Le rempart des béguines, de Françoise Mallet-Joris

Hélène, une jeune Belge intelligente, peu conventionnelle et critique de son milieu, se rebelle contre une grande bourgeoisie à laquelle sa famille n’appartient pas totalement et trouve une certaine liberté dans une sexualité qui la jette dans les bras de mentors beaucoup plus âgés qu’elle. Au début du Rempart des béguines, elle donne un aperçu de sa situation : René, son père, âgé de quarante-sept ans et veuf, l’aime, mais il la néglige pour se consacrer à ses affaires dans le textile, à ses spéculations boursières et à son ambition politique. En effet, il aspire à devenir un jour le maire de Gers, une ville fictive dont Mallet-Joris emprunte les caractéristiques à Anvers. Il a aussi une maîtresse, Tamara, jeune femme divorcée et émigrée de Russie. Le roman raconte comment Hélène s’éveille progressivement au monde et à elle même.

« J’ai toujours eu beaucoup de difficulté à m’exprimer parce que je sens les choses d’une façon embrouillée et souvent de deux façons à la fois, totalement contradictoires. Ma vie, par exemple, je craignais et désirais en même temps qu’elle changeât sans que ma volonté y fut pour rien, car si l’on m’avait demandé mon avis, je crois que j’aurais demandé que tout demeurât dans l’ordre. J’essayai d’expliquer cela à cette jeune femme que je n’avais jamais vue, en partie parce que je désirais éclaircir et débrouiller mes pensées, et que la présence d’un tiers, m’empêchait de me perdre à l’infini dans les détails, en partie parce que je n’avais jamais parlé de moi à personne et que je découvrais tout à coup le charme des confidences, enfin parce que je supposais un peu légèrement que toutes les personnes qui avaient mené une existence agitée étaient des êtres supérieurs, et qu’en conséquences, je désirais produire sur Tamara une forte impression. »

« Je ne pouvais pas repartir devant la perspective de jours semblables à ceux que je venais de connaître. Le chagrin, on peut l’accepter quand on ignore de quoi exactement il est fait, quand il vous surprend, tombe sur vous comme un poids énorme et inévitable. Mais quand on en connaît tous les détails, qu’en quinze jours on a passé par tous les stades de ce chagrin – maladie, faux espoirs, souvenirs remués, guet ridicule et anxieux- et qu’un instant on est sorti de cet enfer pour se croire sauvé, pour approcher ses lèvres d’une joie toute fraîche, qu’il suffit d’un mot pour s’y plonger, comment faire pour garder son sang-froid, refuser certains sacrifices, signer sa propre condamnation ? »

« A force de ne plus espérer, le miracle vint. Non pas comme je l’avais, dans ma puérile imagination, souhaité: les miracles, quand ils se produisent, déguisent leur éclat fulgurant d’une solide carapace de concret. Non par un de ces soirs prédestinés marqués d’un crépuscule sanglant ou d’une facile poésie lunaire, pas même dans une de ces heures si identiques à d’autres, si creuses, qu’elles semblent prêtes à éclater sous la pression même du vide : il vint tout simplement dans la torpeur d’après déjeuner, se glissa entre une table à demi desservie où la pelure de fuit et le restant de sardine devait désarmer toute méfiance, et interposa entre mon père et moi sa présence insolite, incontrôlable, perceptible cependant. »