Mon corps en désaccord — Anne Zamberlan

 « Elle n’est pas normale, cette gamine ! » Combien de fois Anne Zamberlan n’a-t-elle pas surpris cette remarque ? Institutrices, médecins, voisins, grands et petits, familiers ou étrangers, tous l’on exclue. Elle n’a jamais été une petite fille, une jeune fille. Toujours elle a été « la grosse ». Situation insupportable de l’obèse, bouc émissaire, souffre douleur, dans la rue, au travail…Un mal, des mots…C’est la voix anonyme de S.O.S. Amitié qui lui rend le goût de vivre. Le désert affectif de son adolescence, le silence de son mari, les railleries alors même qu’elle va mettre au monde son enfant, les années où elle s’enferme chez elle…Anne déballe tout. Et la revanche vient, éclatante, avec un rôle à sa taille : celui d’Olympe, symbole générique de la musique. Désormais son corps s’affiche, opulent, triomphant, sur les murs de la ville…


« Celui-là m’a traitée de «  tour de Babel ». Il avait un vieux rire gras et sinistre en le disant. Je ne revois plus son visage. Aujourd’hui, il est peut-être mort ou très célèbre. Mais ce rire, je l’entends toujours dans le fond de ma mémoire. Et il se plante en moi, comme un clou, chaque fois qu’il m’arrive d’y repenser. Un rire qui s’arrête net pour faire place à une voix cassante, définitive. Un couperet de l’âme. Une voix qui jauge la graisse de mes huit ans. Des mains qui palpent à leur tour, indiscrètes, impudiques. Sans chaleur. Des instruments de chair pétrissant la chair. La mienne. Et des mots : surcharge pondérale…balance ! obèse… Des mots qui aillent me poursuivre pour toujours. Des grilles soigneusement dressées pour m’enfermer dans la plus invisible, mais la plus solide des prisons. Mais de compassion, point. De compréhension, moins encore. D’humanité, aucune. Je me dis que j’étais peut-être trop petite pour que l’on fasse attention à moi en tant que personne. Je n’avais que huit ans, c’est vrai ; mais j’étais déjà une autre. A tout jamais une autre. L’école avait détruit celle que j’aurais dû vraiment être. Volée, saccagée, désertifiée cette enfance à laquelle, c’est un lieu commun de dire, nous avons tous droit. A cause de cette institutrice dont ma mémoire et mon corps meurtris ont conservé, trait pour trait, mot pour mot, geste pour geste, les comportements assassins, je ne serai jamais devenue cette maîtresse que toutes les petites écolières ont rêvé d’être un jour. A cause de cette infirmière, de ce médecin, puis d’autres grands professeurs pontifiants et dédaigneux que j’ai dû voir par la suite, je ne suis qu’une grosse. Une obèse, puisqu’il faut employer ce mot atroce. Une âme en prison dans un corps qui, selon les normes, n’est pas de mise. Et pourtant, je vie. Je vis corps et âme, cœur aussi surtout. Comme Shylock, le juif de Shakespeare, un autre exilé des conventions toutes faites, je ris, je pleure, je souffre, j’aime et peux haïr. Oh oui, je peux haïr ! J’ai parfois certaines bonnes raisons de ne pas aimer mes semblables. J’existe fonc. A plein temps. Il m’arrive même de parvenir à être moi-même. »

« Un type qui est porté sur les obèses, suspect…ça cache comme qui dirait de la perversion. Eh bien non ! Ça ne cachait rien. Yvon m’aimait. Il m’aimait vraiment. Pour moi. Rien que pour moi. Il m’aurait fait une place dans sa vie que je sois mince ou ronde, que je sois divinement belle ou diaboliquement laide. Yvon m’a appris une chose fondamentale que j’ignorais. L’amour, c’est un regard, une sorte de laser du cœur, qui transperce les apparences, le décor, le mensonge extérieur, pour capter au-delà la vérité de l’être. »

« — T’as vu un peu l’engin qui nous arrive !
A ma sortie de l’ascenseur, en arrivant dans le service de maternité, la réflexion de l’aide-soignante m’a cinglée de plein fouet. Pire que la pire des injures. Une brûlure atroce, inattendue, sur une chair vive, déjà blessée, sans défense aucune. Un coup d’épée. Une lame chauffée au rouge en travers du ventre et du cœur. C’est avec cette insulte que l’hôpital accueillait une femme à quelques heures de devenir mère. Pétrifiée, j’ai éclaté en lares. Je m’attendais à tout. Aux souffrances sans lesquelles aucun enfant ne vient au monde. Aux difficultés supplémentaires que l’accouchement risquait de comporter pour une femme comme moi. Me hantait aussi la peur de ne pas enfanter un bébé normal. Et cette appréhension confuse qui tient tout le corps aux aguets quand il va devoir affronter une situation complètement inconnue. Cette raillerie terrible et gratuite, non ! Qu’est ce que je m’imaginais ? Que mon nouveau statut de femme enceinte réduisait à jamais à néant les vieux démons ? Gros tas. Grosse vache. Obèse….Je croyais naïvement que cette vie innocente en moi me servait désormais de passeport dans le monde des gens normaux. Grossière erreur. J’étais et je resterais une grosse. Une trop grosse. Une abominable difforme. Mère ou pas. A chaque coin de ma vie, la société poste la personne ou la situation adéquate pour me rappeler. Un « engin », un clown hypertrophié ou une sale exclue. J’ai souvent pleuré. Avant ce jour. Apres. Jamais comme ça. Sur ce palier, bras ballants, désarmée, terrassée, écrasée, avec mon bébé au ventre, un océan d’amertume m’a soudainement inondée. Dans mes yeux, j’ai d’abord senti comme une sorte de feu halluciné. C’est venu de loin. De très loin. »

