Archive

Archive for the ‘Amin Maalouf’ Category

Sur les traces d’Omar Khayyem

août 18, 2011 2 commentaires

samarcandeJe ne suis pas de ceux dont la foi n’est que terreur du Jugement, dont la prière n’est que prosternation. Ma façon de prier ? je contemple une rose, je compte les étoiles, je m’émerveille de la beauté de la création, de la perfection de son agencement, de l’homme, la plus belle œuvre du Créateur, de son cerveau assoiffé de connaissance, de son cœur assoiffé d’amour, de ses sens, tous ses sens , éveillés ou comblés…

Samarcande, c’est la Perse d’Omar Khayyam, poète du vin, libre-penseur, astronome de génie, mais aussi celle de Hassan Sabbah, fondateur de l’ordre des Assassins, la secte la plus redoutable de l’Histoire. Samarcande, c’est l’aventure d’un manuscrit qui, né au XIe siècle, égaré lors des invasions mongoles, est retrouvé des siècles plus tard.

Extraits choisis:

Parabole sur les trois amis (Omar khayyam qui a observé le monde, Nizzam-el-Molk qui l’a gouverné et Hassan Sabbah qui l’a terrorisé) : « Trois amis étaient en promenade sur les hauts plateaux de Perse. Surgit une panthère, toute la férocité du monde était en elle. La panthère observa longuement les trois hommes puis courut vers eux. Le premier était le plus âgé, le plus riche, le plus puissant. Il cria : « Je suis le maître de ces lieux, jamais je ne permettrai à une bête de ravager les terres qui m’appartiennent »  il était accompagné de deux chiens de chasse. Il les lâcha sur la panthère, ils purent la mordre, mais elle n’en devient que plus vigoureuse, les assomma, bondit sur leur maître et lui déchira les entrailles. Tel fut le lot de Nizam-el-Molk. Le deuxième se dit : « Je suis un homme de savoir, chacun m’honore et me respecte, pourquoi laisserai-je mon sort se décider entre chiens et panthère ? » il tourna le dos et s’enfuit sans attendre l’issue de combat. Depuis, il a erré de grotte en grotte, de cabane en cabane, persuadé que le fauve était constamment à ses trousses. Tel fit le lot d’Omar Khayyam. Le troisième était homme de croyance. Il s’avança vers la panthère les paumes ouvertes, le regard dominateur, la bouche éloquente. « Soit la bienvenue en ces terres, lui dit-il. Mes compagnons étaient plus riches que moi, tu les as dépouillés, ils étaient plus fiers, tu les as rabaissés. » la bête écoutait, séduite, domptée. Il prit l’ascendant sur elle, il réussit à l’apprivoiser. Depuis, aucune panthère n’ose s’approcher de lui, et les hommes se tiennent à distante. » Quand survient le temps des bouleversements, nul ne peut arrêter son cours, nul ne peut le fuir, quelques-uns parviennent à s’en servir. Mieux que quiconque, Hassan Sabbah a su apprivoiser la férocité du monde. Tout autour de lui, il a semé la peur ; pour se ménager, dans son réduit d’Alamout, un minuscule espace de quiétude. »

Omar un prénom banni : « – Quand on se prénomme Omar, il est imprudent de s’aventurer du coté de Kashan. » Khayyam feint la plus totale surprise. Il a pourtant bien compris l’allusion. Son prénom est celui du deuxième successeur du Prophète, le calife Omar, abhorré par les chiites puisqu’il fut un tenace rival de leur père fondateur, Ali. Si, pour l’heure, la population de la Perse est en grande majorité sunnite, le chiisme y représente déjà quelques îlots, notamment les villes-oasis de Kom et de Kashan où d’étranges traditions se sont perpétuées. Chaque année, on célèbre par un carnaval burlesque l’anniversaire du meurtre du calife omar. A cet effet, les femmes se fardent, préparent des sucreries et des pistaches grillées, les enfants se postent sur les terrassent et déversent des trombes d’eau sur les passant en criant joyeusement « Dieu maudisse Omar ! » On fabrique un mannequin à l’effigie du calife portant à la main un chapelet de crottes enfilées, qu’on promène dans certains quartier en chantant : »depuis que ton nom est Omar, tu as ta place en enfer, toi le chef des scélérats, toi l’infâme usurpateur ! » Les cordonniers de Kom et de Kashan ont pris l’habitude d’écrire « Omar » sur les semelles qu’ils fabriquent, les muletiers donnent son nom à leurs bêtes, se plaisant à le prononcer à chaque bastonnade, et les chasseurs, quand il ne leur reste plus qu’une flèche, murmurent en la décochant : « celle-ci est pour le cœur d’Omar. » »

