« De l’inconvénient d’être né » de Cioran

« L’avantage de l’aphorisme, c’est qu’on n’a pas besoin de donner des preuves. On lance un aphorisme, comme on lance une gifle »disait Cioran à propos  de son livre « De l’inconvénient d’être né ». Un essai existentiel pessimistiquement convainquant…


Ce que je sais à soixante, je le savais aussi bien à vingt. Quarante ans d’un long, d’un superflu travail de vérification.

Certains ont des malheurs; d’autre des obsessions. Lesquels sont le plus à plaindre?

Je sais que la naissance est un hasard, un accident risible, et cependant, dès que je m’oublie, je me comporte comme si elle était un évènement capital, indispensable à la marche et à l’équilibre du monde.

Jamais à l’aise dans l’immédiat, ne me séduit que ce qui me précède, que ce qui m’éloigne d’ici, les instants sans nombre où je ne fus pas: le non né.

Les idées viennent en marchant, disait Nietzsche. La marche dissipe la pensée, professait Sankara. Les deux thèses sont également fondées, donc également vraies, et chacun part s’en assurer dans l’espace d’une heure, parfois d’une minute.

Jeune, je m’ennuyais à mourir, mais je croyais en moi. Si je n’avais pas le pressentiment du personnage falot que j’allais devenir, je savais en revanche que , quoiqu’il advint, la perplexité ne me laisserait pas en plan, qu’elle veillerait sur mes années avec l’exactitude et le zèle de la providence.

-Que faites vous du matin au soir? -Je me subit.

Tant qu’on vit en deçà du terrible, on trouve des mots pour l’exprimer, dès qu’on le connaît du dedans on n’en trouve plus aucun.

La passion de la musique est déjà en elle-même un aveu. Nous en savons plus long sur un inconnu qui s’y adonne que sur quelqu’un qui y est insensible et que nous côtoyons tous les jours.

Il n’y a pas de sensations fausse.

Je rêve parfois d’un amour lointain et vaporeux comme la schizophrénie d’un parfum.

Plutôt dans un égout que sur un piédestal.

Après une nuit blanche, les passants paraissent des automates. Aucun n’a l’air de respirer, de marcher. Chacun semble mû par sort: rien de spontané; sourires mécaniques, gesticulations de spectres. Spectre toi-même, comment dans les autres venais-tu des vivants?

Nous ne pardonnons qu’aux enfants et aux fous d’être francs avec nous, s’ils ont l’audace de les miter, s’en repentiront tôt ou tard.

Être objectif, c’est traiter l’autre comme on traite un objet, un macchabée, c’est se comporter à son égard en croque-mort.

Quand on reçoit quelqu’un après de longues années, il faudrait s’assoir l’un en face de l’autre et ne rien dire pendant des heures, afin qu’à la faveur du silence la consternation puise se savourer elle-même.

Jours miraculeusement frappés de stérilités. Au lien de m’en réjouir, de crier victoire, de convertir cette sécheresse en fête, d’y voir une illustration de mon accomplissement et de ma maturité, de mon détachement enfin, je me laisse envahir par le dépit et la mauvaise humeur, tant est tenace en nous le vieil homme, la canaille remuante, inapte à l’effacer.

A la différence de Job, je n’ai pas maudit le jour de ma naissance; les autre jours en revanche, je l’ai tous couverts d’anathèmes.

Seules réussissait les philosophies et les religions qui nous flattent, que ce soit au nom du progrès ou de l’enfer. Damné ou non, l’homme éprouve un besoin absolu d’être au coeur de tout. C’est même uniquement pour cette raison qu’il est homme, qu’il est devenu homme. Et si un jour il ne ressentait plus ce besoin, il lui faudrait s’effacer au profit d’un autre animal plus orgueilleux et plus fou.

Il est dit dans le Zohar, « Dès que l’homme a paru aussitôt ont paru les fleurs » Je croirais plutôt qu’elles étaient là bien avant lui, et que sa venue les plongea toutes dans une stupéfaction dont elles ne sont pas encore revenues.

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