Les choses — Georges Perec

magritteDans ce récit si simple et si uni qu’il convient d’en souligner l’originalité profonde, Georges Perec tente, le premier avec cette rigueur, de mettre au service d’une entreprise romanesque les enseignements de l’analyse sociologique. Il nous décrit la vie quotidienne d’un jeune couple d’aujourd’hui issu des classes moyennes, l’idée que ces jeunes gens se font du bonheur, les raisons pour lesquelles ce bonheur leur reste inaccessible – car il est lié aux choses que l’on acquiert, il est asservissement aux choses. « C’est qu’il y a, dira Georges Perec, entre les choses du monde moderne et le bonheur, un rapport obligé… Ceux qui se sont imaginé que je condamnais la société de consommation n’ont vraiment rien compris à mon livre. Mais ce bonheur demeure possible ; car, dans notre société capitaliste, c’est : choses promises ne sont pas choses dues. »

« Dans le monde qui était le leur, il était presque de règle de désirer toujours plus qu’on ne pouvait acquérir. Ce n’était pas eux qui l’avaient décrété ; c’était une loi de la civilisation, une donnée de fait dont la publicité en général, les magazines, l’art des étalages, le spectacle de la rue, et même, sous un certain aspect, l’ensemble des productions communément appelées culturelles, étaient les expressions les plus conformes. Ils avaient tort, dès lors, de se sentir, à certains instants atteints dans leur dignité : ces petites mortifications – demander d’un ton peu assuré le prix de quelque chose, hésiter, tenter de marchander, lorgner les devantures sans oser entrer, avoir envie, avoir l’air mesquin – faisaient-elles aussi marcher le commerce. Ils étaient fiers d’avoir payé quelque chose moins cher, de l’avoir eu pour rien, pour presque rien. Ils étaient plus fiers encore (mais l’on paie toujours un peu trop cher le plaisir de payer trop cher) d’avoir payé très cher, le plus cher, d’un seul coup, sans discuter, presque avec ivresse, ce qui était, ce qui ne pouvait être que le plus beau, le seul beau, le parfait. Ces hontes et ces orgueils avaient la même fonction, portaient en eux les mêmes déceptions, les mêmes hargnes. Et ils comprenaient, parce que partout, tout autour d’eux, tout le leur faisait comprendre, parce qu’on le leur enfonçait dans la tête à longueur de journée, à coups de slogans, d’affiches, de néons, de vitrines illuminées, qu’ils étaient toujours un petit peu plus bas dans l’échelle, toujours un petit peu trop bas. Encore avaient-ils cette chance de n’être pas, loin de là, les plus mal lotis. »

« Ces choses-là ne sont pas faciles, au contraire. Pour ce jeune couple, qui n’était pas riche, mais qui désirait l’être, simplement parce qu’il n’était pas pauvre, il n’existait pas de situation plus inconfortable. Ils n’avaient que ce qu’ils méritaient d’avoir. Ils étaient renvoyés, alors que déjà ils rêvaient d’espace, de lumière, de silence, à la réalité, même pas sinistre, mais simplement rétrécie – et c’était peut-être pire – de leur logement exigu, de leurs repas quotidiens, de leurs vacances chétives. C’était ce qui correspondait à leur situation économique, à leur position sociale. C’était leur réalité, et ils n’en avaient pas d’autre. Mais il existait, à côté d’eux, tout autour d’eux, tout au long des rues où ils ne pouvaient pas ne pas marcher, les offres fallacieuses, et si chaleureuses pourtant, des antiquaires, des épiciers, des papetiers. Du Palais-Royal à Saint — Germain, du Champ-de-Mars à l’Etoile, du Luxembourg à Montparnasse, de l’Ile Saint-Louis au Marais, des Ternes à l’Opéra, de la Madeleine au parc Monceau, Paris entier était une perpétuelle tentation. Ils brûlaient d’y succomber, avec ivresse, tout de suite et à jamais. Mais l’horizon de leurs désirs était impitoyablement bouché ; leurs grandes rêveries impossibles n’appartenaient qu’à l’utopie. »

« Monde sans souvenirs, sans mémoire. Du temps passa encore, des jours et des semaines désertiques, qui ne comptaient pas. Ils ne se connaissaient plus d’envie. Monde indifférent. Des trains arrivaient, des navires accostaient au port, débarquaient des machines- outils, des médicaments, des roulements à bille, chargeaient des phosphates, de l’huile. Des camions chargés de paille traversaient la ville, gagnaient le Sud où régnait la disette. Leur vie continuait, identique : des heures de classe, des express à la Régence, des vieux films le soir, des journaux, des mots croisés. Ils étaient des somnambules. Ils ne savaient plus ce qu’ils voulaient. Ils étaient dépossédés. Il leur semblait maintenant que, jadis – et ce jadis chaque jour reculait davantage dans le temps, comme si leur histoire antérieure basculait dans la légende, dans l’irréel ou dans l’informe – jadis, ils avaient eu au moins la frénésie d’avoir. Cette exigence, souvent, leur avait tenu lieu d’existence. Ils s’étaient sentis tendus en avant, impatients, dévorés de désirs. Et puis ? Qu’avaient-ils fait ? Que s’était- il passé ? Quelque chose qui ressemblait à une tragédie tranquille, très douce, s’installait au cœur de leur vie ralentie. Ils étaient perdus dans les décombres d’un très vieux rêve, dans des débris sans forme. »
Les Choses [9782266170123] – 70,00Dhs : LivreMoi.ma, Votre Librairie au Maroc.

