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La guerre de Troie n’aura pas lieu de Jean Giraudoux

juillet 8, 2010 2 commentaires

La guerre de Troie n’aura pas lieu, créée en novembre 1935, est la pièce de Jean Giraudoux la plus connue et la plus jouée car la plume de l’auteur passe sans crier gare du réel à l’imaginaire, du tragique au comique, mélangeant, drame, moralité et féerique, philosophie et badinage, pour le plus grand bonheur de la scène et du publique…

« Priam: Savez-vous pourquoi vous-êtes là, toutes si belles et si vaillantes? C’est parce que vos maris et vos pères et vos aïeux furent des guerriers. S’ils avaient été paresseux aux armes, s’ils n’avaient pas su que cette occupation terne et stupide qu’est la vie se justifie soudain et s’illumine par le mépris que les hommes ont d’elle, c’est vous qui seriez lâches et réclameriez la guerre. Il n’y a pas deux façons de se rendre immortel ici-bas, c’est d’oublier qu’on est mortel!
Andromaque: Oh! justement, père, vous le savez bien! ce sont les braves qui meurent à la guerre. Pour ne pas y être tué, il faut un grand hasard ou une grande habileté. Il faut avoir courbé la tête ou s’être agenouiller au moins une fois devant le danger. Les soldats qui défilent sous les arcs de triomphe sont ceux qui ont déserté la mort. Comment un pays pourrait-il gagner dans son honneur et dans sa force en les perdant tous les deux?
Priam: Ma fille, la première lâcheté est la première ride d’un peuple.
Andromaque: Où est la pire lâcheté? Paraître lâche vis-à-vis des autres, et assurer la paix? Ou être lâche vis-à-vis de soi-même et provoquer la guerre?
Demokos: La lâcheté est de ne pas préférer à toute mort la mort pour son pays  »

« Pâris: Mon cher Hector, c’est vrai. Jusqu’ici, j’ai toujours accepté d’assez bon coeur les séparations. La séparation d’avec une femme, fût-ce la plus aimée, comporte un agrément que je sais goûter mieux que personne. La première promenade solitaire dans les rues de la ville au sortir de la dernière étreinte, la vue du premier petit visage de couturière, tout indifférent et tout frais, après le départ de l’amante adorée au nez rougi par les pleurs, le son su premier rire de blanchisseuse ou de fruitière, après les adieux enroués par le désespoir, constituent une jouissance à laquelle je sacrifie bien volontiers les autres…Un seul être vous manque, et tout est repeuplé…Toutes les femmes sont créées à nouveau pour vous, toutes sont à vous, et cela dans la liberté, la dignité, la paix de votre conscience…Oui, tu as bien raison, l’amour comporte des moments vraiment exaltants, ce sont les ruptures…Aussi ne me séparerai-je jamais d’Hélène, car avec elle j’ai l’impression d’avoir rompu avec toutes les autres femmes, et j’ai mille libertés et mille noblesses au lieu d’une. »

« Hécube: A mesure que nous vieillissons, nous les femmes, nous voyons clairement ce qu’ont été les hommes, des hypocrites, des vantards, des boucs. A mesure que les hommes vieillissent, ils nous parent de toutes les perfections. Il n’est pas un souillon accolé derrière un mur qui ne se transforme dans vos souvenirs en créature d’amour.
Priam: Tu m’as trompé, toi?
Hécube: Avec toi-même seulement, mais cent fois. »

« Hécube: Tout pays est un pays de la jeunesse. Il meurt quand la jeunesse meurt.
Demokos: Vous ennuyer avec votre jeunesse. Elle sera la vieillesse dans trente ans.
Hécube: Erreur! Quand l’homme adulte touche à ses quarante ans, on lui substitue un vieillard. Lui disparaît. Il n’y a que des rapports d’apparence entre les deux. Rien de l’un ne continue en l’autre.
Demokos: Le souci de ma gloire a continué, Hécube.
Hécube: C’est vrai. Et les rhumatismes… »

« Hélène:…l’homme qui découvre la faiblesse d’une femme, c’est le chasseur à midi qui découvre une source. Il s’en abreuve. Mais n’allez pourtant pas croire, parce que vous avez convaincu la plus faible des femme, que vous avez convaincu l’avenir. Ce n’est pas en manœuvrant des enfants qu’on détermine le destin… »

« Hector: Écoute-la, Cassandre. Écoute ce bloc de négation qui dit oui! Tous m’ont cédé. Pâris m’a cédé, Priam m’a cédé, Hélène me cède. Et je sens qu’au contraire dans chacune de ces victoires apparentes, j’ai perdu. On croit lutter contre des géants, on va les vaincre et il se trouve qu’on lutte contre quelque chose d’inflexible qui est reflet sur la rétine d’une femme. Tu as beau me dire oui, Hélène, tu es comble d’une obstination qui me nargue! »

