Jean Genet, Menteur Sublime — Tahar Ben Jelloun

 Tahar Ben Jelloun nous livre ici le récit de douze années de rencontres avec Jean Genet. Les fulgurances de leurs conversations et les nombreuses anecdotes que recèlent ces souvenirs inédits jettent un jour  nouveau sur cet écrivain secret et souvent mal compris. On y retrouve aussi toute la force et l’urgence des débats politiques et intellectuels du tournant des années quatre-vingt.

Le voyageur sans bagage  « Jean Genet est un homme seul. Il n’a pas de bagage. Les objets n’encombrent pas sa vie. Ils n’existent pas. Il a juste une petite valise et habite toujours dans des hôtels. Des hôtels situés souvent près des gares. Une façon d’être toujours prêt à partir. Genet part souvent. Jamais pour des vacances. C’est un nuage fou. Fou et libre. Il se pose n’importe où. Avec légèreté. Avec humour. Les concessions, c’est comme les objets, il les laisse pour ceux qui ont choisi de vivre dans la société telle qu’elle est ou telle qu’elle sera si un petit changement légal intervient. Reclus, seul dans la société qui l’a maudit, Jean Genet a des attaches. Ailleurs, dans d’autres territoires. Souvent lointains. Souvent habités par la détresse. Car Genet est un homme fraternel. Ses compagnons, il les reconnaît; il sait où ils sont, et il va vers eux où ils se trouvent: dans les bidonvilles du Maghreb, dans les ghettos d’Amérique, dans les territoires occupés en Palestine, au Japon, en Europe…Il s’est toujours reconnu dans ceux que la mort poursuit, ceux qu’on sépare de la vie, ceux qu’on chasse de leur terre, ceux dont on démolit la demeure et la culture, ceux que la brutalité institutionnelle refoule de l’histoire. »

—Question   » Il m’avait demandé un jour: À ton avis, quel est le peuple le plus féminin? » Pour moi, ce ne pouvait être qu’un peuple méditerranéen. Je répondis: « La Grèce. »  « Non, me dit-il, tu n’y es pas, le peuple le plus féminin, c’est le peuple allemand! Ce sont des brutes mais ils se soumettent vite, regarde comment ils ont obéi à Hitler, plus ils sont grands, forts, musclés, plus ils aiment se faire passer pour des femmes. Visconti qui était homosexuel a bien compris cela. Il a fait un bon film sur ce sujet, je crois qu’il s’appelle Les Damnés »  »

—À Tanger  « En marchant le long du boulevard Pasteur, Genet remarqua un groupe de jeunes gens, garçons et filles, assis sur un petit mur surnommé par les Tangérois « le mur des fainéants ». Il les regarda, s’arrêta, puis me dit: « Tu vois ces jeunes qui s’emmerdent là, si ton roi avait un minimum de respect pour son peuple, il affréterait des avions pour emmener ces jeunes gens voir l’exposition Van Gogh au Grand Palais à Paris. Oui, il les ferait accompagner de professeurs connaissant bien le sujet et je te garantis que ce voyage changerait la vie de ces lycées ou chômeurs. Oui, les emmener au musée, puis au théâtre et même à l’opéra. Tu trouves ça ridicule? Pas moi. Ça ne viendrait jamais à l’idée du roi et pourtant ça lui coûterait à peine ce qu’il dépense en un matin quand il part jouer au golf! » Cette idée belle et saugrenue, sublime et extravagante, m’a obsédé longtemps. J’y repense de temps en temps. Un jour, j’ai failli en parler au roi Mohamed VI, mais ce fut impossible, les quelques dois où je l’ai vu le protocole intervenait vite et me faisait comprendre qu’il fallait partir. Je pense que l’idée de Genet est toujours valable. Peut-être qu’un ministre de la Culture la réalisera un jour. »

