Charly 9, le roi barjo

Charles IX fut de tous les rois de France l’un des plus calamiteux. A 22 ans, pour faire plaisir à sa mère, il ordonna le massacre de la Saint Barthélemy qui épouvanta l’Europe entière. Abasourdi par l’énormité de son crime, il sombra dans la folie. Courant le lapin et le cerf dans les salles du Louvre, fabriquant de la fausse monnaie pour remplir les caisses désespérément vides du royaume, il accumula les initiatives désastreuses. Transpirant le sang par tous les pores de son pauvre corps décharné, Charles IX mourut à 23 ans, haï de tous. Pourtant, il avait un bon fond.

Sur le carnage de la Saint Barthélemy:  » Une pancarte indique : Ici, l’amiral est pendu par les pieds à faute de tête!
Coligny nu, châtré aussi à coups de tranchant de pelle, n’est plus qu’un malheureux débris suintant qui commence à rendre des senteurs proprement insoutenables. Le monarque poursuit vers lui en humant l’air alors que les autres ne peuvent aller plus près. Navarre (qui pourtant ne sent pas la rose) s’arrête à son tour :
— C’est vrai que c’est quand même vigoureux comme odeur!… Charly, comment peux-tu supporter ces effluves et grimacer à mon fumet?
Charles IX contourne la dépouille verte et gonflée, visage l’effleurant. Il la renifle longuement. Sur la pointe des pieds, il se délecte du parfum des mutilations. Sa tête ondule au bout du cou comme un serpent qui danse. Il sourit derrière la carcasse en voyant là-bas princes et seigneurs serrant leur appendice nasal, se moque d’eux :
— Je ne bouche pas mon nez comme vous autres car le cadavre de son ennemi sent toujours bon. »

Le remords, c’est un rat mort dont l’odeur pue :  » — Voilà une souillure dont tu ne te laveras pas facilement. Tu as de tous les plus vils tyrans de l’Histoire réuni les forfaits ! Les Vêpres siciliennes et le banquet « fraternel » où César Borgia fit étrangler ses invités sont innocentes bagarres de rue d’après bals comparées à ton incroyable délit. Tout l’accuse en son esprit troublé. Même derrière lui, sur la tapisserie surannée et banale tel un décor d’opéra qu’il voit inversée dans le reflet, le cerf aux abois en a l’œil devenu noir qui clignote comme un battement de cils stupéfait.
— De toi à moi, quelle est la route ? reprend le roi face à son reflet. Que ferais-je désormais ? Où irais-je, chétif? Pour le mal que j’ai fait, il convient de me cacher. Dois-je me retirer dans ma chambre ou dans quelque désert ou sous quelque rocher? Où fuir?
Après ce torrent de paroles d’un jeune homme qui, d’ordinaire, n’en est pas prodigue, il s’exclame.
— À moi ! crie-t-il, les yeux troubles et la tête lourde. À moi !…
Maintenant accoudé, index le long de la tempe, il fait fumer son âme avec tous ses malheurs. Plus pâle qu’un cadavre et plus tremblant qu’un chien, de ses milliers de victimes il voit errer les ombres. Une main invisible s’appesantit sur lui. Bouche blême restant à demi ouverte, de puantes chenilles infectent le cerveau de Charles. Yeux fixes, il paraît égaré en ce beau jour de septembre attiédi et pris d’un souci plutôt entêté. Ses sens n’ont plus de sens. Son esprit qui s’envole le conduit à l’assaut d’une fantaisie s’emparant, à sa ceinture, d’un poignard fort riche et décoré de turquoises, il s’entaille l’index qui était contre sa tempe. La lame effilée ouvre la chair jusqu’à l’os et le sang coule sans que bouge un nerf de sa face. Triste, morne et pensif sous des lambris chamarrés, il lèche le sang et, alors qu’il coule à nouveau, le renifle longuement sous son grand nez de Valois. Lui, le buveur d’eau de fleurs, s’en délecte aussi en œnologue comme s’il goûtait un grand cru, trouve à l’hémoglobine une saveur ferreuse enivrante. Gencives rougies aux crocs blancs de souris, il constate : — Ça saoule. « 

