une culture qu’elle ne connaît absolument pas : « J’étais consciente de cette injustice et pourtant je m’y soumettais à fond. Les attitudes les plus incompréhensibles d’une vie sont souvent dues à la persistance d’un éblouissement de jeunesse : enfant, la beauté de mon univers japonais m’avait tant frappée que je fonctionnais encore sur ce réservoir affectif. ». D’erreurs en maladresses et en échecs, commence alors pour elle, comme dans un mauvais rêve, la descente inexorable dans les degrés de la hiérarchie, jusqu’au rang de surveillante des toilettes, celui de l’humiliation dernière : « Petite, je voulais devenir Dieu. Très vite, je compris que c’était trop demander et je mis un peu eau bénite dans mon vin de messe : je serais Jésus. J’eus rapidement conscience de mon excès d’ambition et acceptai de « faire » martyre quand je serais grande. Adulte, je me résolus à être moins mégalomane et à travailler comme interprète dans une société Japonaise. Hélas, c’était trop bien pour moi et je dus descendre un échelon pour devenir comptable. Mais il n’y avait pas de frein à ma foudroyante chute sociale. Je fus donc mutée au poste de rien du tout. Malheureusement, j’aurais dû m’en douter, rien du tout, c’était encore trop bien pour moi. Et ce fut alors que je reçus mon affectation ultime : nettoyeuse de chiottes. ». Une course absurde vers l’abîme où l’humour percutant d’Amélie Nothomb fait mouche à chaque ligne.

L’adaptation du roman:

Passages choisis:
 » S’il faut admirer la Japonaise, et il le faut, c’est parce qu’elle ne se suicide pas. On conspire contre son idéal depuis sa plus tendre enfance. On lui coule du plâtre à l’intérieur du cerveau : « Si à vingt-cinq ans tu n’es pas mariée, tu auras de bonnes raisons d’avoir honte », « si tu ris, tu ne seras pas distinguée », « si ton visage exprime un sentiment, tu es vulgaire », « si tu mentionnes l’existence d’un poil sur ton corps, tu es immonde », « si un garçon t’embrasse sur la joue en public, tu es une putain », « si tu manges avec plaisir, tu es une truie », « si tu éprouves du plaisir à dormir, tu es une vache »… Ces préceptes seraient anecdotiques s’ils ne s’en prenaient pas à l’esprit. Car, en fin de compte, ce qui est assené à la Nippone à travers ces dogmes incongrus, c’est qu’il ne faut rien espérer de beau. N’espère pas jouir, car ton plaisir t’anéantirait. N’espère pas être amoureuse, car tu n’en vaux pas la peine : ceux qui t’aimeraient, t’aimeraient pour tes mirages, jamais pour ta vérité. N’espère pas que la vie t’apporte quoi que ce soit, car chaque année qui passera t’enlèvera quelque chose. N’espère pas même une chose aussi simple que le calme, car tu n’as aucune raison d’être tranquille. « 

 » Les parents se permettent les plus délicats lyrismes quand il est question de nommer une fille. En revanche, quand il s’agit de nommer un garçon, les créations onomastiques sont souvent d’un sordide hilarant. Ainsi, comme il était on ne peut plus licite d’élire pour prénom un verbe à l’infinitif, monsieur Saito avait appelé son fils Tsutomenu, c’est-à-dire « travailler ». Et l’idée de ce garçonnet affublé d’un tel programme en guise d’identité me donnait envie de rire. J’imaginais, dans quelques années, l’enfant qui rentrerait de l’école et à qui sa mère lancerait : « Travailler ! Va travailler ! » Et s’il devenait chômeur ? « 

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Hygiène de l’assassin d’Amélie Nothomb

Prétextat Tach, prix Nobel de littérature, n’a plus que deux mois à vivre. Des journalistes du monde entier sollicitent des interviews de l’écrivain que sa misanthropie tient reclus depuis des années. Quatre seulement vont le rencontrer, dont il se jouera selon une dialectique où la mauvaise foi et la logique se télescopent. La cinquième lui tiendra tête, il se prendra au jeu…