Un poète à la mer : « Lorsque le Titanic a sombré, dans la nuit du 14 au 15 avril 1912, au large de Terre-Neuve, la plus prestigieuse des victimes était un livre, exemplaire unique des Robaïyat d’Omar Kayyam, sage persan, poète, astronome. De ce naufrage je parle peu. D’autres que moi ont pesé le malheur en dollars, d’autres que moi ont dîment recensé cadavres et ultimes paroles. Six ans après, seul m’obsède encore cet être de chair et d’encre dont je fus, un moment, l’indigne dépositaire. N’est-ce pas moi, Benjamin Omar Lesage, qui l’ai arraché à son pays natale ? N’est-ce pas dans mes bagages qu’il s’est embarqué sur le Titanic ? Et son parcours millénaire, qui l’a interrompu, sinon l’arrogance de mon siècle ? Depuis, le mode s’est couvert de sang et d’ombre, chaque jour d’avantage, et à moi la vie n’a plus souri. J’ai dû m’écarter des hommes pour n’écouter que les voix du souvenir et caresser un naïf espoir, une vision insistante : demain, on le retrouvera. Protégé par son coffret en or, il émergera intact des opacités maritimes, son destin enrichi d’une odyssée nouvelle. Des doigts pourront l’effleurer, l’ouvrir, s’y engouffrer ; des yeux captifs suivront de marge en marge la chronique de son aventure, ils découvriront le poète, ses premiers vers, ses premières ivresses, ses premières frayeurs. Et la secte des Assassins. Puis ils s’arrêteront, incrédules, devant une peinture couleur de sable et d’émeraude. Elle ne porte ni date ni signature, rien que ces mots, fervents ou désabusés : Samarcande, la plus belle face que la terre ait jamais tournée vers le soleil. »

Samarcande D'Amin Maalouf, Lattès, 1988,  9782253051206,  312 pages,  5.50 €

Les Croisades Vues Par Les Arabes

juillet 28, 2011 2 commentaires

Les Croisades Vues Par Les Arabes d'Amin Maalouf
Jean-Claude Lattès, 1983,  9782290119167,  317 pages

Juillet 1906 : il fait chaud sous les murailles de Nicée. A l’ombre des figuiers, dans les jardins fleuris, circulent d’inquiétantes nouvelles : une troupe formée de chevaliers, de fantassins, mais aussi de femmes et d’enfants, marche sur Constantinople. On raconte qu’ils portent, cousues sur le dos, des bandes de tissu en forme de croix. Ils clament qu’ils viennent exterminer les musulmans jusqu’à Jérusalem et déferlent par milliers. Ce sont les Franj. Ils resteront deux siècles en Terre sainte, pillant et massacrant au nom de Fieu. Cette incursion barbare de l’Occident au cœur du monde musulman marque le début d’une longue période de décadence et d’obscurantisme. Elle est ressentie aujourd’hui encore, en Islam, comme un viol.

« Les calife, ses prédécesseurs, ont été pendant les deux siècles qui ont suivi la mort du prophète (632-833) les chefs spirituels et temporels d’un immense empire qui, à son apogée, s’étendant de l’Indus aux Pyrénées, et qui a même poussée une pointe en direction des vallées du Rhône et de la Loire. Et la dynastie abbasside, à laquelle appartient al-Moustazhir, a fait de Bagdad la ville fabuleuse des Mille et Une nuits. Au début du IXe siècle, du temps où régnait son ancêtre Haroun al-Rachid, le califat était l’Etat le plus riche et le plus puissant de la terre, et sa capitale le centre de la civilisation la plus avancée. Elle avait mille médecins diplômés, un grand hôpital gratuit, un service postal régulier, plusieurs banques dont certaines avaient des succursales en chine, d’excellentes canalisations d’eau, le tout-à-l’égout ainsi qu’une papeterie…les occidentaux qui n’utilisaient encore que le parchemin à leur arrivée en orient, apprendront en Syrie l’art de fabriquer le papier à partir de la paille de blé. Mais en cet été sanglant de 1099 où al-Harawi est venu annoncer au diwan d’al-Moustazhir la chute de Jérusalem, cet age d’or est depuis longtemps révolu. Haroun est mort en 809. Un quart de siècle plus tard, ses successeurs ont perdu tout pouvoir réel, Baghdad est à moitié détruite et l’empire s’est désintégré. Il ne reste plus que ce mythe d’une ère d’unité, de grandeur et de prospérité qui hantera à jamais les rêves des Arabes. Les abbassides régneront encore, il est vrai, pendant quatre siècles. Mais ils ne gouverneront plus. Ils ne seront plus que des otages entre les mains de leurs soldats turcs ou perses, capables de faire et de défaire les souverains à leur guise, en ayant le plus souvent recours au meurtre. Et c’est pour échapper à un tel sort que la plupart des califes renonceront à toute activité politique, Cloitrés dans leur harem, ils s’adonneront désormais exclusivement aux plaisirs de l’existence, se faisant poètes ou musiciens, collectionnant les jolies esclaves parfumées. »