— Saint Genet?  « En août 1975, Genet me demanda de l’accompagner à Rabat. Nous fîmes ce voyage dans ma petite voiture. Il remarqua tout de suite les petits et les grands marabouts qui jalonnaient le paysage. Il me demanda comment on accédait à la sainteté au Maroc. Je ris  et lui répondus: ça t’intéresse, toi? Ça te ferait plaisir qu’on érige un joli petit mausolée blanc sur ta tombe? Pour cela, il va falloir que tu te convertisses à l’islam et que tu fasses oeuvre de grande bonté! » à son tour il se moqua de moi, mais je sentis qu’il aimait ces tombeaux parfois construits en bordure de route. Puis après un instant, il me dit: « je sais qu’il y a des saints juifs au Maroc et qu’ils sont même très respectés par les musulmans! » C’est vrai. Des amis avaient dû de lui apprendre. Après la mort de Genet, Khatibi a écrit un texte sur son dernier livre, Un captif amoureux, qui se termine par ce paragraphe:  » Au-delà de ce témoignage et en quelque sorte par-dessus mon épaule, j’affirme ceci sur Genet: malgré la folie intérieure de son oeuvre, malgré son art de la parade, une terrible volonté destructrice et funèbre, il faudrait joyeusement le canoniser à la marocaine, c’est-à-dire par un acte de théâtre, construire à Larache sur la tombe de  Jean Genet une coupole qui ressemble à celle de nos marabouts et qui sortirait, par miracle, de la forme de son théâtre, de ses paravents face à l’Atlantique, canonisation ironique dans la procession des lectures à venir sur un rythme, une phrase tout océanique, là, là-bas, vers un soleil qui se couche. »

—Conversations sur la Palestine   « Edmond El Maleh et Abraham Serfaty étaient condamnés par Genet du fait de leur judéité non trahie! Qu’exigeait-il d’eux? Non seulement ils devaient être sans la moindre ambiguïté avec les Palestiniens, mais ils auraient dû « tuer » le juif en eux. Cette intransigeance me déconcertait et je n’arrivais plus à plaider leur cause auprès de lui. L’engagement de Genet auprès des Palestiniens, comme avec les Blacks Panthers, était d’ordre mystique. Il les mettait au-dessus de tout et ne tolérait pas la moindre critique  leur égard. Sa vision et son attitude ne correspondaient pas à la musique traditionnelle de la solidarité active des militants. Il épousait la cause de manière exclusive. Pas la moindre faille. D’ailleurs, est-ce que les Palestiniens comprenaient le sens invisible de cette solidarité particulière? du fait de son passé dont il ne parlait pas et surtout pas aux feddayin palestiniens, du fait de ses engagements à partir des années soixante, il comblait d’immenses trous laissés derrière lui. Il en faisait trop pour effacer les années où l’aventure et les voyages l’emportaient sur la politique. On ne pouvait pas émettre la moindre réserve sur les Palestiniens. Mais au fond, mon ami Edmond El Maleh était pareil, lui ne supportait pas la plus petite critique sur le Maroc, pas le Maroc officiel bien sûr, mais son Maroc profond, intime, qu’il portait en lui comme un trésor, une source d’eau claire et sacrée. »

Genet accusé  « Genet n’était pas antisémite. Il n’était pas le genre à se justifier, à vous dire par exemple comme les vrais antisémites: « D’ailleurs, j’ai des amis juifs. » Non, lui, ne confondait pas les juifs avec les Israéliens et leur politique. Il lui arrivait de dire « des Juifs ont fait… » mais il était incapable de sentiments de discrimination. Ses colères étaient justifiées par un état de fait, par des évènements scandaleux et inadmissibles. Jamais il ne réagissait au chantage de ceux qui lui disaient: « Tu critiques la politique d’Israël ou le sionisme, alors tu es antisémite. » Il balayait d’un revers de la main ce genre d’arguments. »

Genet est mort   « Il aura été le dernier intellectuel « engagé » (il avait horreur de ce mot) en France. Cette figure a disparu aujourd’hui du paysage français. Il manque à cette nation un Genet, un Foucault, un Claude Mauriac, des hommes qui savaient porter haut et fort leur indignation et qui ne sélectionnaient pas les domaines où leur colère devait s’exprimer. Sartre était un homme engagé, respecté pour cela, discuté aussi à cause de certaines erreurs. Genet était un « agitateur », un comédien doué pour faire passer le message même quand les médias faisaient la sourde oreille. Il n’avait rien à perdre. Toute sa vie, il l’a passée à fuir, à éviter la police, à jouer au plus malin avec les contrôleurs tous azimuts, il n’avait pas de domicile, pas de garde robe, pas de hobby, pas de réputation à sauvegarder, pas de famille, pas de racines. Il a tout rejeté et a fait de sa vie une éternelle insatisfaction, celle d’un rebelle-né jamais content. »
Jean Genet, Menteur Sublime [9782070130191] – 210,00Dhs : LivreMoi.ma, Votre Librairie au Maroc.