« – Pourquoi répugnez-vous à parler de vos romans ?
– Parce que parler d’un roman n’a aucun sens.
– Il est pourtant passionnant d’entendre un écrivain parler de sa création, dire comment, pourquoi et contre quoi il écrit.
– Si un écrivain parvient à être passionnant à ce sujet, alors il n’y a que deux possibilités : soit il répète tout haut ce qu’il a écrit dans son livre, et c’est un perroquet; soit il explique des choses intéressantes dont il n’a pas parlé dans son livre, auquel cas ledit livre est raté puisqu’il ne se suffit pas. »

« – Seriez-vous féministe ?
– Féministe, moi ? Je hais les femmes encore plus que les hommes.
– Pourquoi ?
– Pour mille raisons. D’abord parce qu’elles sont laides : avez-vous déjà vu plus laid qu’une femme ? A-t-on idée d’avoir des seins, des hanches, et je vous épargne le reste ? Et puis, je hais les femmes comme je hais toutes les victimes. Une très sale race, les victimes. Si on exterminait à fond cette race-là, peut être aurait-on enfin la paix, et peut-être les victimes auraient-elles enfin ce qu’elles désirent, à savoir le martyre. Les femmes sont des victimes particulièrement pernicieuses puisqu’elles sont avant tout victimes d’elles-mêmes, des autres femmes. Si vous voulez connaître la lie des sentiments humains, penchez-vous sur les sentiments que nourrissent les femmes envers les autres femmes : vous frissonnerez d’horreur devant tant d’hypocrisie, de jalousie, de méchanceté, de bassesse. Jamais vous ne verrez deux femmes se battre sainement à coups de poing ni même s’envoyer une solide bordée d’injures : chez elles, c’est le triomphe des coups bas, des petites phrases immondes qui font tellement plus de mal qu’un direct dans la mâchoire. Vous me direz que ce n’est pas neuf, que l’univers féminin est ainsi depuis Adam et Eve. Moi, je dis que le sort de la femme n’a jamais été pire, par leur faute, nous sommes bien d’accord, mais qu’est-ce que ça change ? La condition féminine est devenue le théâtre des mauvaises fois les plus écoeurantes. »

« Comment voulez-vous qu’un écrivain soit pudique ? C’est le métier le plus impudique du monde : à travers le style, les idées, l’histoire, les recherches, les écrivains ne parlent jamais que d’eux-mêmes, et en plus avec des mots. Les peintres et les musiciens aussi parlent d’eux-mêmes, mais avec un langage tellement moins cru que le nôtre. »

« Regardez autour de vous et regardez-vous vous-même : le monde grouille d’assassins, c’est-à-dire de personnes qui se permettent d’oublier ceux qu’ils ont prétendu aimer. Oublier quelqu’un : avez-vous songé à ce que cela signifiait ? L’oubli est un gigantesque océan sur lequel navigue un seul navire, qui est la mémoire. Pour l’immense majorité des hommes, ce navire se réduit à un rafiot misérable qui prend l’eau à la moindre occasion, et dont le capitaine, personnage sans scrupules, ne songe qu’à faire des économies. Savez-vous en quoi consiste ce mot ignoble ? A sacrifier quotidiennement, parmi les membres de l’équipage, ceux qui sont jugés superflus. Et savez-vous lesquels sont jugés superflus ? Les salauds, les ennuyeux, les crétins ? Pas du tout : ceux qu’on jette par-dessus bord, ce sont les inutiles, ceux dont on s’est déjà servi. Ceux-là nous ont donné le meilleur d’eux-mêmes, alors, que pourraient-ils encore nous apporter ? Allons, pas de pitié, faisons le ménage, et hop ! On les expédie par -dessus le bastingage, et l’océan les engloutit, implacable. »

Du même auteur
Ni d’Eve ni d’Adam, 2007.

Le fait du prince, 2008.