De la fausse monnaie :   » — Qu’est-ce que c’est?
— Une pièce de monnaie que j’ai forgée!
Charly 9 a tendu son œuvre au prélat pour connaître son avis : — Qu’en pensez-vous, monsieur le cardinal de Lorraine ?!
L’interlocuteur saisit la rondelle entre les doigts de ses gants rouges et la soupèse.
— Oui, bon, c’est léger ! s’agace le monarque. C’est un teston en fer mais quoi, je n’allais pas prendre de l’or ou de l’argent non plus ! Vous savez combien ça coûte ?!
L’homme d’Église retourne la chose, en contemple le revers aux fleurs de lys écrabouillées puis l’avers où l’on voit, sous un front ceint de laurier, un profil d’enfant abîmé.
— Les défauts à la joue ressemblent aux rides qui me viennent précocement. J’y suis plus ressemblant que sur les traditionnelles, non ?
Le dignitaire catholique ne sait que répondre alors que Sa Majesté très excitée s’enflamme :
— C’est un premier essai, hein !
— Ah, parce que vous comptez en forger d’autres ?
— Plein ! Et aussi des écus soleil (peints en doré bien sûr), sols parisis, douzains, liards, deniers…
— Tu veux faire de la fausse monnaie ?
Demandant cela, Anjou écarquille ses yeux tandis que pour ceux, globuleux, de la reine mère, c’est déjà fait :
— Mamma mia…
Le cardinal se glisse une main dans le dos en s’interrogeant :
— Sommes-nous le 1er avril ? Ben non, c’était il y a presque deux semaines…
Charly 9 aimerait comprendre le manque d’enthousiasme du prélat lorrain :
— Vous ne trouvez pas ma pièce assez ronde ?
— Non, la rondeur, ça va… C’est surtout à quoi sert-elle ?
— À quoi ça sert ? Eh bien, mes sujets vont pouvoir s’acheter ce qu’ils veulent avec !… du pain, des brassées de radis, de bons morceaux de bœuf gras dont les boucheries regorgeront, je ne sais pas, moi. Tout ce qu’ils veulent, quoi !
Anjou se met à rire d’un bruit de moulinet alors que le souverain tend un bras à la César avec, au bout, la petite pièce à son effigie : — La France a un problème,  je le résous !  Elle n’a plus de sous, j’en fais comme ça il n’y a plus de problème. Fallait y penser, hein ? « 

Charly le bon, Charly le maudit :  » — Voulez-vous du muguet ? C’est de la part de Notre Majesté qui ne boit que de l’eau où trempent des fleurs…
Assis sur son banc et dos à un misérable lit de feuilles de châtaignier, un père squelettique, qui portait la cuillère à sa bouche d’un air rien moins que soumis, râle après Charly 9 :
— Pour une fois qu’il nous file à bouffer, celui-là !… Donnes-en une poignée, soldat, pour mettre dans la soupe.
Le père répartit également les clochettes et les feuilles de porte-bonheur dans chacune des écuelles de sa famille en calculant :
— Toujours ça de plus à becqueter !…
Puis ils se remettent à manger mais soudain suffoquent, tombent, les yeux révulsés. Ailleurs, c’est une mère qui fait boire à son tout-petit l’eau du gobelet où elle avait plongé la tige d’un brin :
— Allez, ça masquera l’odeur de vase de la Seine. Encore une gorgée pour Notre Altesse !
L’enfant devient violet, tétanisé. Des gens vomissent contre un mur orné d’un graffiti : « Roi de rien ! » Ils ont cru agir tel le monarque en mangeant leur porte-bonheur ou buvant l’eau des fleurs sauf que le muguet est particulièrement toxique. Tige, feuilles, clochettes, sont mortelles sitôt ingérées. D’une agression voisine de la digitaline, même l’eau où a plongé ce porte-bonheur enflamme la gorge, provoque des nausées, diarrhées immédiates. Panique respiratoire, augmentation fantastique de la pression artérielle, on meurt vite d’un arrêt cardiaque. C’est une hécatombe dans Paris.
— Ah, nom de Dieu de nom de Dieu ! Palsangué, vertuguoy, taguienne !…
Sous une frise de pierre où s’insèrent des enfants joueurs tenant des guirlandes fleuries, Catherine de Médicis passe, catastrophée, dans le couloir au rez-de-chaussée du pavillon des reines :
— Bon, le coup du muguet pour le 1er mai, ça aussi c’est une idée… il va falloir l’oublier et le mieux serait qu’en fait le roi retourne à la chasse.
— Oh, morte couille ! Je n’aurai donc jamais de repos ! Quoi ! Toujours des troubles !
Le monarque, dans le même pavillon que sa mère, grimpe à l’étage vers les appartements de sa femme :
— Trop heureux le mortel qui peut cacher sa vie ! Le trône est souvent chargé d’infortunes ! « 

Charly 9 de Jean Teulé , Julliard , 2011 , 2260018246, 240 pages, 19 €
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Vous avez raté votre vie ? Avec le Magasin des Suicides, vous réussirez votre mort !

lemagasindessuicides

Le Magasin des Suicides de Jean Teulé
Julliard, 2007
ISBN :  2260017088 – 157 pages – 17 €

Imaginez un magasin où l’on vend depuis dix générations tous les ingrédients possibles pour se suicider. Cette petite entreprise familiale prospère dans la tristesse et l’humeur sombre jusqu’au jour abominable où surgit un adversaire impitoyable : la joie de vivre.