Tahar Ben Jelloun – L’homme rompu

Fonctionnaire vertueux dans un monde corrompu, Mourad a toujours résisté aux tentations. Quitte à rester pauvre. Il endure patiemment le mépris de sa femme, les moqueries de ses collègues, mais un beau jour Mourad cède. Il accepte « une enveloppe », puis une autre, et découvre les délices de l’argent facile. Et l’argent facile a un prix…On le soupçonne. On le traque. Cette nouvelle vie est-elle vraiment pour lui?

« Changer la vie! Mais il se prend pour un poète, un révolutionnaire, un héros. Pauvre type! Il s’agit de changer ta petite vie, de minable, la rendre un peu moins minable, voilà. Tu ne vas pas bouleverser le monde, et le monde se moque pas mal de ta misérable petite vie qui ne vaut pas trois sous. Sais-tu qu’aux états unis ta vie ne vaudrait pas un dollar? Si quelqu’un voulait te tuer, il engagerait un tueur pour un dollar, mais s’il devait éliminer Haj Hamid, ton adjoint, subalterne, il lui offrirait quelques milliers de dollars. Car Haj Hamid est plus important que toi. Il vit mieux que toi. Il vit mieux et fait vivre les autres. Toi tu n’arrives même pas à faire vivre tes enfants, et tu es chef dans un bureau où le mépris que te voue ton adjoint s’entasse comme la moisissure sur le mur de la vieille maison de la médina où ta pauvre mère est en train de mourir dans le froid et l’humidité. Elle mourra un peu de ta faute. Non-assistance à personne en danger. Ta mère mérite de vivre dans une belle maison confortable, avec des bonnes, une cuisinière, une voiture et un chauffeur. Ton père n’a rien laissé. Mais toi, tu pourrais avoir un peu plus d’imagination et te rendre utile pour tes proches, ta mère, d’abord, tes enfants ensuite et enfin ta femme. Quand à toi, tu t’es habitué à vivre petit, tu pourras continuais à vivre petit, ça ne dérangera personne. Sais-tu une chose, Figure-toi que j’ai honte d’être ta voix. Je râle à chaque dois que tu m’utilises. Tu m’uses inutilement. Au moins, prends-moi pour faire des affaires, pour conclure des contrats, pour discuter des projets intéressant, pour voyager au Japon, oui, je rêve de ne plus t’appartenir et de me trouver chez un homme, un vrai, qui est riche et respecté. Toi, on ne te dit même pas bonjour, tellement tu es pauvre; tu n’existes pas. On ne te voit plus. Tu arrives au bureau et le chaouch se demande si tu n’es pas un mendiant venu quémander un peu d’argent. Tu t’es vu? Tu as remarqué ta tenue? Ton attitude, la tête baissée, tu rases les murs. Dis-moi comment tu as fait pour séduire Hlima? Comment a-t-elle fait pour t’épouser? Elle mérite mieux que toi. Ça, tu le sais, tu te le dis souvent. Et dire que tu rêves de séduire la belle Najia. Sais-tu qu’elle est autrement plus exigeante que Hlima, et qu’elle a plus d’un tour dans son sac? Remarque, ce serait bien de te mesurer à elle. Peut-être que tu comprendrais que la souplesse est l’unique solution qui te reste. Je me tais. Je m’absente. Je me retire de ta conscience qui pèse une tonne et plus. Elle m’écrase. Elle m’étouffe. Elle me blesse. Tu te rends compte, je suis devenue l’ennemie de ta conscience. Elle occupe tout l’espace. Un jour, tu mourras asphyxié par elle. Moi, je me sauve. Adieu mon ami. Je te laisse avec l’autre, la voix sèche et dure, complice de ta conscience. C’est normal c’est sa créature naturelle. »

