Contre l’Hiver de Cyrano De Bergerac

Les merveilles de la nature (1953) - Rene Magritte

Amateur de burlesque et homme intelligent, Cyrano de Bergerac mène une existence désordonnée, se brouille avec ses amis, dont Molière, fait compagne dans les rangs des Gardes, est blessé, se bat en duel, tome malade, et meurt jeune. On retient surtout aujourd’hui son extraordinaire Voyage dans la lune, dont il on dit qu’il annonce les œuvres de Swift, mais ses lettres mêlent également l’absurde, la poésie et le charme.

Monsieur,

C’est à ce coup que l’Hiver a noué l’aiguillette à la Terre ; il a rendu la matière impuissante ; et l’esprit même, pour être incorporel, n’est pas en sûreté contre sa tyrannie. Mon âme a tellement reculé sur elle-même, qu’en quelque endroit aujourd’hui que je me touche, il s’en faut plus de quatre doigts que je n’atteigne où je suis : je me tâte sans me sentir, et le fer auroit ouvert cent portes à ma vie, avant que de frapper à celle de la douleur. Enfin, nous voilà presque paralytiques, et cependant, pour creuser sur nous une plaie dans une blessure, Dieu n’a crée qu’un baume à notre mal ; encore, le Médecin qui le porte ne sauroit arriver chez nous, qu’après avoir délogé de six maisons. Ce paresseux est le Soleil. Vous voyez comme il marche à petite journée : ils se met en chemin à huit heures, et prend gîte à quatre. Je crois qu’à mon exemple il trouve qu’il fait trop froid pour se lever si matin ; mais Dieu veuille que ce soit seulement la paresse qui le retienne, et non pas le dépit ; car il me semble que depuis plusieurs mois il nous regarde de travers. Pour moi, je n’en puis deviner la cause, si ce n’est qu’ayant vu la terre endurcie par la gelée, il n’ose plus monter si haut, de peur de blesser ses rayons en les précipitant. Ainsi nous ne sommes pas près de nous venger des outrages que la saison nous fait ; il ne sert quasi rien au feu d’échauder contre elle : sa rage n’aboutit (après avoir bien petillé) qu’à le contraindre à se dévorer soi-même plus vite. Nous avons beau prendre le bouclier, l’Hiver est une mort de six mois, répandue sur tout un coté de cette boule, que nous ne saurions éviter ; c’est une courte vieillesse des choses animées ; c’est un être qui n’a point d’action, et qui, cependant (tout brave que nous soyons), ne nous approche jamais sans nous faire trembler. Notre corps, poreux, délicat, étendu, se ramasse, s’endurcir, et s’empresse à fermer ses avenues, à barricader un million d’invisibles portes, et à les couvrir de petites montagnes :il se meut,s’agite, se débat, et dit pour excuse, en rougissant, que ces frémissements sont des sorties qu’il dait, à dessein de repousser l’ennemi qui gagne ses dehors. Enfin, ce n’est pas merveille que nous subissions le destin de tous les vivants. Mais le barbare ne s’est pas contenté d’avoir ôté la langue de nos oiseaux, d’avoir déshabillé nos arbres, d’avoir coupé les cheveux à Cérès, et d’avoir mis notre grand’mère toute nue : afin que nous ne puissions nous sauver par eau dans un climat plus doux, il les a toutes renfermées sous des murailles de diamant, et, de peur même que les rivières n’excitassent par leur mouvement contre leur lit. Mais il fait encore bien pis ; car, pour nous effrayer par l’image même des prodiges qu’il invente à notre destruction, il nous fait prendre la glace pour une lumière endurcie, un jour pétrifié, un solide néant, ou quelque monstre épouvantable, dont le corps n’est qu’un œil. La Seine, au commencement effrayée des larmes du ciel, s’en troubla et, appréhendant une suite funeste à la fortune des habitants, elle s’est roidie contre le poids qui l’entraîne, s’est suspendue et s’est liée