L’œuf du coq de Mohamed Zefzaf

La bonne fortune (1945) de Magritte.

L’œuf du coq est une chronique sociale qui dessine avec justesse l’état des lieux d’un Maroc où la pauvreté pousse des hommes et des femmes à la violence, à la corruption et à des comportements dont la morale n’a que faire…

 » J’ai appris aussi qu’il ne faut pas faire confiance aux clients des bars. Tout ce qu’ils racontent la nuit, ce sont des tissus de mensonges, un tas de boniments, qu’ils oublient le lendemain matin. Ils mentent, pour le sexe uniquement, pour un désir passager et répété. Après quoi, ils se débarrassent de toi, comme on le fait d’un objet sans valeur, jetable après emploi…Ces hommes, nos employeurs, changent de barmaids comme on change de chaussettes, sauf votre respect. Ils débutent comme garçons ou cireurs, puis, plus tard, deviennent propriétaires de bars et de bien d’autres choses. Je connais l’histoire de beaucoup d’entre eux. Lorsque la fortune leur tombe  entre les mains, ils n’en croient pas leurs yeux. Ils se souviennent toujours de leur passé. Ils sont obsédés à l’idée que leur avenir puisse ressembler à leur passé. C’est pour ça qu’ils sont hypocrites. Lâches parfois, ils font montre de leur force en profitant de la faiblesse d’autrui. Ils se méfient des gens au moment même où ils ne leur proposent qu’une fausse amitié. Ce genre d’êtres humains, il faut être un vrai renard pour obtenir leur confiance. Je ne m’adonnais à aucune espèce de fraude. J’ai pu clore le bec à mon employeur grâce à mon sérieux. Mais je dois avouer que le mensonge est un jeux merveilleux parfois. Quand tu dis la vérité, les gens doutent de ta sincérité. Un peu de sel dans le repas le rend encore plus succulent. »

 » Difficile de trouver un trou pour s’introduire dans cette société de Casablanca. La vie à Marrakech se déroule sur un rythme lent et en bavardages. Mais ici tout est différent. Au début, j’ai été choqué, mais je me suis habitué. On arrive à s’habituer à tout et sur le coup. Même quand il s’agit de la relation entre une vieille femme âgée ou d’âge mur, et un jeune homme. Les gens médisent et critiquent, tout en commettant eux-mêmes des crimes qui feraient frémir Satan en personne. Ah! Satan! Qu’il soit maudit, présent ou absent. Mais y a-t-il plus grand Satan qu’une femme? »

« …à Marrakech, on semble préférer que le viol porte sur un garçon, plutôt que sur une fille. C’est pourquoi je me suis enfui pour sauver ma peau. Mieux vaut pour moi me laisser violer par une vieille plutôt que de violer moi-même une jeune fille, de crainte des conséquences, surtout si l’un des membres de sa famille fait partie des hommes du Makhzen.  C’était justement le cas de Kenza, qu’Allah la maudisse au même titre que toutes ces semblables. Les garces, elles n’ont même pas la force de garder leurs cuisses fermées! En un clin d’œil, elles se laissent aller et deviennent comme la graisse de la terre. Après ça, elles disent en s’écriant: »Misère! Tu l’as fait! ». Ensuite on pleure et on se tape les cuisses et les joues avec les mains. Je me rappelle Kenza ce jour-là. Elle n’a pas arrêté de pleurer pendant deux heures…Mon Dieu, j’ai du par la duite qu’en Europe les filles sont emmenées, à un age déterminé, au cabinet d’un chirurgien pour être dépucelées. Et ici que font-ils, ces porcs? Ils jettent leurs concitoyens en tôle pour cinq ans, suite à une impulsion partagée. C’est pourquoi les filles ont commencé à se laisser sodomiser, et cette pratique s’est répandue dans le pays. »

« Nous avons étudié sans les cours d’histoire que nous, Marocains, nous étions en Andalousie, que nous avions commercé dans l’or et le sel en Afrique. Il y avait la prospérité, la vie était belle, et les savants étaient nombreux à toutes les époques. Alors pourquoi aujourd’hui, les universitaires sont devenus des vagabonds qui rôdent comme des âmes en peine dans les rues et les boulevards, buvant de l’alcool à brûler et s’empoisonnant au hachich? »

Mohamed Zefzaf. L’œuf du coq.1996, ISBN:978-9954-415-77-7.

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