 » A Maara, les nôtres faisaient bouillir des païens adultes dans les marmites, ils fixaient les enfants sur les broches et les dévoraient grillés. Cet aveu du chroniqueur franc Raoul de Caen, les habitant des localités proches de Maara ne le liront pas, mais jusqu’à la fin de leur vie ils se rappelleront ce qu’ils ont vu et entendu. Car le souvenir de ces atrocités, propagé par les poètes locaux ainsi que par la tradition orale, fixera dans les esprits une image des Franj difficile à effacer…Jamais les Turcs n’oublieront le cannibalisme des Occidentaux. A travers toute leur littérature épique, les Franj seront invariablement décrits comme des anthropophages. Cette vision des Franj est-elle injuste ? Leurs chefs l’affirmeront l’année suivante dans une lettre officielle au pape : Une terrible famine assaillit l’armée à Maara et la mit dans la cruelle nécessité de se nourrir des cadavres des Sarrasins. Mais cela semble bien vite dit. Car les habitants de la région de Maara assistent, durant ce sinistre hiver, à des comportements que la faim ne suffit pas à expliquer. Ils voient, en effet, des bandes de Franj fanatisés, les Tafurs, qui se répandent dans les campagnes en clamant tout haut qu’ils veulent croquer la chair des Sarrasins, et qui se rassemblent le soir autour du feu pour dévorer leurs proies. Cannibales par nécessité ? Cannibales par fanatisme ? Tout cela parait irréel, et pourtant les témoignages sont accablants, aussi bien par les faits qu’ils décrivent que par l’atmosphère morbide qu’on y ressent. A cet égard, une phrase du chroniqueur franc Albert d’Aix, qui a participé personnellement à la bataille de Maara, reste inégalable dans l’horreur : Les nôtres ne répugnaient pas à manger non seulement les Turc et les Sarrasins tués mais aussi les chiens ! « 

 

Le dérèglement du monde ou quand nos civilisations s’épuisent

juin 5, 2011 1 commentaire
Le Dérèglement du monde d'Amin Maalouf
Grasset, 2009
ISBN : 9782253129974 – 314 pages – 6,50 €

Nous sommes entrés dans le nouveau siècle sans boussole. Dès les tout premiers mois, des événements inquiétants se produisent, qui donnent à penser que le monde connaît un dérèglement majeur, et dans plusieurs domaines à la fois dérèglement intellectuel, dérèglement financier, dérèglement climatique, dérèglement géopolitique, dérèglement éthique…L’humanité aurait-elle atteint son seuil d’incompétence morale ? Pour Amin Maalouf, le dérèglement du monde tient moins à « une guerre des civilisations » qu’à l’épuisement simultané des civilisations, et notamment des deux ensembles culturels dont il se réclame, l’Occident et le monde arabe. Le premier, peu fidèle à ses propres valeurs ; le second, enfermé dans une impasse historique.

Sur les victoires trompeuses : « Lorsqu’un incident grave se déroulait dans un village, il fallait souvent des semaines pour que le reste du pays en entende parler, ce qui en limitait les répercussions. Aujourd’hui, c’est l’inverse. Une déclaration maladroite, prononcée à midi, peut servir de prétexte à une tuerie le soir même, et à dix mille kilomètres de là. Parfois c’est une fausse rumeur, répandue par malveillance ou en raison d’un malentendu, qui déclenche les hostilités ; quand on apprend la vérité, il est déjà trop tard, les cadavres emplissent les rues. Je songe à des événements précis survenus au cours des dernières années, non seulement en Irak, mais également en Indonésie, en Egypte, au Liban, en Inde, au Nigeria, au Rwanda, comme sur le territoire de l’ancienne Yougoslavie…Ce qui est en cause, c’est le fossé qui se creuse entre notre rapide évolution matérielle, qui chaque jour nous désenclave davantage, et notre trop lente évolution morale, qui ne nous permet pas de faire face aux conséquences tragiques du désenclavement. Bien entendu, l’évolution matérielle ne peut ni ne doit s’accélérer considérablement, c’est elle qui doit s’élever, d’urgence, au niveau de notre évolution technologique, ce qui exige une véritable révolution dans les comportements. »

Sur les légitimités égarées : « Chaque Arabe porte en lui l’âme d’un héros déchu, et une velléité de revanche sur tous ceux qui l’ont bafoué. Si on la lui promet, il tend l’oreille, avec un mélange d’attente et d’incrédulité. Si on la lui offre, même partiellement, même sous forme symbolique, il s’enflamme. Nasser avait demandé à ses frères de relever la tête. En leur nom, il avait défié les puissances coloniales ; en leur nom, il avait affronté l’ « agression tripartite » ; en leur nom, il avait triomphé. Ce fut instantanément le délire. Des dizaines de millions d’Arabes ne voyaient plus que lui, ne pensaient qu’à lui, ne juraient que par lui. On était prêt à le soutenir contre le monde entier, quelquefois même à mourir pour lui. Et, bien entendu, à l’applaudir sans lassitude et à scander son nom, les yeux fermés. Quand il remportait des succès, on le bénissait ; quand il subissait des revers, on maudissait ses ennemis. »

