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Le fils du pauvre de Mouloud Feraoun

mai 13, 2010 5 commentaires
William Adolphe Bouguereau.Young Shepherdess(1868)

Un village de la montagne kabyle au début du siècle. C’est là que vivent les Menrad. Ils ne font pas, comme on dit, figure de pauvres. Ils ne se rendent pas compte qu’ils sont pauvres. Ils sont comme les autres; voilà tout. Dans ce livre Mouloud Feraoun raconte sa propre histoire…

« Mon père, en effet, avait beaucoup de soucis pour faire vivre sa famille. Je n’outrepasse pas la vérité en disant que la seule utilité visible de ma scolarisation était mon absence prolongée de la maison qui réduisait la quantité de figues et de couscous que je mangeais. Je me souviens bien, à ce propos, des plaintes de ma mère pendant les grandes vacances et de son impatience à voir la fin des longs congés. Il lui fallait, à elle, beaucoup d’astuce et à mon père beaucoup de sueur pour joindre les deux bouts. »

« Les pères de famille qui passent leur temps à essayer de satisfaire les petits ventres peuvent-ils s’occuper également des petites cervelles?… »

« Nos ancêtres, paraît-il, se groupèrent par nécessité. Ils ont trop souffert de l’isolement pour apprécier comme il convient l’avantage de vivre unis. Le bonheur d’avoir des voisins qui rendent service, aident, prêtent, secourent, compatissent ou tout au moins partagent votre sort! Nous craignons l’isolement comme la mort. Mais il y a toujours des querelles, des brouilles passagères suivies de raccommodements à propos d’une fête ou d’un malheur. Nous sommes voisins pour le paradis et non pour la contrariété. Notre paradis n’est qu’un paradis terrestre, mais ce n’est pas un enfer. »

« Il existe deux catégories de gens: ceux qui se suffisent régulièrement et ceux qui passent, au gré de la bonne ou de la mauvaise fortune, de la misère la plus complète à l’humble aisance des favorisés du ciel. Mais on ne peut ni établir un classement définitif ni constater des différences essentielles dans le genre de vie des habitants. »

« A Tizi, on se connaît, on s’aime ou on se jalouse. On mène sa barque comme on peut, mais il n’y a pas de castes. Et puis, combien de pauvres se sont mis à amasser et sont devenus riches? Combien de riches se sont appauvris promptement avant d’être ruinés par l’usurier, que tout le monde respecte, craint et déteste. Il aura son tour, bien sûr, il mourra dans la mendicité. La loi est sans exception. C’est une loi divine. Chacun de nous, ici-bas, doit connaître la pauvreté et la richesse. On ne finit pas comme on début, assurent les vieux. Ils en savent quelque chose! »

« Les souvenirs d’enfance manquent de précision et de lien:on garde certaines images frappantes que le cœur peut toujours unir l’une à l’autre lorsqu’il les évoque. »

« Oh! les pauvres yeux de fous, je ne les verrai nulle part sans émotion. Eux seuls reflètent la souffrance de l’âme et recherchent éperdus ce que le cœur et le cerveau n’ont plus. C’est pour cela qu’ils sont hagards, terrifiés, terrifiants et pitoyables. Pourquoi Dieu n’accordent-t-il pas aux déments d’être aveugles? Je crois que leur souffrance serait plus supportable. »

« L’enfant ne fait pas grand cas en général de la tendresse de ses parents. C’est pour lui chose acquise. Il n’y pense même pas, il s’en lasse lorsqu’on le gâte. Il aspire à des affections supplémentaires: il fait des avances, cherche des amis, l’ingrat veut donner son petit cœur; il est prêt à trahir sa mère, à préférer un autre homme à son père, pourvu qu’il trouve quelqu’un de sûr. Ses naïfs élans butent contre l’indifférence des grandes personnes: il ne rencontre que la déception, source d’une première amertume. Dans les familles nombreuses, les frères sont tous des rivaux. Quant aux parents, leur souci constant est la lutte pour le couscous quotidien ou la gandoura annuelle. Ils sont nombreux, ces cœurs d’enfants qui ne se sont jamais ouverts et qui demeurent gros de tendresse renfermée. »

Mouloud Feraoun. Le fils du pauvre.1954, ISBN:2-02-026199-5.

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