Je l’aimais – Anna Gavalda

"Despair" by Edvard Munch

Quoi de plus touchant que la mise en écho de deux solitudes : celle d ‘un homme de 65 ans et de sa belle-fille qui vient d ‘être quittée par le père de ses deux enfants. Un homme qui, pour la première fois se raconte et livre sa vie. Ou plutôt ce qu ‘il n ‘a pas vécu : l’amour ! Des mots emprunts de douleur pour une belle leçon de liberté et d ‘espoir ! Avec un charme douloureux et lumineux, Anna Gavalda raconte que l’on peut partir par courage et rester par lâcheté…

 » Je peux encore sentir sa douceur dans mon cou, sa voix, sa chaleur, l’odeur de sa peau, tout est là. Tout est là… il suffit d’y penser. Au bout de combien de temps  oublie-t-on l’odeur de celui qui vous a aimée? Et quand cesse-t-on d’aimer à son tour? »

« C’est la première fois que je me retrouve seule avec lui. Je ne me suis jamais sentie à l’aise en sa compagnie. Trop distant. Trop mutique. Et puis tout ce qu’Adrien m’en a dit, la difficulté de grandir sous son regard, sa dureté, ses colères, les galères de l’école. Pareil avec Suzanne. Je n’ai jamais rien vu d’affectueux entre eux. « Pierre n’est pas très démonstratif, mais je sais ce qu’il éprouve pour moi », m’avait-elle confié un jour alors que nous d’amour en équeutant les haricots. Je hochais la tête mais je ne comprenais pas. Je ne comprenais pas cet homme qui s’économisait et réfrénait ses élans. Ne rien montrer de peur de se sentir affaibli, je n’ai jamais pu comprendre ça. Chez moi, on se touche et on s’embrasse comme on respire. »

 » Je me disais : « Allez, il faut pleurer une bonne fois pour toutes. Tarir les larmes, presser l’éponge, essorer ce grand corps triste et puis tourner la page. Penser à autre chose. Mettre un pied devant l’autre et tout recommencer. » On me l’a dit cent fois. Mais pense à autre chose. La vie continue. Pense à tes filles. Tu n’as pas le droit de te laisser aller. Secoue-toi. Oui, je sais, je le sais bien, mais comprenez-moi je n’y arrive pas. D’abord qu’est-ce que ça veut dire, vivre ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Mes enfants, mais qu’ai-je à leur offrir ? Une maman qui boite ? Un monde à l’envers ? Je veux bien me lever le matin, m’habiller, me nourrir, les habiller, les nourrir, tenir jusqu’au soir et les coucher en les embrassant. Je peux le faire. Tout le monde peut. Mais pas plus. »

« J’avais envie d’une cigarette. C’était idiot, je ne fumais plus depuis des années. Oui mais voilà, c’est comme ça la vie… Vous faites preuve d’une volonté formidable et puis un matin d’hiver, vous décidez de marcher quatre kilomètres dans le froid pour racheter un paquet de cigarettes ou alors, vous aimez un homme, avec lui vous fabriquez deux enfants et un matin d’hiver, vous apprenez qu’il s’en va parce qu’il en aime une autre. Ajoute qu’il est confus, qu’il s’est trompé. Comme au téléphone : « Excusez-moi, c’est une erreur. » Mais je vous en prie… »

« Je pensais que j’étais larguée. C’est drôle comme les expressions ne sont pas seulement des expressions. Il faut avoir eu très peur pour comprendre « sueurs froides » ou avoir été très angoissé pour que « des nœuds dans le ventre » rende tout son jus, non ?« Larguée », c’est pareil. C’est merveilleux comme expression. Qui a trouvé ça ? Larguer les amarres. Détacher la bonne femme. Prendre le large, déployer ses ailes d’albatros et baiser sous d’autres latitudes. Non, vraiment, on ne saurait mieux dire… Je deviens mauvaise, c’est bon signe. Encore quelques semaines et je serai bien laide. Parce que le piège, justement, c’est de croire qu’on est amarré. On prend des décisions, des crédits, des engagements et puis quelques risques aussi. On achète des maisons, on met des bébés dans des chambres toutes roses et on dort toutes les nuits enlacés. On s’émerveille de cette… Comment disait-on déjà ? De cette complicité. Oui, c’était ça qu’on disait, quand on était heureux. »

 » Ma grand-mère disait souvent que c’était avec de bons petits plats qu’on retenait les gentils maris à la maison. Je suis loin du compte, Mamie, je suis loin du compte… D’abord je ne sais pas cuisiner et puis je n’ai jamais eu envie de retenir personne. Eh bien, c’est réussi, ma petite fille ! »

 » J’aime être avec toi parce que je ne m’ennuie jamais. Même quand on ne se parle pas, même quand on ne se touche pas, même quand on n’est pas dans la même pièce, je ne m’ennuie pas. Je ne m’ennuie jamais. Je crois que c’est parce que j’ai confiance en toi, j’ai confiance en tes pensées. Tu peux comprendre ça ? Tout ce que je vois de toi et tout ce que je ne vois pas, je l’aime. Pourtant je connais tes défauts. Mais justement, j’ai l’impression que tes défauts vont bien avec mes qualités. Nous n’avons pas peur des mêmes choses. Même nos démons vont bien ensemble ! Toi, tu vaux mieux que ce que tu montres et moi, c’est le contraire. Moi, j’ai besoin de ton regard pour avoir un peu plus de la matière ?  »

 » Moi je suis comme un cerf-volant, si quelqu’un ne tient pas la bobine,  je m’envole…Et toi, c’est drôle, je me dis souvent que tu es assez fort pour me retenir et assez intelligent pour me laisser filer… »

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