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Constant Virgil Gheorghiu – Les mendiants de miracles

septembre 17, 2010 12 commentaires

Les mendiants de miracles met en cause l’implacable esprit de notre siècle si beau, mais si cruel, si opprimant pour l’individu. Le mal universel est dénoncé sous les espèces de la malédiction dont souffre la race noire aux États-Unis et en Afrique. L’Histoire est atroce et il faut toute l’élévation de pensée de Gheorghiu, il faut tout son talent, tout son art pour la rendre supportable . Peu d’auteurs ont su mieux que l’auteur de Mendiants de miracles faire apparaître l’inextricable enchevêtrement de responsabilités économiques, politiques, morales et autres, source de l’immense querelle, de l’immense conflit qui terrorise et dévaste la pauvre humanité…

« Lorsque je regarde les Noirs, je pense aux immenses mers de pétrole qui gisent au fond de la terre. Ce pétrole pourrait faire tourner, pendant cent ans, tous les moteurs du monde. Mais ces mers de pétrole n’ont pas été découvertes. Exactement comme les Noirs. Ils sont des océans d’énergie inconnue. La masse des Noirs sur la planète est un océan inconnu d’amour et de haine, un immense gisement d’énergie, de charité, de pitié, de haine et de vengeance. Tout cela est en eux, non raffiné. Un jour, cela jaillira, comme le pétrole. Mais pas ce soir, ni cette année. »

« Les noirs ne sont pas idiots. Ils sont obligés de croire au miracle. Il est dans la nature humaine d’espérer en quelque chose. Il est aussi nécessaire à l’homme d’espérer que de respirer. Les Noirs n’ont rien en quoi ils puissent avoir confiance. Le blanc croit à la Société, à la famille, à la justice, à une foule de choses qu’il a créées. L’Histoire a forcé les Noirs à ne pas se fier aux choses extérieures. Leurs amis les ont vendus. Les étrangers les ont enchaînés. La justice est un instrument de torture dans les mains des tyrans. La Société est une institution qui fait mat et qui broie. Les Noirs ne peuvent croire à rien. Mais ce sont des hommes, et ils doivent croire à quelque chose. Parmi les choses visibles, pas une ne mérite confiance. Alors ils espèrent des miracles. Ils ne croient pas aux miracles par naïveté, ni par bêtise. Ils y croient par une sorte de désespoir, parce qu’ils n’ont rien d’autre à espérer. »

« Le juge d’instruction est un Blanc vicieux, cela est de notoriété publique sans cette ville du Sud. Il est grand, maigre, maladif, et est possédé par le vice de la justice. Il a l’intention d’envoyer devant les tribunaux les auteurs du lynchage. Il soutient qu’ils doivent être punis, en dépit de leur peau blanche. Il soutient que la victime a droit à la justice en dépit de sa peau noire. Un tel raisonnement ne peut être le fait que d’un individu possédé par le vice de la justice et de la vérité. La justice, la vérité et la vertu, si elles sont normales, doivent être servies par petites doses. La justice et la vérité sont comme le vin. Dans cette ville riche, tout le monde boit du vins, mais seuls les vicieux, les ivrognes en boivent en quantités exagérées. Dans cette ville, tous les citoyens sont amateurs de justice, de vérité et de vertu, mais en petites quantités. Seul le juge d’instruction aime et pratique la justice à des doses anormales. C’est un vicieux, et les vicieux ne connaissent pas la mesure. »

« Le juge est maigre. On lit le vice sur son visage osseux. La race blanche a produit d’innombrables vicieux comme ce juge. Tout ce qui existe en fait de progrès, de science, de culture est l’œuvre de ces vicieux là, de gens consumés par le vice impitoyable de la vérité. Les individus se laissent brûler vifs, plutôt que de dire que deux et deux font cinq. Ils sont prêts à donner leur vie pour cette chose sans importance. Le vice de la vérité est terrible. Le vice de la vérité et de la justice fait maigrir: ce juge d’instruction n’a plus que la peau et les os. La maladie dont il souffre le ronge comme un cancer de l’estomac ou une tuberculose pulmonaire. Il a le visage émacié des grands vicieux de la vérité et de la justice. »

« Ya-mou signifie « mon bébé ». C’est le plus haut titre de noblesse qu’un cannibale puisse décerner à un homme. Tous les citoyens se tiennent autour du chef suprême, prêts à le servir, exactement comme les adultes autour d’un nourrisson. Si le chef se réveille la nuit et crie, comme un nourrisson, tout le monde se lève et accourt. Les caprices du chef, comme les caprices d’un nourrisson ou un chef. Personne ne cherche de la logique chez un tyran ou chez un nourrisson. Tous veulent obéir à son bon plaisir. »

