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Cervelle ennuyée, le diable y trouve tente dressée

mai 6, 2011 2 commentaires

tuer le tempsDans ce roman sombre et halluciné, le lecteur entre dans l’esprit de Marie, professeur de Français cynique et misanthrope, et suit son épopée sanglante commencée depuis des années. Mère divorcée de trois enfants à la vie en apparence bien rangée, elle comble son ennui en tuant au hasard, sans mobile, sans remords, laissant à chaque fois derrière elle la première page d’un roman. Elle entreprend d’écrire sur des cahiers de brouillon un « Guide de survie à l’usage des assassins, des violeurs d’enfants et des pilleurs de tombes », faisant partager au lecteur son expérience de meurtrière à l’incipit au-dessus de tout soupçon.

 Passages choisis:
« Le monde est un roman, c’est l’avis de tous les romanciers. J’imagine que les charpentiers le perçoivent comme un bout de bois et les putes comme une MST. Ce sont sûrement elles qui sont les plus proches de la vérité. Chacun conçoit la réalité selon ses propres critères ; pour moi, le monde est une scène de crime à nettoyer, un charnier à la propreté clinique, incapable de transmettre à quiconque la moindre information sur l’identité des génocidaires. Rassurez-vous, je ne suis pas de ces maniaques hygiénistes qui passent l’aspirateur dix fois par jour et se lavent les mains tous les quarts d’heure avec un savon différent qu’ils jettent aussitôt : j’ai la phobie des indices. Des micro-indices. De tous ces éléments microscopiques, les cheveux, les poils, les fibres textiles, la salive, les gouttelettes de sang, la poussière, les écailles de peinture, les bris de verre, de phare, de clignotant, qui peuvent être prélevés sur n’importe quel support et analysés dans les quarante-huit heures. »

« On ne meurt pas de vieillesse mais de ne jamais avoir été jeune. C’est l’ennui qui nous bouffe et qui nous tue. L’ennui est bien pire que la solitude. Il est la solitude de soi. Une incomplétude définitive. Rien ne saurait l’endiguer. La vie consciente ne m’a jamais paru naturelle : c’est un processus subi que l’espèce a mis des générations à accepter. Le résultat de l’évolution est un recensement des survivants, il ne dit rien de l’histoire des espèces mortes. J’aimerais savoir combien ont disparu de ne pas avoir voulu exister. Des dizaines. Des centaines. Des milliers peut-être. Je me demande s’il faut plus de courage pour accepter de vivre, de mourir ou de tuer. Ce sont les trois principaux mécanismes du vivant. L’homme est la seule espèce à craindre le deuxième et à combattre le dernier. C’est un tort. Réprimer le désir de mort diminue également le désir de vie. Tout le monde meurt, certains sont assassinés, violés, battus : c’est dans l’ordre des choses. Il ne faut pas s’y opposer ; résister à ce que nous sommes sera toujours contre-productif. Ce que les hommes ont accepté, ils finiront par le refuser. La fin de l’humanité ne sera pas une guerre nucléaire, une catastrophe climatique, la chute d’une météorite ou une attaque extraterrestre. Ce sera un refus. Un simple refus. Définitif. Celui d’exister. L’ennui le précède ; nous y sommes déjà. »

« Les enfants ne devraient pas exister. On se contenterait de mettre en gestation des fœtus fécondés in vitro dans des utérus artificiels, loin de nous, en lieu sûr, en sous-sol d’immeubles dont les étages supérieurs seraient loués à l’année à des agences de pub, des cabinets d’avocats, les conserverait une quinzaine d’années à l’intérieur de grands bocaux remplis de fluides nutritifs, desquels on finirait par les sortir au moment opportun pour les envoyer faire les trois-huit ou bosser dans des centres d’appel surchauffés ; en leur octroyant le droit de vote, un appartement de fonction avec la télé en numérique et des tickets restaurants, ils se contenteraient de cette vie. C’est une solution à envisager dès maintenant. Cela règlerait de nombreux problèmes. On n’aurait plus à leur mentir, à leur faire croire qu’ils sont importants, ce serait la fin de l’hypocrisie universelle. »

