Francisco Torrentera ou l’idéal de clairvoyance

Destin exceptionnel que celui de ce personnage du XVII siècle dont il fut décidé qu’il devait sombrer dans le silence le plus total, Francisco Torrentera, aventurier, peintre, séducteur, musicien, justicier, philosophe et poète, sur lequel fut refermée, durant plus de trois siècles, la tombe de l’oubli. Une tombe qui s’ouvre aujourd’hui et laisse échapper le portrait mystérieux d’un personnage parmi les plus étonnants de l’histoire de l’humanité…

« Au cours des nuits, l’espace se peuplait, se laissait envahir par des bruits qui s’accordaient, se laissait envahir par des bruits qui s’accordaient, se cassaient, luttaient dans une étreinte incessante. Crapauds, bruissements de vent dans les feuilles, grouillements dans les racines, déploiements d’ailes, cris lointains ou proches de rapaces, feulement de fauves…Si nous sortons des maigres grillages de nos portées derrière lesquelles étouffent d’identiques notes, et si nous pensons la musique comme l’émotion qui nait de l’oreille, combien étroites, combien étriquées sont nos œuvres. Nous en sommes arrivés à ignorer ce que nous ne savons emprisonner et reproduire, et aucun musicien n’a su enfermer le ressac de l’océan contre la coque des nefs aux voiles tendues, la plainte des cormorans dans la nuit marine, le rire d’une femme au bras d’un tendre galant: nous avons limité la musique aux chœurs des cathédrales, aux salons des princes de ce monde et aux parquets des opéras…Mais le souffle des symphonies est ailleurs, il est dans la tempête qui meurt, dans le matin des oiseaux, dans la grande faim des loups. »

« Le jour viendra où nous saurons dompter ces sonorités, les marier, les amplifier, les réduire, nous serons alors les maitres des bruits, mais, pour l’instant, ce que nous appelons la musique a, dans le monde infini des sons, inventé une geôle sublime dans laquelle elle s’est enfermée elle-même, sublime parfois, et aussi ennuyeuse, prétentieuse, gonflée, hypertrophiée, bedonnante et hautaine, car il en est d’elle comme de ceux qui l’inventent, et la jouent, elle peut posséder leurs défauts, leurs qualités, qu’elle reflète aussi fidèlement qu’un miroir… »

« L’homme est jeune encore dans ce monde, il avance des explications avec une faiblesse pour celles qui le satisfont, mais nous sommes des enfants perdus sur notre terre, des siècles seront nécessaires pour nous faire grandir, des génies écloront et notre savoir, par sauts sporadiques,s’agrandira, se contredira, des vérités tomberont…de morts d’hypothèses en certitudes détruites, nous irons de ruine en ruine vers la connaissance. Dans mille ans, peut-être saurai-je pourquoi cette femme m’a ému, pourquoi elle a fait lever en moi de telles tempêtes, jusqu’à cet équilibre imparfait où le désir d’avilissement se heurte au respect de la créature. »

« Est-il stupide de penser que cet amas, cet imbroglio de chairs, d’humeurs, de sang et d’os qui compose se que l’on nomme un homme n’est que le produit d’un mélange inopiné et imparfait, car les marques de l’inachevé et de l’absurde sont flagrantes. La mort, l’usure, la douleur, la faiblesse, sont si présentes que seul un hasard non calculé peut être l’auteur d’une créature si peu appropriée au monde qui l’entoure. Mais le bien, mais le mal? je ne pense pas non plus que leurs origines soient à placer dans un domaine qui n’est pas celui de l’humain, il est d’autres causes plus simples et plus terrestres découlant du simple fait que nous vivons ensemble, et que tout ce qui nuit à un autre homme, à un autre groupe d’hommes, du plus petit au plus grand, du village à la nation, appartient au domaine du mal. Le mat est la décision de supprimer la vie, de la rendre douloureuse et difficile pour l’autre, il n’y a là nul mystère. »

« Les mots tracés le matin sont-ils plus heureux que ceux écrits le soir? Peut-être contiennent-ils en filigrane l’espérance du jour qui s’annonce alors que les autres naissent de la plume porteuse de toute la fatigue du passé. Il y a de la mort en eux. Les écrivains du crépuscule ont sur leurs épaules le poids parfois trop lourd des heures vécues, ceux de l’aube sont riches de ce qui s’étend devant eux, cela confère à leurs écrits une couleur d’espérance. »

« Il est un ciel propre à la France. Les paysages et les dessins sans cesse changeants des nuages contribuent-ils à modeler nos âmes et ces régions plus épaisses de nos cranes d’où viennent nos pensées et nos actes?…Tout est différent ici, nous sommes si proches mais tout nous sépare, nos yeux d’Espagnols captent la tragédie du monde et d’y affrontent, alors que les Français apprivoisent le destin, la vie leur est un chien parfois menaçant dont ils savent apaiser le grondement dénonciateur de possible colère. Nous tuons les taureaux et ils nous tuent, alors qu’eux les regardent courir dans la prairie en escomptant le nombre de saillies qu’ils pourront en tirer. Nous sommes magnifiques et ridicules, superbes et outranciers, ils sourient, sereins et aimables; nos rivières et notre sang rugissent, les leurs coulent: leur plénitude est totale. »

« L’histoire est achevée. Une de plus. De tous les sentiments humains, l’amour est celui qui contient le plus en lui sa propre mort, il est une fleur épanouie fanée par son propre parfum…Dans l’été des feuilles, se cachent, invisibles, l’or et le sang de l’automne, mais elles, au moins, auront une saison pour être davantage qu’un tapis sec et bruissant emporté par le vent de l’hiver. »

« J’ai connu des hommes dont la duplicité était telle qu’ils parvenaient, en trichant, à gagner la partie contre eux-même. »

« Le masculin reste masculin, et la moustache est souvent la preuve que celui qui la porte n’est en rien assuré de sa virilité. Il faut l’étaler, la brandir, tel un étendard: regardez-moi, semble-il dire, voyer comme je ne suis pas une femme…Il y a là l’aveu d’une faiblesse, mais tout peu changer, un courant peut passer, venant de Madrid ou d’ailleurs, et qui pourrait dire quel sera notre visage demain? »

« Je pense à vous , je pressens des salons illuminés, le tournoiement de votre robe, le froissement de la soie, votre pied brodé sur la mousse des jardins, j’entends votre rire, une chanson parfois, vous la chantiez l’été dernier: il y était question d’une tombe et d’une reine navrée, je ne sais plus. C’était si triste que nous en avions ri, trop de malheurs accumulés avaient déclenché notre hilarité. Mais je ne veux pas jouer plus longtemps au jeu des « souvenez-vous »…Nous n’en finirions pas avec la mémoire. Le temps de l’oubli viendra, peut-être un jour perdrai-je jusqu’à la couleur de vos yeux… votre visage, votre corps iront s’effaçant. Une silhouette imprécise disparaîtra peu à peu de mon cerveau embrumé. Quelle est donc cette femme qui s’éloigne? Je devine quelque chose de familier encore dans sa tournure…aurions-nous été proches? Adieu, belle dame, la fête est achevée, il ne reste rien derrière le rideau tombé, tout juste un décor qui ne m’évoque plus rien. »

Un cavalier est passé qui s’appelait Torrentera.

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