Archive

Archive for the ‘Charles Trenet’ Category

Trenet, c’est beaucoup plus que Trenet…

juin 25, 2010 8 commentaires

"Je fais des chansons comme un pommier fait des pommes: c'est mon rôle." Trenet

Quand on plonge dans l’univers de Charles Trenet, on y trouve les textes, mais de ceux-ci, tout le monde parle. C’est ce qui est le plus évident et c’est presque l’aspect le plus superficiel chez Trenet. Si on plonge un peu plus profondément, on découvre la musique: la musique de Trenet, c’est l’arrivée de la rythmique dans la chanson française avant lui on susurrait: « mon amur…je vous aimerai tujurs…dans les grands blés murs… ». Si l’on plonge encore plus profondément, au-delà de la musique, on comprend pourquoi Charles Trenet est devenu un phénomène social: bien que son rapport avec le social soit complètement inconscient, il procède cependant d’une sorte de clairvoyance. Que chantaient les gens qui, dans les premières années des congés payés, allaient voir la mer pour la première fois en vélo, en tandem ou en side-car? Ils chantaient Y a d’la joie, Boum…et, pendant la guerre, Douce France…Trenet est chronologiquement le premier auteur-compositeur-interprète de la chanson française, et Brassens a toujours dit qu’il avait été fondamental dans son inspiration: « L’avènement de Trenet, en 1936, a été quelque chose de formidable. Enfin quelqu’un essayait de sortir des sentiers battus de la guimauve et des roucoulades de la chanson dite de charme. Il m’a tellement impressionné que pendant des années il m’a empêché d’écrire. Je ne chantais plus que du Trenet. Ce qu’il a apporté à la chanson? Avant tout, sa personnalité et son talent. Une façon de chanter très particulière; un façon originale de se comporter en scène. »…On l’a appelé « le fou chantant », mais quelle est sa folie? Sans doute devait-il écrire sans rature et respecter tout ce qui lui passait par la tête.

Quel est mon destin?
(écrit par Trenet en 1933 pour son examen d’admission à la société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique en moins d’un quart d’heure alors qui n’avait pas vingt ans)

J’aurais voulu croire aux astrologues, aux voyantes, à tous ces perceurs du mystère de l’avenir, autrefois, alors que j’étais cet enfant au visage fermé dont on essayait d’enrichir l’imagination de je ne sais quelles histoires merveilleuses. « C’est une petite brute », se répétait-on à voix basse. Et ma mère, résignée, ne se donnait plus la peine de me raconter ses magiques épisodes. On me traitait en étranger. De cette solitude naquit un trouble. Je découvris en moi le chemin qui mène aux régions calmes de la méditation. L’adolescence soulevait un rideau qui longtemps avait caché d’attrayantes perspectives. De-ci, de-là, ma confiance s’éparpillait. Je subissais l’attraction soudain du destin. Non pas que j’eusse à cet âge des raisons d’accepter mille sortes d’avenirs mais je sentais s’épanouir dans mon coeur, pareille à la fleur japonaise dans l’eau, la foi rayonnante qu’inspire la jeunesse à tout être désireux de conquérir une place parmi le fourmillement bigarré de la vie. Quel serait mon destin? Fantasque, alors négligeant ma tenue, j’imaginais un personnage qui était moi et auquel j’insufflais une religion charmante: l’Art. Mais l’art, c’était humainement en somme une collection de poètes, de peintres, de musiciens dont je trouvais souvent l’existence plus belle que l’œuvre. Je devais apprendre plus tard que ces peintres, ces musiciens étaient eux-mêmes des artistes non pas seulement parce que leur talent et leur travail les avaient consacrés tels, mais encore parce que leur destinée comme un tireur habile avait mouche au plus profond de leur âme. Cette fatale loi dont parlait si désespérément Musset se chargeait en un clin d’œil de toutes les complications heureuses ou de malchance. Cela s’intitulait « Destin » et se jouait avec des personnages de fortune: le hasard, la perspicacité, la persévérance, le talent. En réalité, je me devinais une destinée de poète. Mon destin peu à peu me devenait familier. Je m’entretenais avec lui comme je l’eusse fait avec un camarade d’enfance, aussi franchement, aussi sûrement. Placide, il répondait à mes appels, profitant de son extrême puissance pour m’accorder les grâces qu’il savait m’être nécessaires à la réussite d’un projet, au couronnement glorieux d’un temps de labeur. J’ai quitté bien des paradis pour suivre ce destin. Il se plaît à se déguiser, souvent, et sous le masque m’interroge d’une voix muée. Ses travestis affectionnés sont musique, la littérature, la peinture. À ses questions insidieuses je réponds comme un malin interpellé à la barrière d’un corso: « Inutile mon vieux, je te reconnais! Sous tes vêtements d’emprunt tu trahis tes penchants les plus subtils et ta démarche est celle d’un mauvais comédien dont le trac compromet l’assurance. Bas le masque mon Destin! Tu voulais sans doute profiter de ton costume carnavalesque pour savoir ce que je pensais de tes initiatives. Inutile de recourir à de semblables procédés. Tu es mon destin, donc on ami inséparable, tu portes en toi toutes les étoiles à long panache qui scintillent dans ma nuit, tu suis de ta hauteur mes balbutiement dont tu souris avec bienveillance. Je te dois ce respect sincère que seul on voue aux gens aimés, aux choses de beauté éternelle, destin qui de jour en jour après avoir ouvert la porte qui me séparait du domaine des songes, entrebâille à présent celle du pays des réalités! »
Mon destin de poésie, un soir après un discours analogue, a jeté bas son masque, a déchiré son costume, a revêtu le mien et nous sommes partis, tous deux- et je suis parti tout seul, sur la voie dont certains aiguillages me séparaient souvent du reste du monde.

%d blogueurs aiment cette page :