« La vie augmente. Elle ne nous demande pas notre avis. Il faut donc s’adapter. Tout le monde sait que la plupart des salaires sont symboliques. L’État le sait, comme il sait que l’intelligence humaine a des recours pour compenser les manques. Il ferme les yeux. Forcement, sinon ce sera la révolte. Les citoyens participent selon leurs possibilités à colmater les trous. C’est normal. C’est un consensus national, une course à l’équilibre. Le tout est de faire avec discrétion et si on peut avec élégance. C’est cela que j’appelle la souplesse. L’État devrait être reconnaissant à tous ces citoyens qui lui viennent en aide. Ce sont des gens comme vous qui assurent la stabilité et même la prospérité du pays. Je vous accorde que certains auteurs de l’économie du pays souffrent de cette pratique, je pense aux services de douanes, à la fiscalité… »

« Je me souviens de l’époque où l’office dépendant du ministère de l’Équipement recrutait du personnel. J’avais reçu un jour une lettre de demande d’emploi assez originale. Écrite en français avec probablement une plume d’oie, elle sollicitait du travail comme si nous vivions dans un autre siècle:

Que dieu agrandisses votre demeure et la remplisse d’êtres bons et de rires d’enfants!

Que dieu vous ouvre les portes de la lumière et de la fortune!

Que votre coeur reste tout blanc, pur, à l’écart de l’ombre et du désordre!

Que vos yeux restent présents et votre ouïe entière, car ce que je m’en vais vous conter n’est autre que l’histoire d’un homme innocent leurré par les paroles plaquées or. Mais je ne vais pas vous ennuyer. Sachez que mon père était un pilier de la cité et que notre maison était tout le temps ouverte, avec ses cours spacieuses où un cheval vivait en liberté. Sachez que l’infortune existe, la malveillance et l’hypocrisie des hommes sont plus courantes que vous ne pensez. L’ingratitude est aussi très répandue. Me voilà aujourd’hui livré à vous, à votre bon sens, à votre bonté. Me voilà aussi libre que notre cheval dans la cour; mais que vaut la liberté si elle ne se pratique pas dans le travail? Tout cela pour solliciter de votre haute bienveillance un emploi dans votre beau et solide office dépendant du ministère de l’Équipement.

Que Dieu fasse que cette lettre ne tombe pas avant votre café, ni après une contrariété, ni pendant un moment de repos. Il faut qu’elle survienne au bon moment mais comment le saurais-je?Je le saurai selon votre réponse, que j’espère favorable et rapide.

Votre actuel et futur serviteur…

Au moment de replier cette lettre, j’avais remarqué une inscription fine, au crayon en bas de page gauche. J’avais du mal à la lire tant l’écriture était petite: Si vous m’embauchez je vous donnerai mille dirhams. Ça reste entre nous! C’était une expression murmurée, chuchotée, à peine dite, donc à peine visible, effaçable puisqu’elle était écrite au crayon. »

Tahar Ben Jelloun, L’homme rompu | Seuil | 1994| ISBN 9782020258395| 223 pages |

Tahar Ben Jelloun – Cette aveuglante absence de lumière

Avec ce roman, Tahar Ben Jelloun donne une interprétation littéraire de l’horreur et de l’oubli où furent tenus les prisonniers du bagne de Tazmamart…

« Longtemps j’ai cherché la pierre noire qui purifie l’âme de la mort. Quand je dis longtemps, je pense à un puits sans fond, à un tunnel creusé avec mes doigts, avec mes dents, dans l’espoir têtu d’apercevoir ne serait-ce qu’une minute, une longue et éternelle minute, un rayon de lumière, une étincelle qui s’imprimerait au fond de mon œil, que mes entrailles garderaient, protégée comme un secret. Elle serait l’habiterait ma poitrine et nourrirait l’infini de mes nuits, là, dans cette tombe, au fond de terre humide, sentant l’homme vidé de son humanité à coups de pelle lui arrachant la peau, lui retirant le regard, la voix, la raison. »

« À quoi pense un homme quand le sang des autres coule sur sa figure? À une fleur, à l’âne sur la colline, à un enfant jouant au mousquetaire avec un bâton pour épée. Peut-être qu’il ne pense plus. Il essaie de quitter son corps, de ne pas être là, de croire qu’il dort et qu’il fait un très mauvais rêve. »