 » Alan !… Combien de fois faudra-t-il te le répéter ? On ne dit pas « au revoir » aux clients qui sortent de chez nous. On leur dit « adieu » puisqu’ils ne reviendront jamais. Est-ce que tu vas finir par comprendre ça ?
Lucrèce Tuvache, très fâchée dans le magasin, cache entre ses mains crispées dans le dos une feuille de papier qui tremble au rythme de sa colère. Penchée sur son petit dernier, debout en short devant elle et qui la regarde de sa bouille réjouie, elle le sermonne, lui fait la leçon :
– Et puis cesse de chantonner : « Bon-zouour!…» quand des gens arrivent. Il faut dire d’un air lugubre : « Mauvais jour, madame…» ou : « Je vous souhaite le grand soir, monsieur. » Et surtout, ne souris plus ! Tu veux faire fuir la clientèle ?… Qu’est-ce que c’est que cette manie d’accueillir les gens en roulant des yeux ronds et en agitant les index dressés en l’air de chaque côté des oreilles ? Crois-tu que les clients viennent ici pour contempler ton sourire ? Ça devient insupportable, ce truc-là. « 

 » – Allô ? Ah, c’est vous, monsieur Tchang ! Bien sûr que je me souviens de vous : la corde, ce matin, c’est ça ?… Vous ?… Vous vouliez nous ?… Je n’entends pas (le client doit appeler d’un portable). Nous inviter à votre enterrement ? Oh, c’est gentil ! Mais vous allez faire ça quand ? Ah, vous avez déjà la corde au cou ? Alors, aujourd’hui mardi, demain mercredi… donc la cérémonie aura lieu jeudi. Ne quittez pas, je demande à mon mari…
Elle appelle au fond du magasin, près du rayon frais.
Mishima ! J’ai M. Tchang au bout du fil. Tu sais, le concierge de la cité des Religions Oubliées-Mais si, celui de la tour Mahomet. Il voudrait nous inviter à son enterrement jeudi. Ce n’est pas le jour où le nouveau représentant des établissements M’en Fous La Mort doit venir ? Ah, c’est le jeudi suivant. Donc, c’est bon. »

 » Le représentant avance dans le magasin en inscrivant les commandes de l’un et l’autre, arrive jusqu’au rayon frais qui l’étonne : – Eh bien, c’est drôlement vide ici : quelques pétales de digitale, baies de houx noir, champignons cortinaires resplendissants, Galerina marginata mais pas beaucoup d’animaux en boîtes percées de trous pour qu’ils respirent…
– Ah ça, nous, on a toujours eu un problème avec les animaux, reconnaît Mishima, que ce soit avec les grenouilles dorées, les serpents trigonocéphales ou les araignées veuve noire… Vous voyez, explique-t-il au représentant, le problème c’est que les gens sont tellement seuls qu’ils s’attachent aux animaux venimeux qu’on leur vend. Et les bêtes, c’est curieux, le sentent et ne les mordent pas. Une fois, tu te souviens, Lucrèce ?… une cliente qui nous avait acheté une mygale tueuse revient dans la boutique. Alors moi, j’étais très étonné et elle me demande si je vends des aiguilles. Je croyais que c’était pour se crever les yeux. Eh bien, pas du tout, c’était pour tricoter des petites bottines en coton perlé à son araignée qu’elle avait appelée Denise. Elles étaient devenues copines et, d’ailleurs, la dame l’avait en liberté dans son sac. Elle l’a sortie et fait courir sur sa main. Moi, je lui disais : « Mais rangez ça ! » Et elle, elle rigolait : « Denise m’a redonné goût à la vie. »
– Une autre fois, surenchérit Lucrèce, un dépressif nous a pris un cobra cracheur de venin qui ne lui a jamais craché dessus et que le client a fini par appeler Charles Trenet. Il n’aurait pas pu l’appeler Adolf ?! Nous, on a bien donné des prénoms de suicidés célèbres à chacun de nos enfants : Vincent pour Van Gogh, Marilyn pour Monroe… »