Sur les traces de Siddhartha

Profession de foi individualiste, rejet de toutes les doctrines, condamnation du monde de la puissance et de l’argent, éloge de la vie contemplative dans le cadre d’une Inde recréée à merveille, Siddhartha de Hermann Hesse est un roman initiatique devenu au fil du temps un texte  » sacré « …

Sur la recherche de la vérité: « Quand on cherche, il arrive facilement que nos yeux ne voient que l’objet de nos recherches ; on ne trouve rien parce qu’ils sont inaccessibles à autre chose, parce qu’on ne songe toujours qu’à cet objet, parce qu’on s’est fixé un but à atteindre et qu’on est entièrement possédé par ce but. Qui dit chercher dit avoir un but. Mais trouver, c’est être libre, c’est être ouvert à tout, c’est n’avoir aucun but déterminé. Toi, Vénérable, tu es peut-être en effet un chercheur ; mais le but que tu as devant les yeux et que tu essaies d’atteindre t’empêche justement de voir ce qui est tout proche de toi. »

Le héros s’immerge dans le sensible pour trouver sa voie, la paix intérieure et l’épanouissement de soi:  « L’amour aveugle d’une mère pour son enfant, la sotte présomption d’un père aveuglé par son attachement pour un fils unique, l’irrésistible et folle envie qu’éprouve une jeune femme coquette de se parer de bijoux pour attirer sur soi les regards admirateurs des hommes, tous ces besoins, tous ces enfantillages, toutes ces aspirations naïves, déraisonnables, mais dont la réalisation donne à la vie un si puissant élément de force, ne semblaient plus maintenant aux yeux de Siddhartha choses si négligeables, si puériles ; il comprenait que c’était pour elles que les hommes vivaient, que c’était pour elles qu’ils accomplissaient l’impossible, pour elles qu’ils faisaient de longs voyages, pour elles qu’ils s’entre-tuaient, qu’ils enduraient des souffrances infinies, qu’ils supportaient tout ; et c’est pour cela qu’il se sentait capable de les aimer ; il voyait la vie, la chose animée, l’Indestructible, le Brahma dans chacune de leurs passions, dans chacun de leurs actes. Ces hommes, ils étaient aimables et admirables dans l’aveuglement même de leur fidélité, dans l’aveuglement de leur force et de leur persévérance. Rien ne leur manquait, et le savant, le penseur, ne leur était supérieur que par une petite, une bien petite chose : la conscience qu’il avait de l’Unité de tout ce qui vit. Et Siddhartha en arrivait même à se demander à certaines heures si ce savoir, cette idée, avait bien toute l’importance qu’on lui attribuait, si lui-même n’était pas peut-être le jouet des hommes-penseurs, des hommes-enfants-qui-pensent. Pour tout le reste les hommes égalaient le Sage et parfois lui étaient bien supérieurs, comme certains animaux nous semblent aussi supérieurs à l’homme, par l’inflexible ténacité qu’ils apportent à l’accomplissement des actes nécessaires à leur vie. »

Sur l’égarement du sage: « Quand je pense qu’il m’a fallu passer par tant de sottises, par tant de vices, d’erreurs, de dégoûts, de désillusions et de misères pour en arriver à n’être plus qu’un enfant et à tout recommencer ! Mais c’était pour mon bien ; mon cœur me le dit, et la joie qui est dans mes yeux me le dit aussi. Il m’a fallu vivre dans le désespoir, m’avilir jusqu’à la plus lâche des pensées, celle du suicide, pour obtenir mon pardon, entendre de nouveau Om, goûter le vrai sommeil et le véritable réveil. Il m’a fallu passer par la folie pour arriver jusqu’à Atman. Il m’a fallu succomber au péché pour renaître à la vie. Où la route que je suis me conduira-t-elle ? N’est-elle pas absurde, cette route, ne me mène-t-elle pas en courbes, peut-être même en cercle ? Qu’elle soit comme elle voudra, je la suivrai. »

L’adaptation cinématographique du roman

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Demian, ou quand l’oiseau cherche à se dégager de l’œuf

Je ne voulais qu’essayer de vivre ce qui voulait spontanément surgir de moi. Pourquoi était-ce si difficile?