« Se souvenir, c’est mourir. J’ai mis du temps avant de comprendre que le souvenir était l’ennemi. Celui qui convoquait ses souvenirs mourait juste après. C’était comme s’il avalait du cyanure. Comment savoir qu’en ce lieu la nostalgie donnait la mort. Nous étions sous terre, éloignés définitivement de la vie et de nos souvenirs. Malgré les remparts tout autour, les murs ne devaient pas être assez épais, rien ne pouvait empêcher l’infiltration des effluves de la mémoire la tentation était grande de se laisser aller à une rêverie où le passé défilait en images souvent embellies,tantôt floues, tantôt précises. Elles arrivaient en ordre dispersé, agitant le spectre du retour à la vie, trempées dans des parfums de fête, ou, pire encore, dans des odeurs du bonheur simple: ah! l’odeur du café et celle du pain grillé le matin; ah! la douceur des draps chauds et la chevelure d’une femme qui se rhabille…Ah! les cris des enfants dans une cour de recréation, le ballet des moineaux dans un ciel limpide, une fin d’après-midi! Ah! Que les choses simples de la vie sont belles et terribles quand elles ne sont plus là, rendues impossibles à jamais! »

Tahar Ben Jelloun, Cette aveuglante absence de lumière| Seuil | 1992 | ISBN 2020530554 | 249 Pages |
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Au pays de Tahar Ben Jelloun

À quelques mois de la retraite, Mohamed n’a aucune envie de quitter l’atelier où il a travaillé presque toute sa vie depuis qu’il est parti du bled. Afin de chasser le malaise diffus qui l’envahit, il s’interroge sur lui-même avec simplicité et humilité. Il pense à son amour profond pour l’islam, dont il n’aime pas les dérives fanatiques; il se désole de voir ses enfants si éloignés de leurs racines marocaines; il réalise surtout à quel point la retraite est pour lui le plus grand malheur de son existence. Un matin, il prend la route de son village natal, décide à construire une immense maison qui accueillera tous ses enfants. Un retour « au pays » qui sera loin de ressembler à ce qu’il imaginait…

« Mais l’état dans lequel nous met lentraite, n’est-il pas malsain, mauvais, producteur de tristesse et de mélancolie? Tiens, j’ai des douleurs musculaires alors que je ne travaille plus, j’ai mal aux articulations, je sens que mon corps est battu, labouré par une étrange fatigue, c’est curieux, je n’ai jamais connu cette fatigue, c’est parce qu’elle provient du rien, le rien qui s’est installé dans ma vie comment à ronger mes membres. Le vide creuse mon corps. J’ai mal. Je ne me plains pas; ce n’est pas dans mes habitudes, mais depuis que j’ai attrapé lentraite, rien ne va plus. »

« Je n’ai pas l’air d’aimer les couleurs parce que mes enfants m’ont souvent reproché de m’habiller toujours en gris, mais au fond j’adore les couleurs du printemps, les couleurs naturelles, je n’ai pas besoin de les porter sur mon dos, les couleurs sont dans ma tête, elles font de la musique quand ma tête est fatiguée, elles ne sortent pas de moi, c’est pour cela qu’on dit que je suis triste, être triste c’est être contrarié, rien n’arrive comme je l’avais espéré, alors comme je n’y peux rien, je garde le visage fermé, et regarde le monde s’agiter comme s’il était pris par une frénésie ou une fièvre impossible à soigner. »

« Mohamed se rappela que Brahim n’avait qu’une fille qui avait épousé un Sénégalais et avait abandonné sa famille…Kader-la-mauvaise langue avait trouvé là un bon sujet pour exprimer sa haine vers les Africains: Les berbères et les noirs ne sont pas faits pour s’épouser! Nous ne sommes pas racistes, mais la tribu doit rester dans la tribu, à la limite s’il était algérien ou tunisien, on jaserais moins! Chez nous au Maroc, les Noirs, on les appelle les abid, les esclaves, et on ne se mélange pas! Cette fille doit être vicieuse, tu vois ce que je veux dire? On n’est pas racistes, mais chacun chez soi! Moi, je n’ai rien contre les Africains, je les trouve même sympathique , mais ce que je ne supporte pas, c’est leur odeur, oui, nous avons tous une odeur, eh bien, moi je suis allergique à l’odeur des d’Afrique, je n’y peut rien, je ne suis pas raciste, d’ailleurs eux non plus ne doivent pas supporter notre odeur! »