Le voyage d’hiver, 2009.

Une forme de vie, 2010.

Ni d’Eve ni d’Adam — Amélie Nothomb

Dans « Ni d’Eve ni d’Adam », Amélie Nothomb revient  sur la période où elle vivait au Japan et met en scène un Tokyoïte très singulier auquel elle a été fiancée.

« Il me rendait heureuse. J’étais toujours joyeuse de le voir. J’avais pour lui de l’amitié, de la tendresse. Quand il n’était pas là, il ne me manquait pas. Telle était l’équation de mon sentiment pour lui et je trouvais cette histoire merveilleuse. C’est pourquoi je redoutais des déclarations qui eussent exigé une réponse ou, pire, une réciprocité. Mentir en ce registre est un supplice. Je découvrais que ma peur n’était pas fondée. De moi, Rinri attendait seulement que je l’écoute. Comme il avait raison ! Écouter quelqu’un, c’est énorme. Et je l’écoutais avec ferveur. Ce que j’éprouvais pour ce garçon manquait de nom en français moderne, mais pas en japonais, où le terme de koi convenait. Koi, en français classique, peut se traduire par goût. J’avais du goût pour lui. Il était mon koibito, celui avec lequel je partageais le koi : sa compagnie était à mon goût. En japonais moderne, tous les jeunes couples non mariés qualifient leur partenaire de koibito. Une pudeur viscérale bannit le mot amour. Sauf accident ou accès de délire passionnel, on n’emploie pas ce mot énorme, que l’on réserve à la littérature ou à ces sortes de choses. Il avait fallu que je tombe sur le seul Nippon qui ne dédaignait ni ce vocabulaire ni les manières ad hoc. Mais je me rassurai en pensant que l’exotisme linguistique devait avoir largement contribué à cette bizarrerie. Il n’était pas indifférent que les déclarations de Rinri s’adressant à une francophone s’énoncent soit en français, soit en japonais : la langue française représentait sans doute ce territoire à la fois prestigieux et licencieux où l’on pouvait s’encanailler de sentiments inavouables. L’amour est un élan si français que d’aucuns y ont vu une invention nationale. Sans aller jusque-là, je reconnais qu’il y a dans cette langue un génie amoureux. Peut-être pouvait-on considérer que Rinri et moi avions chacun contracté l’inclination typique de la langue de l’autre : lui jouait à l’amour, grisé par cette nouveauté, et moi je me délectais de koi. Ce qui prouvait combien nous étions tous deux admirablement ouverts à la culture de l’autre. »

« Le concept de liberté est un sujet rebattu dont les premiers mots me font bâiller. L’expérience physique de la liberté, c’est autre chose. On devrait toujours avoir quelque chose à fuir, pour cultiver en soi cette possibilité merveilleuse. D’ailleurs, on a toujours quelque chose à fuir. Ne serait-ce que soi-même. La bonne nouvelle, c’est que l’on peut échapper à soi-même. Ce que l’on fuit de soi, c’est la petite prison que la sédentarité installe n’importe où. On prend ses cliques et ses claques et on s’en va : le moi est tellement étonné qu’il oublie de jouer les geôliers. On peut se semer comme on sèmerait des poursuivants. »

« On tombe amoureux de ceux que l’on ne supporte pas, de ceux qui représentent un danger insoutenable. Schopenhauer voit dans l’amour une ruse de l’instinct de procréation : je ne puis dire l’horreur que m’inspire cette théorie. Dans l’amour, je vois une ruse de mon instinct pour ne pas assassiner autrui : quand j’éprouve le besoin de tuer une personne bien définie, il arrive qu’un mécanisme mystérieux – réflexe immunitaire ? fantasme d’innocence ? peur d’aller en prison ? – me fasse cristalliser autour de cette personne. Et c’est ainsi qu’à ma connaissance, je n’ai pas encore de meurtre à mon actif. »