Depuis sa plus tendre enfance, Emile Sinclair est partagé entre le monde familier et ordonné de sa famille bourgeoise, dont les valeurs sont l’amour, le respect et le devoir, et « l’autre monde », l’univers cru et violent des petites gens, des voleurs et des prostituées. A l’école, il fait la rencontre d’un individu qui va bouleverser sa vie : Max Demian, un être différent qui semble venu de nulle part. Le jeune homme enseigne à sainclair,  à se révolter, à traverser le chaos et la solitude pour mériter l’accomplissement de sa propre destinée. En véritable libérateur, il montre à Emile Sinclair le chemin à suivre pour parvenir à soi-même…

« Les écrivains, lorsqu’ils composent des romans, font souvent comme s’ils étaient Dieu et comme s’ils pouvaient embrasser et comprendre dans son ensemble une vie humaine quelconque, et la raconter comme Dieu pourrait se la raconter, sans voile, en accordant à chacun de ses épisodes la même valeur. Cela, je ne le puis, pas plus qu’ils ne le peuvent. Mais mon histoire est pour moi plus importante que pour n’importe quel écrivain la sienne, car elle m’appartient en propre, et elle est l’histoire d’un homme, non pas inventé, idéal, n’existant pas en dehors du livre, mais d’un homme qui, une fois, a vécu réellement. Ce qu’est un homme qui vit réellement, on le sait aujourd’hui moins que jamais, et l’on tue ses semblables – dont chacun est un essai unique et précieux – en masse. Si nous n’étions pas autre chose que des êtres ne vivant qu’une fois, une balle de fusil suffirait en effet à supprimer chacun de nous, et alors raconter des histoires n’aurait plus aucun sens. Mais chaque homme n’est pas lui-même seulement. Il est aussi le point unique, particulier, toujours important, en lequel la vie de l’univers se condense d’une façon spéciale, qui ne se répète jamais. C’est pourquoi l’histoire de tout homme est importante, éternelle, divine. C’est pourquoi chaque homme, par le fait seul qu’il vit et accomplit la volonté de la nature est remarquable et digne d’attention. En chacun de nous, l’esprit est devenu chair ; en chacun de nous souffre la créature ; en chacun de nous un rédempteur est crucifié. »

« La vie de chaque homme est un chemin vers soi-même, l’essai d’un chemin, l’esquisse d’un sentier. Personne n’est jamais parvenu à être entièrement lui-même ; chacun, cependant, tend à le devenir, l’un dans l’obscurité, l’autre dans plus de lumière, chacun comme il le peut. Chacun porte en soi, jusqu’à sa fin, les restes de sa naissance, les dépouilles, les membranes d’un monde primitif. Beaucoup ne deviennent jamais des hommes, mais demeurent grenouilles, lézards ou fourmis. Tel n’est humain que dans sa partie supérieure, et poisson en bas. Mais chacun de nous est un essai de la nature, dont le but est l’homme. À nous tous, les origines, les mères sont communes. Tous, nous sortons du même sein, mais chacun de nous tend à émerger des ténèbres et aspire au but qui lui est propre. Nous pouvons nous comprendre les uns les autres, mais personne n’est expliqué que par soi-même. »