Sur les certitudes imaginaires : « Considérer la culture comme un domaine parmi d’autres, ou comme un moyen d’agrémenter la vie pour une certaine catégorie de personnes, c’est se tromper de siècle, c’est se tromper de millénaire. Aujourd’hui, le rôle de la culture est de fournir à nos contemporains les outils intellectuels et moraux qui leur permettront de survivre rien de mons. Ces dizaines d’années additionnelles dont la médecine nous fait cadeau, comment allons-nous les meubler ? Nous sommes de plus en plus nombreux à vivre plus longtemps, et mieux ; forcément guettés par l’ennui, par la peur du vide, forcément tentés d’y échapper par une frénésie consommatrice. Si nous ne souhaitons pas épuiser très vite les ressources de la planète, il nous faudra privilégier autant que possible d’autres formes de satisfaction, d’autres sources de plaisir, notamment l’acquisition du savoir et le développement d’une vie intérieure épanouissante. »

Les Jardins de lumière, d’Amin Maalouf

mars 3, 2011 4 commentaires

« Je suis venu du pays de Babel, disait-il, pour faire retentir un cri à travers le monde. »
De ses livres, objets d’art et de ferveur, de sa foi généreuse, de sa quête passionnée, de son message d’harmonie entre les hommes, la nature et la divinité, il ne reste plus rien. De sa religion de beauté, de sa subtile religion du clair-obscur, nous n’avons gardé que ces mots, «manichéen», «manichéisme», devenus dans nos bouches des insultes. Car tous les inquisiteurs de Rome et de la Perse se sont ligués pour défigurer Mani, pour l’éteindre. En quoi était-il si dangereux qu’il ait fallu le pourchasser ainsi jusque dans notre mémoire ? Pendant mille ans, son cri fut entendu. En Egypte, on l’appelait « l’apôtre de Jésus »; en Chine, on le surnommait « le bouddha de Lumière » ; son espoir fleurissait au bord des trois océans. Mais bientôt ce fut la haine, ce fit l’acharnement. Les princes de ce monde le maudirent, pour eux il devint « le démon menteur », « le récipient gorgé de Mal » et, dans leur humour rageur, « le maniaque » ; sa voix, «un perfide enchantement » ; son message, « l’ignoble superstition », « la pestilentielle hérésie ». Puis les bûchers firent leur œuvre, consumant dans un même feu ténébreux ses écrits, ses icônes, les plus parfaits de ses disciples, et ces femmes altières qui refusaient de cracher sur son nom. Ce livre est dédié à Mani. Il a voulu raconter sa vie. Ou ce qu’on peut en deviner encore après tant de siècles de mensonge et d’oubli.

« Aux commencements de l’univers, deux mondes existaient, séparés l’un de l’autre : le monde de la Lumière et celui des Ténèbres. Dans les Jardins de Lumière étaient toutes les choses désirables, dans les ténèbres résidait le désir, un désir puissant, impérieux, rugissant. Et soudain, à la frontière des deux mondes, un choc se produisit, le plus violent et le plus terrifiant que l’univers ait connu. Les particules de Lumière se sont alors mêlées aux Ténèbres, de mille façons différentes, et c’est ainsi que sont apparus toutes les créatures, les corps célestes et les eaux, et la nature et l’homme…En tout être comme en toute chose se côtoient et s’imbriquent Lumière et Ténèbres. Dans une datte que vous croquez, la chair nourrit votre corps, mais le goût suave et le parfum et la couleur nourrissent votre esprit. La Lumière qui est en vous se nourrit de beauté et de connaissance, songez à la nourrir sans arrêt, ne vous contentez pas de gaver le corps. Vos sens sont conçus pour recueillir la beauté, pour la toucher, la respirer, la goûter, l’écouter, la contempler. Oui, frères, vos cinq sens sont distillateurs de Lumière. Offrez-leur parfums, musiques, couleurs. Epargnez-leur la puanteur, les cris rauques et la salissure. »

« Il aimait particulièrement les pastèques et, si on lui en demandait la raison , il expliquait qu’en aucun autre aliment ne se concentrait autant de Lumière : « Observez la pastèque, vos yeux se réjouissent de sa couleur, votre nez de son parfum discret, votre main caresse sa peau ferme et lisse, vous n’avez pas besoin de boire en même temps, car son eau est en elle, vous n’avez pas à la caler dans une assiette, puisqu’elle mûrit et s’offre dans son propre récipient. Commencez par les extrémités, puis rapprochez-vous du cœur, et chaque bouchée vous rapprochera des Jardins de Lumière. » »