« Dès l’aéroport d’Hiroshima, j’eus une impression très spécifique : nous n’étions pas en 1989. Je ne savais plus en quelle année nous étions : certes, pas en 1945, mais cela ressemblait aux années cinquante ou soixante. Le choc atomique avait-il ralenti le cours du temps ? Les constructions modernes ne manquaient pas, les gens étaient habillés normalement, les véhicules ne différaient pas de ceux du Japon entier. C’était comme si, ici, les êtres vivaient plus fort qu’ailleurs. Habiter une ville dont le nom signifiait, pour la planète entière, la mort avait exalté en eux la fibre vivante ; il en résultait une impression d’optimisme qui recréait l’ambiance d’une époque où l’on croyait encore en l’avenir. Ce constat m’atteignit au cœur. Je fus d’emblée bouleversée par cette ville à l’atmosphère déchirante de bonheur courageux. Le musée de la Bombe me stupéfia. On a beau le savoir, les détails de l’affaire dépassent l’imagination. Les choses y sont présentées avec une efficacité qui confine à la poésie : on parle de ce train qui, le 6 août 1945, longeait la côte en direction d’Hiroshima, y conduisant, entre autres, des travailleurs du matin. Les voyageurs regardaient mollement la ville par les fenêtres des wagons. Ensuite le train entra dans un tunnel et, quand il en sortit, les travailleurs virent qu’il n’y avait plus d’Hiroshima. En me promenant dans les rues de cette ville de province, je pensai que la dignité japonaise trouvait ici son illustration la plus frappante. Rien, absolument rien, ne suggérait une ville martyre. Il me sembla que, dans n’importe quel autre pays, une monstruosité de cette ampleur eût été exploitée jusqu’à la lie. Le capital de victimisation, trésor national de tant de peuples, n’existait pas à Hiroshima. »

« Le mont Fuji est là, devant moi. Je tombe à genoux. Personne ne sait combien il est grand. J’ai trouvé l’endroit d’où on le voit en entier. Je hurle, je pleure, que tu es immense, toi qui m’annonces la vie ! Que tu es beau ! Le salut me foudroie les tripes, je me déculotte et me vide. Mont Fuji, je te laisse là un témoignage impérissable qui te prouve que tu n’as pas affaire à une indifférente. Je ris de bonheur. Midi pile. Je regarde la ligne de crête, je n’ai plus qu’à la suivre, mes yeux évaluent six heures de marche jusqu’à la vallée. Ce n’est rien quand on sait qu’on va vivre. Je cours le long de la ligne de faîte. Pendant six heures de soleil et de bleu du ciel, je vais avoir le mont Fuji pour moi seule. Ces six heures ne suffiront pas à contenir mon extase. L’exaltation me tient lieu de combustible : il n’en est pas de meilleur. Jamais Zarathoustra n’a couru si vite et avec tant d’ivresse. Je tutoie le Fuji, je danse sur la crête. C’est sublime, je voudrais que cela ne s’arrête jamais. Ces six heures sont les plus belles de ma vie. Je marche ma joie. Je sais pourquoi une musique de triomphe s’appelle une marche. Le mont Fuji remplit le ciel, il y en a pour tout le monde, mais je l’ai en entier pour moi seule, les absents ont toujours tort. Personne autant que moi ne sait combien le Fuji est grandiose et superbe, ce qui ne l’empêche pas d’être le plus agréable des compagnons de route. Il est mon meilleur ami. Zarathoustra ne se mouche pas du coude. »
Ni D’Eve Ni D’Adam [9782253124542] – 80,00Dhs : LivreMoi.ma, Votre Librairie au Maroc.

Amélie Nothomb – Le fait du prince

Existe-t-il vacances plus profondes que de prendre congé de soi-même ?