« Nous restreignons beaucoup trop les limites de notre personnalité. Nous lui attribuons seulement ce que nous discernons d’individuel, ce que nous trouvons différent. Mais chacun de nous contient l’univers tout entier et, de même que notre corps porte en lui tous les degrés de l’évolution, à partir du poisson et beaucoup plus loin encore, ainsi, dans notre âme, revit tout ce qui a vécu dans toutes les âmes humaines. Tous les dieux, tous les démons qui ont été adorés une fois, que ce soit par les Grecs, les Chinois ou les Cafres, tous sont en nous, tous sont là, sous forme de possibilités, de désirs, de moyens. Si toute l’humanité mourait, à l’exception d’un seul enfant moyennement doué, qui n’aurait reçu aucune instruction, cet enfant retrouverait le cours entier de l’évolution des choses. Il réinventerait dieux et démons, paradis, commandements et défenses[…] Il y a une grande différence entre le fait de porter le monde en soi et le fait de le savoir. Il y a des fous dont les pensées peuvent rappeler celles de Platon, et un pieux écolier dans un institut piétiste peut avoir une intuition aussi profonde des rapports entre Dieu, l’âme et l’univers, que Zoroastre ou les gnostiques. Mais il l’ignore, et tant qu’il l’ignore, il n’est pas plus qu’un arbre, ou une pierre, ou, tout au plus, un animal. Il ne devient un homme que lorsque jaillit en lui la première étincelle de cette connaissance. Vous ne considérez cependant pas comme des hommes tous les bipèdes qui se promènent dans la rue simplement parce qu’ils vont droit et portent leurs petits pendant neuf mois ? Vous voyez combien il en est qui sont encore poissons ou moutons, vers ou sangsues, fourmis ou abeilles ! En chacun d’eux, toutefois, l’humanité véritable est en germe, mais ces possibilités d’humanité ne lui appartiennent en propre que lorsqu’il a commencé à les pressentir, à les réaliser en partie dans sa conscience. »

« Je me rappelai certains fonctionnaires de notre petite ville, de vieux messieurs respectables, qui se souvenaient avec émotion, comme d’un paradis perdu, de leur existence d’étudiant et de leurs séances au cabaret et qui célébraient avec un enthousiasme religieux l’heureuse liberté de cette période de leur vie, comme des poètes ou d’autres romantiques célèbrent leur enfance. Partout c’était pareil ! Tous cherchaient la « liberté » et le « bonheur » quelque part derrière eux, dans le passé, de crainte qu’on leur rappelât leur propre responsabilité, de crainte qu’on les exhortât à suivre leur propre chemin. Pendant quelques années, on buvait et on faisait du tapage ; ensuite, on se rangeait et on devenait un monsieur sérieux, fonctionnaire de l’État. Oui, tout était pourri, pourri chez nous, et ces sottises d’étudiants étaient moins stupides et moins néfastes que des centaines d’autres. »

« Souvent, je m’étais plu à jouer avec les images de l’avenir. Souvent j’avais rêvé de rôles qui devaient m’être assignés, comme poète peut-être, ou comme prophète ou comme peintre. Tout cela était vain ! Pas plus qu’un autre, je n’étais ici-bas pour composer des poèmes ou pour prêcher, ou pour peindre. Tout cela était accessoire. La vraie mission de chaque homme était celle-ci : parvenir à soi-même. Qu’il finisse poète ou fou, prophète ou malfaiteur, ce n’était pas son affaire ; oui, c’était en fin de compte dérisoire ; l’important, c’était de trouver sa propre destinée, non une destinée quelconque, et de la vivre entièrement. Tout le reste était demi-mesure, échappatoire, fuite dans le prototype de la masse et peur de son propre moi. L’idée nouvelle, terrible et sacrée, se présenta à mon esprit, tant de fois pressentie, peut-être souvent exprimée déjà, mais vécue seulement en ce moment même. J’étais un essai de la nature, un essai dans l’incertain, qui, peut-être, aboutirait à quelque chose de nouveau, peut-être à rien ; laisser se réaliser cet essai du sein de l’Inconscient, sentir en moi sa volonté, la faire entièrement mienne, c’était là ma seule, mon unique mission. »

« J’ai été un chercheur, et le suis encore, mais je ne cherche plus dans les astres et dans les livres. Je commence à entendre ce qui bruit dans mon propre sang. Mon histoire n’est pas agréable à lire. Elle n’est pas douce et harmonieuse comme les histoires inventées. Elle a un goût de non-sens, de folie, de confusion et de rêve, comme la vie de tout homme qui ne veut plus se mentir. »

Demian [9782253022916] – 60,00Dhs : LivreMoi.ma, Votre Librairie au Maroc.