« —N’est-il pas dit dans le Livre que les loups à deux pattes doivent être exterminés bien avant les loups à quatre pattes
—De quels loups s’agit-il ? interrogea trop naïvement Hormizd.
—Le loup à quatre pattes saute sur un mouton pour le dévorer, le loup à deux pattes se sert de la parole pour endormir la méfiance du berger et entraîner le troupeau entier sur le sentier de la perdition.
—Les loups à deux pattes, rectifia Mani, sont les hommes qui considèrent les autres comme des proies, ceux qui cherchent constamment à soumettre, réduire, punir, humilier. Une voix s’est élevée aujourd’hui pour dire que les habitants de Deb n’étaient que des moutons et qu’ils méritaient d’être égorgés. N’est-ce pas cela même le langage d’un loup à deux pattes ? N’est-ce pas en songeant à ceux qui appellent à de tels massacres que le sage et saint berger Zoroastre s’est exprimé comme il l’a fait dans l’Avesta ?
—En somme, chacun interprète l’Avesta à sa manière.
—De quelle interprétation parle-t-on ? Ainsi, chacun aurait le droit d’interpréter à sa guise les textes sacrés ? Ainsi, l’interprétation d’un perfide Nazaréen serait comparable à la mienne ? N’est-ce pas moi qui suis ici le dépositaire de la foi de Zoroastre ?
—Il arrive qu’un homme se croie dépositaire d’un message alors qu’il n’en est plus que le cercueil. »

Découvrir cet auteur sur Babelio.com

Du même auteur:

Le premier Siècle après Béatrice, 1992.

Le rocher de Tanios, 1993.

Les échelles du Levant, 1996.

Les identités meurtrières, 1998.

L’amour de loin, 2001.

Origines, 2004.

Les identités meurtrières, ou comment apprivoiser la panthère

janvier 21, 2011 13 commentaires

« Depuis que j’ai quitté le Liban pour m’installer en France, que de fois m’a-t-on demandé, avec les meilleures intentions du monde, si je me sentais » plutôt français « ou » plutôt libanais ». Je réponds invariablement : « L’un et l’autre! » Non par quelque souci d’équilibre ou d’équité, mais parce qu’en répondant différemment, je mentirais. Ce qui fait que je suis moi-même et pas un autre, c’est que je suis ainsi à la lisière de deux pays, de deux ou trois langues, de plusieurs traditions culturelles. C’est cela mon identité ? »
Partant d’une question anodine qu’on lui a souvent posée, Amin Maalouf s’interroge sur la notion d’identité, sur les passions qu’elle suscite, sur ses dérives meurtrières. Pourquoi est-il si difficile d’assumer en toute liberté ses diverses appartenances? Pourquoi faut-il, en cette fin de siècle, que l’affirmation de soi s’accompagne si souvent de la négation d’autrui? Nos sociétés seront-elles indéfiniment soumises aux tensions, aux déchaînements de violence, pour la seule raison que les êtres qui s’y côtoient n’ont pas tous la même religion, la même couleur de peau, la même culture d’origine? Y aurait-il une loi de la nature ou une loi de l’Histoire qui condamne les hommes à s’entretuer au nom de leur identité?

« Une vie d’écriture m’a appris à me méfier des mots. Ceux qui paraissent les plus limpides sont souvent les plus traîtres. L’un de ces faux amis est justement « identité ». Nous croyons tous savoir ce que ce mot veut dire, et nous continuons à lui faire confiance même quand, insidieusement, il se met à dire le contraire… »

« L’identité de chaque personne est constituée d’une foule d’éléments qui ne se limitent évidement pas à ceux qui figurent sur les registres officiels. Il y a, bien sur, pour la grande majorité des gens, l’appartenance à une tradition religieuse ; à une nationalité, parfois deux ; à un groupe ethnique ou linguistique ; à une famille plus ou moins élargie ; à une profession ; à une institution ; à un certain milieu social…mais la liste est bien plus longue encore, virtuellement illimitée : on peut ressentir une appartenance plus ou moins forte à une province, à un village, à un quartier, à un clan, à une équipe sportive ou professionnelle, à une bande d’amis, à un syndicat, à une paroisse, à une communauté de personne ayant les même passions, les mêmes préférences sexuelles, les mêmes handicaps physiques, ou qui sont confrontées aux mêmes nuisances. Toutes ces appartenances n’ont évidemment pas la même importance, en tout cas pas au même moment. Mais aucune n’est totalement insignifiante. Ce sont les éléments constitutifs de la personnalité, on pourrait presque dire « les gènes de l’âme », à condition de préciser que la plupart ne sont pas innés. Si chacun de ces éléments peut se rencontrer chez un grand nombre d’individus, jamais on ne retrouve la même combinaison chez deux personnes différentes, et c’est justement celui qui fait la richesse de chacun, sa valeur propre, c’est ce qui fait que tout être est singulier et potentiellement irremplaçable »