elle-même pour s’arrêter, afin d’être toujours présente aux besoins que nous pourrions avoir d’elle. Les hommes, épouvantés à leur tour des prodiges de cette effroyable saison, en tirent des présages proportionnés à leur crainte : s’il neige, ils s’imaginent que c’est peut-être au firmament le chemin de lait qui se dissout ; que cette perte fait de rage écumer le ciel, et que la terre, tremblant pour ses enfants, en blanchit de frayeur. Ils se figurent que l’univers est une tarte que l’Hiver, ce grand monstre, sucre pour l’avaler ; que peut-être la neige et l’écume des plantes qui meurent enragées, et que les vents, qui soufflent tant de froid, sont les derniers soupirs de la Nature agonisante. Moi-même, qui n’explique guère les choses qu’en ma faveur, et qui dans une autre saison me serois persuadé que la neige est le lait végétatif que les astres font téter aux plantes, ou les miettes qui tombent, après Grâces, de la tarte des Dieux, me laissant emporter au torrent de l’exemple, s’il grêle, je m’écrie : « Quels maux nous sont réservés, puisque le ciel innocent est réduit à pisser la gravelle ? » Si je veux définir ces vents glacés, tellement solides, qu’ils renversent des tours, et tellement déliés, qu’on ne les voit point, je ne saurois soupçonner ce que c’est, sinon une bruine de diables échappés, qui, s’étant morfondus sous terre, courent ici pour s’échauffer. Tout ce qui me représente l’Hiver me fait peur : je ne saurois supporter un miroir, à cause de sa glace ; je fuis les petits Médecins, parce qu’on les nomme des Médecins de neige ; et puis convaincre le froid de quantité de meurtres, sur ce que dans toutes les maisons de Paris on rencontre fort peu de gelée, qu’on y trouve un malade auprès. En vérité, Monsieur, je ne pense que la Saint-Jean me guérisse entièrement des maux de Noël, quand je songe qu’il me faudra voir encore, aux fenêtres, de grandes vitres qui ne seront autre chose que des tapisseries de glaçons endurcis au feu. Oui, cet impitoyable m’a mis en si mauvaise humeur, que le hale du janvier ; la moindre chaleur me fera dire que l’Hiver est le frisson de la Nature, et que l’Eté en est la fièvre ; car, jugez si je me plains à tort, et si les morfondus, malgré l’humeur libérale de cette saison qui leur donne autant de perles que de roupies, ne me prendrons pas pour un Hercule qui poursuit ce monstre leur ennemi ? Quelles rigueurs n’exerce-t-il point en tous lieux ? Là, sous le robinet d’une fontaine, le gelé porteur d’eau contraint son cœur, en soufflant, de rendre à ses mains la vie qu’il leur avoit dérobée ! Là, contre le pavé, le soulier du marcheur fait plus de bruit qu’à l’ordinaire, parce qu’il a des cloches aux pieds ! Là, l’écolier fripon, une pelote de neige entre les doigts, attend au passage son compagnon, pour lui noyer le visage dans un morceau de rivière ; enfin, de quelque coté que je me tourne, la gelée est si grande que tout se prend, jusques aux manteaux. A dix heurs du soir, le filou morfondu, sous un auvent, grelotte, et se console, lorsqu’il regarde son habit. Lorsqu’il prendra fantaisie à l’Hiver, ce vieil endurci, d’aller à confesse, voilà Monsieur, l’examen de sa conscience, à un péché près, car c’est un cas réservé, dont il n’aura jamais l’absolution. Vous-même jugez s’il est pardonnable : il me vient d’engourdir les doigts afin de vous persuader que je suis un froid ami, puisque je tremble, quand il est question de me dire,

Monsieur

                 Votre serviteur,

                                               B.

                                                     À Monsieur Levret, Lettres, 1954.

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