Baptiste Bordave voit mourir inopinément sur le seuil de sa porte un inconnu dont il décide de prendre l’identité. Même âge, même aspect physique, mais mort est riche, possède Jaguar, villa de luxe, sublime épouse…Devenu Olaf Sildur sans état d’âme, Baptiste espère couler des jours heureux à boire du champagne avec la veuve qui admet sa présence avec un naturel confondant…

« Y a-t-il un avantage à être mort ? Sûrement. Je songeai d’abord à ces invitations que l’on brûle de refuser : les excuses inventées sonnent toujours faux, et là vous n’avez plus aucun mensonge à faire. Au travail, personne ne peut plus vous reprocher votre absentéisme. Vos collègues, au lieu de raconter sur vous les pires choses, parlent de vous avec émotion et nostalgie, allant jusqu’à vous regretter. Vous avez désormais un motif idéal pour ne plus payer vos factures. Vos héritiers s’arrachent les cheveux avec l’immonde paperasserie. Mais comme je n’avais pas d’héritiers, je n’avais pas de scrupules à cet égard. Il me parut soudain que la société avait dû s’apercevoir du dangereux plaisir de cette simulation et y parer. La banque en était, comme d’habitude, la parade. Si vous êtes mort, vous n‘avez  plus accès à votre compte, votre carte bleue ne fonctionne plus, plus de retraits ni d’intérêts. Voici qui avait dû en dissuader plusieurs de jouer au cadavre. »

« J’ai horreur des villas. La villa, c’est l’idée que les âmes simples se font du luxe. L’instinct complète « villa mon rêve ». Toute villa s’appelle ainsi. Une villa n’a pas de fenêtres, mais des baies vitrées. J’en déteste la fonction. La fenêtre sert aux habitants d’une maison à voir l’extérieur, tandis que la baie vitrée sert aux habitants d’une villa à être vus de l’extérieur. La preuve, c’est que la baie vitrée va jusqu’à terre : or les pieds ne regardent pas. Cela permet de montrer aux voisins qu’on porte de belles chaussures, même quand on reste chez soi. »

« Il y a un instant, entre la quinzième et la seizième gorgée de champagne, où tout homme est un aristocrate. Le moment échappe au genre humain pour un motif médiocre : les êtres sont si pressés d’atteindre le comble de l’ivresse qu’ils noient ce stade fragile où il leur est donné de mériter la noblesse. »

Le Fait Du Prince [9782253129523] – 80,00Dhs : LivreMoi.ma, Votre Librairie au Maroc.

Du même auteur >>

Amélie nothomb – Le Voyage d’hiver

  Tomber amoureux l’hiver, n’est pas une bonne idée. Les symptômes sont plus sublimes et plus douloureux. La lumière parfaite du froid encourage la délectation morose de l’attente. Le frisson exalte la fébrilité. Qui s’éprend à la Sainte-Luce encourt trois mois de tremblements pathologiques. Les autres saisons ont leurs minauderies, bourgeons, grappes et feuillages où engouffrer ses états d’âme. La nudité hivernale n’offre aucun refuge. Il y a plus traître que le fameux mirage du froid, l’oasis du cercle polaire, scandale de beauté rendu possible grâce à la température négative. L’hivers et l’amour ont ceci de commun qu’ils inspirent le désir d’être réconforté d’une telle épreuve, la coïncidence de ces deux saisons exclut le réconfort. Soulager le froid par la chaleur écœure l’amour d’une impression d’obscénité, soulager la passion en ouvrant la fenêtre sur l’air vif envoie au tombeau en temps record…

« Je hais la haine et pourtant je la ressens. Je connais ce venin qui s’inocule dans le sang en une morsure et qui infect jusqu’à l’os. L’acte que je m’apprête à accomplir en est l’expression pure. Si c’était du terrorisme, j’inventerais à ma haine un déguisement nationaliste, politique ou religieux. J’ose dire que je suis un monstre honnête ; je n’essaie pas de donner à mon exécration une cause, un but ou des lettres de noblesse. Affubler un dispositif de destruction d’un motif, que qu’il soit, me répugne. »