« Il arrive qu’un accident, heureux ou malheureux, ou même une rencontre fortuite, pèse plus lourd dans notre sentiment d’identité que l’appartenance à un héritage millénaire. Imaginons le cas d’un Serbe et d’une Musulmane qui se seraient connus, il y a vingt ans, dans un café de Sarajevo, qui se seraient aimés, puis mariés. Plus jamais ils ne pourront avoir de leur identité la même perception qu’un couple entièrement serbe ou entièrement musulman : leur vision de la foi, comme de la patrie, ne sera plus la même. Chacun d’eux portera toujours en lui les appartenances que ses parents lui ont léguées à sa naissance, mais il ne les percevra plus de la même manière, il ne leur accordera plus la même place. Ne quittons pas encore sarajevo. Restons-y, en pensée, pour une enquête imaginaire. Observons, dans la rue, un homme d’une cinquantaine d’années. Vers 1980, cet homme aurait proclamé : « je suis yougoslave ! », fièrement, et sans état d’âme ; questionné d’un peu plus prés, il aurait précisé qu’il habitait la République fédérée de Bosnie-herzégovine, et qu’il venait, incidemment, d’une famille de tradition musulmane. Le même homme, rencontré douze ans plus tard, quand la guerre battait son plein, aurait répondu spontanément, et avec vigueur : « je suis musulman !» peut-être s’était-il même laissé pousser la barbe réglementaire. Il aurait aussitôt ajouté qu’il était bosniaque, et n’aurait guère apprécié qu’on lui rappelât qu’il s’affirmait naguère fièrement yougoslave. Aujourd’hui, notre homme, interrogé dans la rue, se dirait d’abord bosniaque, puis musulman ; il se rend justement à la mosquée, préciserait-il : mais il tient aussi à dire que son pays fait partie de l’Europe, et qui espère le voir un jour adhérer à l’Union… »

« Les appartenances qui comptent dans la vie de chacun ne sont d’ailleurs pas toujours celles, réputées majeures, qui relèvent de la langue, de la peau, de la nationalité, de la classe ou de la religion. Prenons le cas d’un homosexuel italien à l’époque du fascisme. Pour lui, cet aspect spécifique de sa personnalité avait son importances, j’imagine, mais pas plus que son activité professionnelle, ses choix politiques, ou ses croyances religieuses. Soudain, la pression étatique s’abat sur lui, il se sent menacé d’humiliation, de déportation, de mort. Cet homme, donc, qui avait été, quelques année auparavant, patriote, et peut-être nationaliste, ne pouvait désormais plus se réjouir en voyant défiler les troupes italiennes, sans doute même en vint-il à souhaiter leur défaite. A cause de la persécution, ses préférences sexuelles allaient prendre le pas sur ses autres appartenances, éclipsant même l’appartenance nationale qui atteignait pourtant, à l’époque, son paroxysme. C’est seulement après la guerre, dans une Italie plus tolérante, que notre homme se serait nouveau senti pleinement italien. »

« …Et très tôt aussi, à la maison comme à l’école ou dans la rue voisine, surviennent les premières égratignures. Les autres lui font sentir, par leurs paroles, par leurs regards, qu’il est pauvre, ou boiteux, ou petit de taille, ou haut sur pattes, ou basané, ou trop blond, ou circoncis, ou non circoncis, ou orphelin— ces innombrables différences, minimes ou majeures, qui tracent les contours de chaque personnalité, forgent les comportements, les opinions, les craintes, les ambitions, qui souvent s’avèrent éminemment formatrices mais qui parfois blessent pour toujours. Ce sont ces blessures qui déterminent, à chaque étape de la vie, l’attitude des hommes à l’égard de leurs appartenances, et la hiérarchie entre celles-ci. Lorsqu’on a été brimé à cause de sa religion, lorsqu’on a été humilié ou raillé à cause de sa peau, ou de son accent, ou de ses habits rapiécés, on ne l’oubliera pas. J’ai constamment insisté jusqu’ici sur le fait que l’identité est faite de multiples appartenances ; mais il est indispensable d’insister tout autant sur le fait qu’elle est une, et que nous la vivons comme un tout. L’identité d’une personne n’est pas une juxtaposition d’appartenances autonomes, ce n’est pas un « patchwork », c’est un dessin sur une peau tendue ; qu’une seule appartenance soit touchée, et c’est toute la personne qui vibre. »

Les Identites Meurtrieres [9782253150053] – 60,00Dhs : LivreMoi.ma, Votre Librairie au Maroc.

Le Premier Siècle après Béatrice – Amin Maalouf

décembre 3, 2010 4 commentaires

maaloufQue peut-il arriver lorsque des sortilèges millénaires se conjuguent à une science moderne aussi performante que dépourvue d’éthique? Au départ, il y a de mystérieuses fèves, réputées favoriser les naissances de garçons, trouvées par le narrateur sur un marché égyptien. Puis ce fut la raréfaction, un peu partout, des naissances féminines. Commença alors l’épopée d’un homme passionnément attaché à la « féminité du monde »…Amin Maalouf nous conte ici avec tendresse et humour une fable sur la folie des hommes.