Publicités

Boris Vian – L’écume des jours

nullUn titre léger et lumineux qui annonce une histoire d’amour drôle ou grinçante, tendre ou grave, fascinante et inoubliable, composée par un écrivain de vingt-six ans. C’est un conte de l’époque du jazz et de la science-fiction, à la fois comique et poignant, heureux et tragique, féerique et déchirant. Dans cette oeuvre d’une modernité insolente, livre culte depuis plus de cinquante ans, Duke Ellington croise le dessin animé, Sartre;devient une marionnette burlesque, la mort prend la forme d’un nénuphar, le cauchemar va jusqu’au bout du désespoir. Mais seules deux choses demeurent éternelles et triomphantes: le bonheur ineffable de l’amour absolu et la musique des Noir américains…

« Le plus clair de mon temps, je le passe à l’obscurcir, parce que la lumière me gêne. »

« C’est terrible, dit Colin, je suis à la fois désespéré et horriblement heureux. C’est très agréable d’avoir envie de quelque chose à ce point-là. »

« — Pourquoi sont-ils si méprisants? demanda Chloé. Ce n’est pas tellement bien, de travailler.
— On leur a dit que c’est bien. En fait, personne ne le pense. On le fait par habitude et pour ne pas y penser, justement.
— En tout cas, c’est idiot de faire un travail que des machines pourraient faire.
— Il faut construire les machines, dit Colin. Qui le fera?
— Oh, évidemment, dit Chloé, pour faire un oeuf, il faut une poule, mais une fois qu’on a la poule, on peut avoir des tas d’oeufs. Il vaut donc mieux commencer par la poule.
— Il faudrait savoir, fit Colin, qui empêche de faire des machines. C’est le temps qui doit manquer. Les gens perdent leur temps à vivre, alors il ne leur en reste plus pour travailler.
— Ce n’est pas plutôt le contraire? demanda Chloé.
— Non, dit Colin. Si ils avaient le temps de construire les machines, après ils n’auraient plus besoin de rien faire. Ce que je veux dire, c’est qu’ils travaillent pour vivre au lieu de travailler à construire des machines qui les feraient vivre sans travailler.
— C’est compliqué, estima Chloé.
— Non, dit Colin. C’est très simple. Ça devrait, bien entendu, venir progressivement. Mais on perd tellement de temps à faire des choses qui s’usent.
— Mais tu crois qu’ils n’aimeraient pas mieux rester chez eux et embrasser leur femme et aller à la piscine et aux divertissements?
— Non, dit Colin, parce qu’ils n’y pensent pas.
— Mais est-ce que c’est leur faute si ils croient que c’est bien de travailler?
— Non, dit Colin, ce n’est pas leur faute. C’est parce qu’on leur a dit: le travail, c’est sacré, c’est bien, c’est beau, c’est ce qui compte avant tout, et seuls les travailleurs ont droit à tout. Seulement, on s’arrange pour les faire travailler tout le temps et alors ils ne peuvent pas en profiter.
— Mais alors ils sont bêtes, dit Chloé.
— Oui, ils sont vêtus, dit Colin. C’est pour ça qu’ils sont d’accord avec ceux qui leur font croire que le travail, c’est ce qu’il y a de mieux. Ça leur évite de réfléchir et de chercher à progresser et à ne plus travailler.
— Parlons d’autre chose, dit Chloé. C’est épuisant, ces sujets-là. Dis-moi si tu aimes mes cheveux.
— Je t’ai déjà dit…
Il la prit sur ses genoux. De nouveau, il se sentait complètement heureux.
— Je t’ai déjà dit que je t’aimais bien, en gros et en détail.
— Alors, détaille, murmura Chloé, en se laissant aller dans les bras de Colin, câline comme couleuvre. »

« Le vent se frayait un chemin parmi les feuilles et ressortait des arbres tout chargé d’odeurs de bourgeons et de fleurs. Les gens marchaient un peu plus haut et respiraient plus fort car il y avait de l’air en abondance. Le soleil dépliait lentement ses rayons et les hasardait avec précaution dans des endroits où il ne pouvait atteindre directement, les recourbant à angles arrondis et onctueux, mais se heurtait à des choses très noires et les retirait vite, d’un mouvement nerveux et précis de poulpe doré. Son immense carcasse brûlante se rapprocha peu à peu puis se mit, immobile, à vaporiser les eaux continentales et les horloges sonnèrent trois coups. »

« Je ne veux pas gagner ma vie, je l’ai »

Ce qui m’intéresse, ce n’est pas le bonheur de tous les hommes, c’est celui de chacun.

Boris Vian, L’écume des jours| Gallimard| 1947| ISBN 9782253140870 | 349 pages |

Critiques et infos sur Babelio.com