 » Andromaque: Vous ne l’aimez pas. On ne s’entend pas, dans l’amour. La vie de deux époux qui s’aiment, c’est une perte de sans-froid perpétuelle. La dot des vrais couples est la même que celle des couples faux: le désaccord originel. Hector est le contraire de moi. Il n’a aucun de mes goûts. Nous passons notre journée ou à nous vaincre l’un l’autre ou à nous sacrifier. Les époux amoureux n’ont pas le visage clair.« 

« Hélène:…L’aimantation, c’est aussi un amour, autant que la promiscuité. C’est une passion autrement ancienne et féconde que celle qui s’exprime par les yeux rougis de pleurs ou se manifeste par le frottement. Je suis aussi à l’aise dans cet amour qu’une étoile dans sa constellation. J’y gravite, j’y scintille, c’est ma façon à moi de respirer et d’éteindre. On voit bien les fils qu’ils peut produire, cet amour, de grands êtres clairs, bien distincts, avec des doigts annelés et un nez courts. Qu’est-ce qu’il va devenir, si j’y verse la jalousie, la tendresse et l’inquiétude! Le monde est déjà si nerveux: voyez vous-même! »

Du même auteur : L’école des indifférents

L’École des indifférents de Jean Giraudoux

avril 13, 2010 2 commentaires
L’Indifférent de Watteau

Dans « L’école des indifférents » Jean Giraudoux nous fait explorer grâce à l’esthétique du détail trois personnages « Jacques l’égoïste,  Bernard le paresseux et le faible Bernard ». La métaphore giralducienne loin de traiter les objets comme les humains et les humains comme des dieux, compare plutôt les humains à des objets et se livre à d’insolites jeux d’échanges entre le concret et l’abstrait. Une écriture poétique  avec des images en mouvement associant imagination, humour, fantaisie, lyrisme et profondeur philosophique!

« Quelle tristesse de se réveiller, de se lever! Il ne fallait pas nous apprendre à dormir une première fois: nos parents sont bien coupables. Égoïste! je me sacrifierais, à la condition de ne point me lever, pour un condamné à mort, pour un mandarin inconnu. Tous mes droits sur le monde, sur la richesse, sur les femmes, je vous les abandonne. Emportez mes livres. Mon argent est au font du troisième tiroir de ma commande, dans une ancienne boite à pilules…Prenez-le. Ne me laissez que le portrait de madame de Sainte-Sorbonne, je dois aller la voir aujourd’hui. Et je vais être beau! J’ai dormi sur le côté gauche, il faudra repassez  chez le coiffeur, où est ma glace? A quoi ressemblé-je, ce  matin?« 

« Singulier ami! A mesure que je m’éloigne de lui, il me semble moins le connaître; un jour passé sans  lui me le rend presque indifférent. Notre amitié ne se creuse point, ne se prolonge point en nous par des racines que chaque jour dédouble. Rien ne s’est modifié en moi du fait que je vis près de lui, si ce n’est que j’ai gagné, pour juger et animer le monde, son ironie, son lyrisme et son humour commodes. »

 » J’ai aussi une amie. Une amie que je n’aimerais pas moins si elle était moins trépidante. C’est elle qui est chargée dans le monde d’établir les courants d’air. Elle ouvre sans répit les portes d’armoire, les tiroirs, les coffrets… Son agitation ne l’empêche pas d’être rêveuse. C’est le temps qui trépide en elle comme dans les horloges. Comme les horloges, elle paraît toujours distraite, aveuglée. Je suis sûr qu’elle pleure, qu’elle rit en marchant. Pleurer d’ailleurs n’est pas assez dire. Elle ne pleure pas, elle sanglote. Cela dure juste vingt secondes, et ses yeux ne sont jamais rouges. Ils sont en mica.« 

« Il me semble maintenant que ma journée n’a plus de but, comme lorsque j’ai retrouvé un nom cherché pendant des heures. »

« Vous, vous êtes égoïstes. Vous plaisez, vous amusez, vous êtes de bon conseil. Mais chacun de vos gestes cache un arrière-geste. Vous ne prenez jamais parti entre deux personnes. Jamais vous ne m’avez contredite, jamais non plus vous ne m’avez approuvée qu’avec condescendance. Tout le monde aime confier des secrets à un ami, ainsi qu’on se plaît à enfermer une boite précieuse dans un coffret plus grand; vous, je crois que vous est indifférent, vous êtes  de ceux qui s’attendrissent plus sur la photographie de leurs amis que sur leurs amis eux-mêmes.« 

« Son corps reste un mannequin modèle et le linge glisse sur lui comme sur une statue. Son visage n’a pas d’ombre, pas de faiblesse: on n’y modèlera que l’indispensable; avec mille précautions on y posera le nez, la bouche et les yeux, de sorte qu’elle est aux autres femmes ce que sont les hommes rasés aux hommes barbus. Ses seins se gonflent, et parfument, ses genoux s’effleurent. »

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