« Il paraît qu’à l’instant de mourir, on voit défiler sa vie entière en une seconde. Je saurai bientôt si c’est vrai. Cette perspective me plaît, je n’aimerais pour rien au monde manquer le best of de mon histoire. Si j’écris, c’est peut-être pour préparer le travail du moteur qui sélectionna les images : lui rappeler les meilleurs moments, suggérer de laisser dans l’ombre ceux qui m’auront moins importé. Si j’écris, c’est aussi de peur que ce fulgurant film n’existe pas. Il n’est pas exclu que ce soit un bobard et qu’on meure stupidement, sans rien voir tout. L’idée de m’anéantir sans cette transe récapitulative me désolerait. Par précaution, je vais essayer de m’offrir ce clip par l’écriture. »

« Les attentats n’existent que pour le qu’en-dira-t-on et pour les médias, ce commérage à l’échelle planétaire. On ne détourne pas un avion pour le plaisir, mais pour occuper la une. Supprimez les médias et tous les terroristes se retrouveront au chômage. Ce n’est pas demain la veille. »

« Le froid n’était plus une menace, mais une puissance impérieuse qui nous animait, qui parlait en son nom : « Je suis le froid et si je règne dans l’univers c’est pour un motif si simple que nul n’y a songé : j’ai besoin qu’on me ressente. C’est le besoin de tout artiste. Aucun artiste n’a si bien réussi que moi : tout le monde et tous les mondes me ressentent. Quand le soleil et les autres étoiles se seront tous éteints, moi je brûlerai encore, et tous les morts et tous les vivants éprouveront mon étreinte. Quels que soient les desseins du ciel, la seule certitude est que le dernier mot me reviendra. Tout d’orgueil n’empêche pas l’humilité : je ne suis rien si l’on ne me ressent pas, je n’existe pas sans le frisson des autres, le froid aussi a besoin de combustible, mon combustible est votre souffrance à tous, pour les siècles des siècles. J’endurais bravement le froid, non seulement pour partager le sort de ma bien-aimée, mais aussi pour offrir mon hommage à l’artiste universel. »

« J’ignore ce qu’est la réussite d’une histoire d’amour, mais je sais ceci : il y pas d’échec amoureux. C’est une contradiction des termes. Eprouver l’amour est déjà un tel triomphe que l’on pourrait se demander pourquoi l’on veut d’avantage. »

Le Voyage D’Hiver [9782226193933] – 200,00Dhs : LivreMoi.ma, Votre Librairie au Maroc.

Les gens sont des pays

Le roman commence ainsi : « Ce matin-là, je reçus une lettre d’un genre nouveau. »
Un soldat américain basé à Bagdad faisait une grève de satiété, en protestation contre l’intervention militaire en Irak lui écrit:
« Chère Amélie Nothomb,
Je suis soldat de 2e classe dans l’armée américaine, mon nom est Melvin Mapple, vous pouvez m’appeler Mel. Je suis posté à Bagdad depuis le début de cette fichu guerre, il y a plus de 6 ans. Je vous écrit parce que je souffre comme un chien. J’ai besoin d’un peu de compréhension et vous, vous me comprendrez, je le sais. »…

« A-t-on envie de revoir des gens quand on a grossi de 130 kilos? 130 kilos! Si je pesais 130 kilos, je serais déjà devenu trois personnes. J’ai fondé une famille. Shérazade et moi, nous avons un enfant. Tout cela serait charmant si je ne constituais pas cette famille à moi seul. Salut les gars, je vous présente ma femme et mon gosse, ils sont bien au chaud, c’est pour ça que vous ne pouvez pas les admirer, j’ai préféré les garder en moi, c’est plus intime, c’est plus facile aussi pour les protéger et pour les nourrir, je ne vois pas ce qui vous étonne, il y a des femmes qui allaitent leurs enfants, moi j’ai décidé d’alimenter ma famille de l’intérieur. »