 » Un flic est une personne logique. Jadis la logique était une branche de philosophie. Aujourd’hui, dans les pays vraiment civilisés, la logique est devenu une branche de police. Jadis, lorsque la société n’était pas civilisée, les spécialistes en matière de logique étaient les philosophes. Aujourd’hui dans les pays évolués, la logique est réservée exclusivement à la police. Le policier est le seul individu qui ait le droit d’appliquer officiellement la logique en société. Celui qui n’est pas policier ou ne raisonne pas exactement comme un policer, n’est pas une personne logique. Descartes disait: » Je pense donc, je suis. » Le commissaire de police dit: »Je suis flic, donc je suis logique. » Hors de la police il n’y a pas de logique. »

 » —Ce n’est pas vrai, dit le Noir. Je ne suis pas une victime du capitalisme. Le capitaliste, c’est moi. Le millionnaire, c’est moi. Mes agresseurs sont de petits agents de police. Il faudrait écrire sur la pancarte:  » un millionnaire martyrisé par des petits fonctionnaire.
—Tout Noir est un prolétaire, fit l’interprète. La race noire est une race de prolétaires. Tous les Noirs sont des prolétaires.
—C’est vrai, dit Max. La notion de prolétaire doit être élargie. Nous les millionnaires, nous sommes aussi des prolétaires, si nous sommes noirs. »

« L’histoire des Noirs est un immense registre de commerce. C’est monotone, mais toute l’histoire des Noirs c’est ça: une succession de chiffres. Les points essentiels de la vie des hommes à peau noire? Combien payait une dame romaine pour acheter un Noir pubère, un Noir avant la puberté, un Noir châtré, un Noir non châtré? Combien coûtait,chez les Perses, un Noir qui savait lire et écrire? Le prix d’un homme de couleur à la bourse d’Europe, à la Sublime Porte ottomane, à la cour des tzars? Combien payait Mme de Pompadour pour un page Noir? Combien payaient les Arabes? voilà toute l’histoire des Noirs. »

« Une armée peut être mise hors de combat par des caméras, dit le colonel. C’est la tactique de l’ennemi, un nouveau Cheval de Troie. Une armée de doit jamais être filmée en action. La majeure partie des métiers exercés par les hommes ne supportent pas d’être filmés sur la pellicule, ils deviennent odieux, sinistres. Si l’on filmait les hommes au travail et si on montrait ces fils aux femmes et aux enfants, les femmes ne pourraient plus coucher dans le même lit que leurs maris, les enfants auraient peur de leurs pères et ne pourraient plus supporter leurs caresses. »

« Dans la société moderne, le commerce a pris d’autres formes. Dans le passé, les consommateurs de viande achetaient le bœuf tout entier. Aujourd’hui, on fait le détail, on n’achète que certaines parties du bœuf. Même là où les Noirs ont quitté les registres de commerces, ils sont rentrés immédiatement dans les sous-sols de la Société et de l’Histoire. Encore aujourd’hui, les Noirs vivent dans l’isolement, victimes de la ségrégation. D’autres Noirs ont quitté les registres de commerce pour devenir des mendiants de miracles sur tous les boulevards de la diplomatie internationale. Tous les milieux internationaux grouillent de mendiants noirs sous-développés. Ils mendient; ils mendient des miracles, c’est-à-dire l’égalité, l’indépendance; ils mendient du respect, ils mendient l’autonomie et la liberté. C’est humiliant. Ce genre de miracles ne se mendie pas. La mendicité est asociale. »

« Je suis noire pour l’homme que j’aime et qui me veut noire. Je suis blanche pour qui me veut blanche. Réellement blanche et réellement noire. Je ne triche pas. Je suis telle qu’on me dédire. Je suis de la couleur que souhaite l’homme qui m’aime. Seules, les femmes frigides ou vieilles ne sont que d’une couleur. Pour toi je serai tour à tour de toutes les couleurs. Je t’aime. Je le sais. Je t’ai reconnu tout de suite. Je sais que cela ne durera pas une éternité. Je ne t’aimerai peut-être qu’un seul jour, peut-être une nuit seulement, mais cela suffit. L’intensité n’a pas besoin de durée. »

Virgil Gheorghiu, Les mendiants de miracles| Plon| 1967| ISBN 21971 | 251 pages |

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