« Mes enfants ne me disent jamais « jtème », moi non plus d’ailleurs, ce ne sont pas des choses qu’on se dit dans la famille, une fois une secrétaire à l’usine m’a rendu u document mal rempli, je lui ai dit: pourtant c’est lui qui l’a rempli, j’ai confiance en lui; elle m’a dit: c’est qui lui? Ma fille cadette! La femme était choquée, mais comment lui expliquer que chez nous c’est comme ça, on ne parle pas de nos filles ni de leur mère, c’est une question de respect, mais elle n’a pas compris. Je n’ai jamais fait de compliments à mes filles… »

« Ma religion est mon identité, je suis musulman avant d’être marocain, avant de devenir immigré; l’islam est mon refuge , c’est lui qui me calme et me donne la paix; c’est la dernière religion révélée, elle est arrivée pour clore un long chapitre que Dieu a commencé il y a très longtemps. Ici, ils ont leur religion et nous avons la nôtre. Nous ne sommes pas faits pour eux et ils ne sont pas faits pour nous. Le contrat est clair, je travaille, ils payent, j’élève mes enfants et puis un jour tout le monde rentre à la maison, oui la maison c’est mon pays, ma patrie. »

« Aimer ses enfants, vouloir être aimé d’eux, être proche d’eux et vouloir leur bien, c’est ça être malade, c’est ça qu’il faut que je soigne? Très bien, je vais me présenter chez un médecin de fous et je lui dirai: voilà, je suis malade parce que j’aime mes enfants; quels médicaments dois-je prendre pour me soigner? Dois-je avaler un sirop anti-amour familial, ou me foutre des suppositoires qui me seront oublier que j’ai cinq enfants dont une des filles est partie avec un étranger à notre culture, à notre religions et à notre bled? Quel manque d’éducation! Moi j’ai tout fait pour bien les éduquer, je ne sais pas d’où vient cette hargne contre les parents; je ne crois pas qu’à l’école française on leur apprend à détester leurs parents, non, ce n’est pas l’école, je crois que c’est la télé, tous ces films américains ou français où les familles ne sont plus des familles, où les parents n’ont plus d’autorité… Me faire soigner! C’est ça, je suis malade, et j’aime ça! »

Au Pays [9782070119417] – 220,00Dhs : LivreMoi.ma, Votre Librairie au Maroc.

Allez à : Odes aux « chibanis »