« Il faut manger pour vivre, paraît-il. Nous, nous mangeons pour mourir. C’est le seul suicide à notre disposition. Nous semblons à peine humains tant nous sommes énormes, pourtant ce sont les plus humains d’entre nous qui ont sombré dans la boulimie. Il y a des gars qui ont toléré la monstruosité de cette guerre sans tomber dans aucune forme de pathologie. Je ne les admire pas. Ce n’est pas de la bravoure, c’est un manque de sensibilité de leur part. Il n’y avait pas d’armes de destruction massive en Irak. À supposer qu’il y ait eu des doutes sur la question, il n’y en a plus aujourd’hui. Ce conflit était donc une injustice scandaleuse. Je n’essaie pas de me blanchir. Si je suis moins coupable que George W. Bush et sa bande, je suis coupable quand même. J’ai participé à cette horreur, j’ai tué des soldats, j’ai tué des civils. J’ai explosé des habitations dans lesquelles il y avait des femmes et des enfants, morts par ma faute. »

« L’obésité, elle, n’est pas bizarre en Amérique, elle est seulement ridicule. Même si elle est une maladie, elle est rarement perçue comme telle par les gens ordinaires qui parlent encore de nous en termes de trop bien portants. L’armée des USA peut tout accepter, sauf d’être grotesque. »Vous avez souffert? ça ne se voit pas! », ou « Qu’est ce que vous avez fait en Irak à part manger? » sont les réflexions que nous récolterons. Nous aurons de vrai problèmes avec l’opinion publique. Il est indispensable que l’armée américaine véhicule une image virile de force dure et courage. Or, l’obésité qui nous encombre de seins et de fesses énormes donne une image féminine de mollesse et de pleutrerie. »

« Melvin Mapple m’inspirait du respect et de la sympathie, mais se posait avec lui le problème que j’ai avec 100 % des êtres, humains ou non : la frontière. On rencontre quelqu’un, en personne ou par écrit. La première étape consiste à constater l’existence de l’autre : il peut arriver que ce soit un moment d’émerveillement. À cet instant, on est Robinson et Vendredi sur la plage de l’île, on se contemple, stupéfait, ravi qu’il y ait dans cet univers un autre aussi autre et aussi proche à la fois. On existe d’autant plus fort que l’autre le constate et on éprouve un déferlement d’enthousiasme pour cet individu providentiel qui vous donne la réplique. On attribue à ce dernier un nom fabuleux : ami, amour, camarade, hôte, collègue, selon. C’est une idylle. L’alternance entre l’identité et l’altérité (C’est tout comme moi ! C’est le contraire de moi !) plonge dans l’hébétude, le ravissement d’enfant. On est tellement enivré qu’on ne voit pas venir le danger. Et soudain, l’autre est là, devant la porte. Dessaoulé d’un coup, on ne sait comment lui dire qu’on ne l’y a pas invité. Ce n’est pas qu’on ne l’aime plus, c’est qu’on aime qu’il soit un autre, c’est-à-dire quelqu’un qui n’est pas soi. Or l’autre se rapproche comme s’il voulait vous assimiler ou s’assimiler à vous. On sait qu’il va falloir mettre les points sur les i. Il y a diverses manières de procéder, explicites ou implicites. Dans tous les cas, c’est un passage épineux. Plus des deux tiers de relations le ratent. S’installent alors l’inimitié, le malentendu, le silence, parfois la haine. Une mauvaise foi préside à ces échecs qui allègue que si l’amitié avait été sincère, le problème ne se serait pas posé. Ce n’est pas vrai. Il est inévitable que cette crise surgisse. Même si on adore l’autre pour de bon, on n’est pas prêt à l’avoir chez soi. »

« Les gens sont des pays. Il est merveilleux qu’il en existe tant et qu’une perpétuelle dérive des continents fasse se rencontrer des îles si neuves. Mais si cette tectonique des plaques colle le territoire inconnu contre votre rivage, l’hostilité apparaît aussitôt. Il n’y a que deux solutions: la guerre ou la diplomatie. »

Amélie Nothomb, Une forme de vie| Albin Michel | 2010 | ISBN 9782226215178 | 180 pages |