« Certains mots, dès que tu les prononces, c’est comme si tu versais une goutte de citron dans un verre de lait chaud. Tout de suite, le caillot se forme, le petit-lait se sépare. Dis « avortement », et les gens se cabrent, ils retrouvent des réflexes, des tropismes. Tu as beau apporter des nuances, on ne t’écoute plus, tu dois choisir en vitesse ton coté de la barricade. Les uns te classent avec les « bigots »; les autres avec les  » éventreurs ». Pourtant, dans mon esprit , les « bigots » ne valent pas mieux que les faiseurs d’anges: n’ont-ils pas inventé le péché originel, qui dit que la femme est la cause de tous les malheurs, et que sans sa culpabilité, sa stupidité, l’humanité serait encore au paradis? N’ont-ils pas inventé que c’est la femme qui est née de la côte de l’homme et que Dieu qui, en bonne logique, aurait dû être pour les créatures à la fois père et mère, était seulement père? Depuis des millénaires, on n’a cessé de faire l’éloge du mâle, l’humanité entière a souhaité ne voir naître que des garçons. Et aujourd’hui, miracle, le vœu peut se réaliser. On peut enfin évacuer les filles avec l’eau sale. Qui s’insurge? Les bigots. Alors que, parmi les partisans de l’égalité des sexes, certains préfèrent détourner leurs regards… »

« Il m’arrive de penser que le Paradis terrestre mentionné dans les Écritures n’est pas un mythe des temps passés mais une prophétie, une vision d’avenir. Depuis quelques décennies, l’homme semblait en voie de bâtir ce Paradis, jamais auparavant il n’avait su maîtriser à ce point  la matière, la vie, les énergies de la nature, il se promettait de vaincre la maladie; un jour, il vaincrait peut-être le vieillissement, la mort. Mes paroles ne sont pas celles d’un mécréant; si la science fait disparaitre le Dieu du Comment, c’est pour mieux faire apparaitre le Dieu du Pourquoi. Qui, lui, ne disparaîtra jamais. Je le crois capable de donner à l’homme tous les pouvoirs, même celui de maîtriser la vie et la mort, qui ne sont après tout que des phénomènes naturels. Oui, je crois Dieu capable de nous associer, nous, ses créatures, à sa création. Quand je manipule les gènes d’un poirier, j’ai la conviction profonde que Dieu m’en a donné la capacité et le droit. Mais il y a des fruits défendus  sont plus complexes, plus difficiles à cerner, et c’est notre sagesse plus encore que nos croyances qui nous les désignera. Aussi chenu, aussi prétendument savant et sage que je puisse être, j’avoue ne pas savoir où se situent avec précision les limites à ne pas franchir. Sans doute un peu du coté de l’atome, et aussi dans certaines manipulations de notre cerveau ou de nos gènes. Ce qu’il m’est possible de détecter, si je puis dire, de façon plus assurée, ce sont les moments où l’humanité prend des risques mortels avec elle-même, son intégrité, son identité, sa survie. Ce sont les moments où la science la plus noble se met au service des objectifs les plus vils. »

« — Est-ce moi que tu aimes ou ta fille?
— C’est le monde entier que j’aime en cet instant, mais c’est à ton corps que j’ai envie de l’exprimer.
— Par ta faute, dans quelques mois, mon corps sera difforme.
— Difforme, un ventre qui s’arrondit comme la terre? Difformes des seins qui s’irriguent de lait, qui tendent leurs lèvres brunes vers les lèvres de l’enfant, des bras qui sers la chair contre la chair, et ce visage incliné? Dieu, c’est la plus belle image qu’un mortel puisse contempler. Viens!
C’est à ce moment que, dans les films pudiques, une lampe s’éteint, une porte se ferme, un rideau se rabat. Et dans certains livres, une page se tourne, mais lentement, comme doivent tourner ces minutes, lentement, et sans autre son qu’une toile qui frémit. »

 » Il existe, de par le monde, des milliers de villes, des millions de villages où le nombre des filles n’a cessé de décliner; pour certains, le phénomène dure depuis près de vingt ans. Je n’ai pas l’intention de vous parler de toutes celles qu’une discrimination méprisable a empêchées de venir au monde. Là n’est plus la question. Je vais vous dire mes angoisses en termes crus, mais c’est en ces termes que le problème va se poser: je pense à ces hordes de mâles qui vont rôder pendant des années à la recherche de compagnes inexistantes; je pense à ces foules enragées qui vont se former et grossir et se déchaîner, rendues démentes par la frustration — pas uniquement sexuelle, car ils sont aussi frustrés de toute chance d’avoir une vie normale, de bâtir une famille, un foyer, un avenir. Pouvez-vous seulement imaginer les réserves de rancœur et de violence chez ces êtres, que rien ne pourra satisfaire ni calmer? Quelles institutions résisteront? quelles lois? quel ordre? quelles valeurs? Oui, il y déjà eu, un peu partout, des explosions de violence. Mais ce n’était pas encore la violence des enragés. C’était la violence d’êtres inquiets, qui n’ont pas encore vécu eux-mêmes la frustration; qui, eux, ont eu une famille et se dont réjouis d’avoir des fils, des héritiers. Eux  protestent, s’agitent, parce qu’ils s’inquiètent de l’avenir de leurs communautés, mais leur inquiétudes demeure retenue, puisqu’ils ne vivent pas le drame dans leur chair, puisqu’ils se révoltent sans certitudes contre un mal que l’humanité n’a jamais encore connu, et qui demeure donc vague, hypothétique. Demain viendront les générations du cataclysme; les générations d’hommes sans femmes, générations amputées de tout avenir, générations de la rancœur indomptable. »

Le Premier Siecle Apres Beatrice [9782246462613] – 230,00Dhs : LivreMoi.ma, Votre Librairie au Maroc.