Fernando Botero - Ballerine à la barre

Cachée derrière une larme,
comme un somnambule éveillé
j’ai vécu sans exister,
marcher sans avancer,
ressenti sans expliquer.
Passagère clandestine à bord
du décor de mon corps,
dans l’océan de mes rondeurs
je me suis perdue, perdue
en moi-même, enlisée
dans mes propres sables
pareille à l’araignée du soir
prisonnière de sa toile.
Ombre parmi les ombres,
désespérée de ne plus espérer,
toute chargée de pudeur,
chavirée de complexes,
j’ai du coin de mes ténèbres
surpris, tel un petit génie
enfermé dans sa bouteille,
l’espoir, échoué sous la plate-
forme de mes formes.

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Le Deuxième sexe de Simone de Beauvoir

The bedroom by Fernando Botero

Paru en 1949, le Deuxième sexe est une œuvre écartelée entre le choix féminin et la force de refus.  Pour Simone de Beauvoir on fabrique la féminité comme on fabrique d’ailleurs la masculinité et la virilité. La majeure partie de son ouvrage tente de cerner comment l’oppression spécifique des femmes a été maintenue à travers les mythes et les tabous mais aussi les institutions,en particulier, le mariage, la famille, la propriété, l’héritage, la religion, l’éducation. C’est bien sûr son analyse de la perpétuation du système qui a fortement influencé le néo-féminisme, tout entière contenue dans la célèbre phrase: « On ne naît pas femme, on le devient »…

« L’amour tient moins de place dans la vie féminine qu’on ne l’a souvent prétendu. Mari, enfant, foyer, plaisirs, mondanités, vanité, sexualité, carrière sont beaucoup plus importants. Presque toutes les femmes ont rêvé du grand amour: elles en ont connu des ersatz, elles s’en sont approchées, sous des figures inachevées, meurtries, dérisoires, imparfaites, mensongères, il les a visitée, mais très peu lui ont vraiment dédié leur existence. »

« Le drame du mariage, ce n’est pas qu’il n’assure pas à la femme le bonheur qu’il lui promet-il n’y a pas d’assurance sur le bonheur, c’est qu’il la mutile, il la voue à la répétition et à la routine. Les vingt premières années de la vie féminine sont d’une extraordinaire richesse; la femme traverse les expériences de la menstruation, de la sexualité, du mariage, de la maternité; elle découvre le monde et son destin. A vingt ans, maîtresse d’un foyer, liée à jamais à un homme, un enfant dans les bras, voilà sa vie finie pour toujours. »

« La grande différence c’est que chez la femme la dépendance est intériorisée: elle est esclave même quand elle se conduit avec une apparente liberté; tandis que l’homme est essentiellement autonome et c’est du dehors qu’il est enchaîné »

 
« C’est la femme qui a la vie personnelle la plus riche qui donnera le plus à l’enfant et qui lui demandera le moins »

« L’intimité quotidienne ne crée ni compréhension ni sympathie. »

 » Les enfants supposent volontiers que l’homme urine dans la femme. L’opération sexuelle est pensée comme sale. C’est là ce qui bouleverse l’enfant pour qui les choses sales ont été entourées des plus sévères tabous. »

« Comment passer de l’image de gens habillés et dignes, ces gens qui enseignent la décence, la réserve, la raison, à celle de deux bêtes nues qui s’affrontent? Il y a là une contestation des adultes par eux-mêmes qui ébranle leur piédestal, qui enténèbre le ciel. »

« Du jour où la femme consent à vieillir, sa situation change. Jusqu’alors, elle était une femme encore jeune, acharnée à lutter contre un mal qui mystérieusement l’enlaidissait et la déformait, elle devient un être différent, asexué mais achevé: une femme âgée. On peut considérer qu’alors la crise de son retour d’âge est liquidée. Mais il n’en faudrait pas conclure qu’il lui sera dorénavant facile de vivre. Quand elle a renoncé à lutter contre la fatalité du temps, un autre combat s’ouvre: il faut qu’elle conserve une place sur terre. C’est dans son automne, dans son hiver que la femme s’affranchit de ses chaînes »