Le gone du Chaâba, Azouz Begag

Le Chaâba ? Un bidonville près de Lyon…Un amas de baraques en bois, trop vite bâties par ces immigrants qui ont fui la misère algérienne. Les éclats de rire des enfants résonnent dès le lever du soleil. Les gones se lavent à l’eau du puits et font leurs devoirs à même la terre. Mais chaque matin, ils enfilent leurs souliers pour se rendre à l’école avec les autres…Là, de nouveaux horizons apparaissent : un monde de connaissances, de rêves et d’espoirs.

« – Quand mon père habitait à Sétif, il travaillait chez un patron qui était pied-noir aussi. C’est lui qui me l’a dit. Même qu’il s’appelait Barral.
– Qu’est-ce qu’il faisait votre père, à Sétif ?
– Il était journaliste dans la ferme de Barral…
– Journaliste ? Dans une ferme ? interroge le prof, ébahi.
– Oui, m’sieur. Il gardait les moutons, il s’occupait des chevaux, il travaillait la terre, toute la journée.
Il éclate de rire avant de dire :
– Ah! Vous voulez dire qu’il était journalier ?!
– Je ne sais pas, m’sieur. Mon père dit toujours qu’il a été journaliste. Alors moi je répète ce qu’il me dit.
– Non, non, repend-il, on dit journalier. Mais vous savez, tous les pieds-noirs n’avaient pas de ferme comme Barral en Algérie…
Je ne réponds rien. Tout ce que je sais, c’est que mon père dit que les « binoirs » n’aiment pas les Arabes, et surtout ceux qui travaillent avec lui, à l’usine. Il parait qu’ils disent toujours aux Algériens du chantier : « Vous avez voulu votre indépendance et maintenant vous venez travailler ici ! » Ils ne comprennent pas. Et moi non plus. On aurait dû rentrer chez nous depuis longtemps. »

Sur l’indifférence apparente du père: « Mais comment lui dire ? Comment lui écarter les yeux ? Il faudrait qu’il lise Baudelaire…Mais qui va lui apprendre à lire ? Il n’y a rien à faire. De toute façon, la poésie ne lui ouvrira pas le cœur. A-t-il un cœur comme le nôtre, au moins ? Zidouma avait peut-être raison…mais il y a les paquets de bonbons qu’il m’apportait ces derniers temps…Non, on ne peut pas dire qu’il n’a pas de cœur. Il en a un de cœur, mais malheureusement il est mobile. Parfois il prend des vacances. Il est frivole. Et mon père se retrouve tout nu, sans pitié, sans affection. Bouzid, il est comme ça : un homme au cœur voyageur. En ce moment, il est en pierre. Inaccessible. Il ne veut pas entendre parler de déménagement, ne dit jamais rien, ne partage aucun sentiment. Son cœur a pris ses congés annuels. Il aurait pu partir une autre saison, au moins ! »

« À la maison, l’arabe que nous parlons ferait certainement rougir de colère un habitant de La Mecque. Savez-vous comment en dit les allumettes chez nous, par exemple ? Li zalimite. C’est simple et tout le monde comprend. Et une automobile ? La taumobile. Et un chiffon ? Le chiffoun. Vous voyez, c’est un dialecte particulier qu’on peut assimiler aisément lorsque l’oreille est suffisamment entraînée. »

L’adaptation cinématographique du roman