.::: Articles Similaires :::.

TaniosLes échelles du Levant

L’Amour de loin – Amin Maalouf

novembre 20, 2010 3 commentaires

amour de loinAu XIIe siècle, le troubadour Jaufré Rudel, lassé de sa vie de plaisirs, s’embarque pour l’Orient. Ne lui a-t-on pas dit qu’à Tripoli vit la femme qui incarne son idéal d’un amour pur? Hélas, Jaufré, frappé par la maladie, n’arrivera que pour mourir dans les bras de celle qui, avertie de son entreprise, a senti toute la beauté de cet amour de loin…De cette magnifique légende d’amour et de mort, où l’Occident chrétien et l’orient mystique mêlent leurs rêves, Amin Maalouf, le romancier du Rocher de Tanios, prix Goncourt 1993, donne ici une nouvelle variation, dans une langue lyrique aux résonances toutes modernes. Composé par Kaija Saariaho sur le livre de Maalouf, l’opéra L’Amour de loin a été crée à Salzbourg en août 2000 dans une mise en scène de Petter Sellars, sous la direction musicale de Kent Nagano, et dans un décor de George Tsypin.

 » CLÉMENCE: — Ce pays est à moi? Peut-être. Mais moi, je ne suis pas à lui. J’ai les pieds dans les herbes d’ici, mais toutes mes pensées gambadent dans des herbes lointaines. Nous rêvons d’outre-mer l’un et l’autre, mais votre outre-mer est ici, Pèlerin, et le mien est là-bas. Mon outre-mer à moi est du coté de Toulouse où résonnent toujours les appels de ma mère et mes rires d’enfant. Je me souviens encore d’avoir couru pieds nus dans un chemin de pierre à la poursuite d’un chat. Le chat était jeune, il est peut-être encore en vie, et se souvient de moi. Non, il doit être mort, ou bien il m’a oubliée, comme m’ont oubliée les pierres du chemin. Je me souviens encore de mon enfance mais rien dans le monde de mon enfance ne se souvient de moi. Le pays où je suis née respire encore en moi, mais pour lui je suis morte. Que je serais heureuse si un seul muret, si un seul arbre, se rappelait de moi. »

« CLÉMENCE: — Si ce troubadour me connaissait, m’aurait-il chantée avec tant de ferveur? M’aurait-il chantée s’il avait pu sonder mon âme? Belle sans arrogance de la beauté, lui a-t-on dit…Belle? Mais regardant sans cesse autour de moi pour m’assurer qu’aucune autre femme n’est plus belle! Noble sans l’arrogance de la noblesse? Mais je convoite à la fois les terres d’Occident et les terres d’Orient, comme si la Providence avait une dette envers moi! Pieuse sans arrogance de la piété? Mais je me pavane dans mes plus beaux vêtements sur le chemin de la messe, puis je m’agenouille dans l’église, l’esprit vie! Troubadour, je ne suis belle que dans le miroir de tes mots. »

« JAUFRÉ: — Je devrais être l’homme le plus heureux au monde, et je suis le plus désespéré… Je devrais avoir hâte d’atteindre sa ville de Tripoli et je me surprends à supplier le Ciel qu’il n’y ait plus dans nos voiles le moindre souffle de vent. Si, à cet instant, un génie sortait des flots pour me dire « Ordonne, Jaufré, et ton vœu sera exaucé! », je ne saurais quoi souhaiter. Ai-je envie de voir devant moi la femme sans tache, et qu’elle me voie devant elle? Aurai-je envie de chanter l’amour de loin quand mes yeux la contempleront de près et que je guetterai chacun de ses plissements de lèvres, chacun de ses soupirs? Jamais je n’aurais dû m’embarquer pour cette traversée. De loin, le soleil est lumière du ciel mais de près il est feu de l’enfer! J’aurais dû me laisser bercer longtemps longtemps pas sa clarté lointaine au lieu de venir me bruler! J’étais l’Adam et l’éloignement était mon paradis terrestre. Pourquoi fallait-il que je marche vers l’arbre? Pourquoi fallait-il que je tende la main vers le fruit? Pourquoi fallait-il que je m’approche de l’étoile incandescente? »
L’Amour De Loin [9782246603016] – 130,00Dhs : LivreMoi.ma, Votre Librairie au Maroc.

Découvrir cet auteur sur Babelio.com


Catégories :Amin Maalouf Étiquettes : , , ,
%d blogueurs aiment cette page :