Lettre de Tahar Ben Jelloun à un jeune marocain…

J’espère que tu ne seras pas un jour tenté d’affirmer « J’ai vingt ans et je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie » comme l’a écrit Paul Nizan en 1931. La jeunesse est un carrefour de clichés et de phantasmes. Il y a des ans et puis il y a ce qu’un en fait. Le corps devrait suivre l’esprit ou parfois c’est l’esprit qui dicte au corps des attitudes et des comportements. Au Maroc la jeunesse est certes un capital, le plus beau, le plus précieux. Encore fut-il lui donner sa chance, c’est-à-dire assainir le système de l’éducation nationale qui souffre depuis si longtemps de divers maux graves, comme par exemple celui de lui faire subir des réformes improvisées, irrationnelles et de ne pas avoir définitivement opté pour une seule langue d’enseignement.
Depuis que je suis né j’entends dire que le Maroc est un pays jeune du fait que plus de la moitié de sa population a moins de vingt-cinq ans. Il vaut mieux être un pays encombré de jeunesse qu’handicapé par un nombre trop important de vieillards dont on se débarrasse souvent dans des asiles et autres lieux mouroirs. Nous avons la chance de ne pas connaître ce phénomène de l’exclusion des personnes âgées, même si certains sont tentés par l’idée de refuge ou de clinique spécialisée. Quand j’eus vingt ans, je voulais non pas changer le monde, mais au moins changer quelque chose dans notre pays qui vivait à l’époque dans un état de féodalité et d’arbitraire intolérable. Je ne comprenais pas ceux qui se contentaient de vivre en ne pensant qu’à m’amuser, à s’occuper de leur petit confort et qui ignoraient les conditions de vie des populations les plus démunies, les plus exploitées et surtout réprimées dès qu’elles protestaient. Je n’étais pas un extrémiste; je ne voulais pas faire la révolution; je voulais juste que notre pays vive dans la dignité, la justice et le respect des droits de la personne. Vaste programme qui m’a amené à l’écriture, car j’avais la faiblesse de croire que la poésie avait le pouvoir de changer l’homme ou du moins de l’aider à choisir la voie de la liberté et de la justice, à transformer ses émotions en prise de conscience et de favoriser l’action. Faiblesse et surtout naïveté. J’ai lu les grands poètes, j’ai lu aussi des romanciers, j’ai vu des films, des pièces de théâtre et un jour j’ai compris qu’un livre ne pèse pas grand-chose devant un enfant qui a faim ou un homme que des brutes torturent dans une cave résidentiel de Rabat ou de Casablanca. Je me suis dit, « le silence non plus ne pèse rien, il est même pire parce qu’il implique un consentement ». Écrire ou se taire, j’ai choisi les mots et depuis j’ai compris qu’une œuvre est composée de plusieurs pierres à cette maison comme bien d’autres et si un jour un poème ou une histoire donne à réfléchir ou aide à prendre conscience d’un état, les mots n’auront pas été vains, pas forcément les miens, mais les mots de tous alignés selon des tempéraments, des styles et des ambitions différents[…]
Au Maroc, nous ne sommes pas sous l’occupation, mais on peut dire que la pauvreté, les inégalités, l’analphabétisme, la corruption sont des éléments assez cruciaux pour exiger de nous d’être libres, c’est-à-dire de militer pour que la situation change, pour que cesse le fléau du col et de l’injustice. La liberté, ce n’est pas faire n’importe quoi. Ce n’est pas la pagaille et du désordre. La liberté c’est de la rigueur, un choix difficile qu’il faut assumer jusqu’à la dernière limites. Elles n’est jamais donnée. IL faut se battre pour la vivre. Les philosophes l’ont tous dit: « Osez penser par vous-même. » La liberté est la forme aboutie de la vérité. »Liberté et création n’en font qu’un », dit sartre. Il ne faut pas se croire libre mais être libre réellement, c’est-à-dire en pensant par soi-même et en agissant en fonction de cette pensée; un créateur ne peut créer sans cette liberté intérieure qu’il arrache avec les dents s’il le faut.
Notre société n’a pas encore permis à l’individu d’émerger et d’être reconnu. Tant que l’individu n’existe pas, la société marocaine ne pourra pas s’inscrire dans un état de droit. Un individu est négligeable et c’est pour cela que nous avons du mal à entrer dans la modernité, celle qui consiste à ce que chaque citoyen soit un individu qui a des droits et des devoirs, qui vit selon un contrat social et selon des lois admises par tous. Un individu, c’est aussi une différence du fait de son caractère unique. Nous nous ressemblons tous mais nous sommes tous différents, d’où le devoir de respecter cette différence, qu’elle soit dans la couleur de la peau, dans la religion, dans la foi ou dans l’absence dans la foi, dans l’appartenance sexuelle, dans le handicap ou la vulnérabilité. C’est ainsi qu’on apprend à vivre ensemble. Mais est-ce que l’école marocaine enseigne et éduque les enfants dans le sens de ce respect absolu de l’individu?
Avoir vingt ans dans le Maroc de 2009, en cette époque de crise, de peur des effets noirs de la crise, peur de ce que nous réserve l’avenir, c’est peut-être une chance, une opportunité pour changer et se bousculer soi-même, car la crise si elle est financière, elle est aussi orale. Peut-être qu’elle favorisera l’émergence de l’individu dans sa singularité, c’est-à-dire dans ce qu’il a de plus créateur, inventif libre. Comme dit Mohamed Khaïr Eddine  » rien ne nous sera donné », alors il faut se battre, il faut apprendre à se battre pour le bien de tous, ne pas tendre la main, ne pas baisser la tête ni courber l’échine. Il est temps de recouvrer notre dignité et de la consolider par le travail et l’effort, par une ambition active. C’est en cela que tu peux devenir créateur, c’est-à-dire un citoyen libre, respecté, innovateur et fier. Enfin un superbe avertissement venant de Rainer Maria Rilke: « Ne laisse pas le fait de l’enfance…le Destin te le reprendre: même le prisonnier qui se corrompt obscurément dans sa cellule, elle l’aura nourri en secret jusqu’au bout. Elle garde le coeur intemporel… »