Mon  Avis:  Marie est obsédée et son obsession est dangereuse : «Il y a quelque chose en moi qui semble en avoir besoin, qui me suggère de passer à l’acte parce que j’en suis capable. Il n’y a pas d’autre raison. On fait ce que l’on sait faire. Ce que l’on sait possible. On ne choisit pas son talent. Je me rends bien compte que cette explication est un peu courte. Je n’en ai pas de meilleure, il faudra vous en contenter ». Son esprit est comme armé d’un couteau, qui s’aiguise à l’ennui : « Marie devait admettre qu’elle enviait les massacres, les tueries, ces trop rares moments où la vie prenait tout son sens lorsqu’on la détruisait rageusement, que quelque chose de véritable s’ancrait dans le réel. L’homme était une marionnette, il fallait couper les fils pour que le temps de sa chute il prenne enfin vie. » . Calme et intégrée à sa communauté, il était impossible de la remarquer. La platitude de sa vie a garantie le succès de ses crimes : « Elle aimait les lacs, parce qu’elle savait que les morts par noyade y étaient plus nombreux que dans les mers et les océans. C’était une bonne chose. Les lacs étaient comme elle, ils tuaient par surprise, ils ne payaient pas de mine, profitaient de l’imprudence et de la bêtise des gens. ».  Sous sa plume acéré Nimzovich jongle avec l’horreur et nos phobies. Il rappelle que ça peut arriver près de chez vous : « Quand je l’ai vue sortir de chez elle, j’ai su que je n’aurais pas à chercher ma cible plus longtemps. Pas en raison de son embonpoint, de son âge, de sa béquille ou de son ignoble robe qui paraissait avoir été découpée dans un drap de maison de campagne dans les années cinquante. Elle a oublié de fermer la porte. Elle avait son porte-monnaie à la main. Je l’ai vue se diriger vers la boulangerie à cinquante mètres de là, j’ai traversé la rue et je suis entrée. Tuer est vraiment facile quand on a face à soi de si piètres victimes : certaines personnes sont de vrais pousse-au-crime… » On ne peut rester indifférent devant l’imagination prolifique de l’auteur : «Les cimetières étaient des endroits très ordonnés. Des lignes verticales, horizontales. Quitte à les profaner, elle ne comprenait pas pourquoi aucun groupuscule extrémiste ne s’était déjà amusé à tagguer des chiffres ou des lettres sur les tombes, pour en faire des grilles géantes de sudokus ou de mots croisés. », mais aussi devant les lumineuses déductions baignés dans l’humour tout au long des 500 pages : « L’abêtissement du monde aura besoin d’une armée de vieillards à la peau de nouveau-né …». L’univers littéraire est également très présent : « Mon goût des livres va de pair avec mon mépris des hommes, les premiers m’ont toujours paru être l’inverse des seconds. Les livres en contiennent forcément d’autres, bribes, échos ou réminiscences, ils se répondent et se complètent même à des siècles de distance, aucun d’eux jamais ne peut naître et mourir isolé, sans rien devoir aux précédents ni rien apporter aux prochains. Les hommes, en revanche, existent toujours seuls. Je crois qu’il faut une certaine dose de misanthropie pour écrire de bons livres. Les meilleurs, à mon sens, n’ont jamais parlé que de choses perdues, lointaines, irrattrapables, qui au fond ne voulaient pas être rattrapées. Aucun livre n’a été écrit avec un présent réel, dans une immédiateté de pensée, en transcrivant un lien direct d’esprit à d’esprit, un langage instantané, nécessaire, où le passé n’a pas sa place. Toute littérature est une négation du présent, les hommes n’écrivent que pour étaler complaisamment du souvenir, ressasser ce qui les a faits, s’en repaître, faute de pouvoir dire qui ils sont véritablement. La matière littéraire existera vraiment le jour où une page commençant par « je suis » sera évidente pour chacun. Les éditeurs, les libraires et les critiques sont des parasites du livre. Pas d’intermédiaires ni de commissions : de l’auteur au lecteur, des pensées des uns à celles des autres, comme ici. Nous avons noué une belle relation de confiance. Je retranscris ce que j’ai vécu ; vous lisez sans a priori. Tout se passe en bonne intelligence. ». Bref…, j’ai probablement l’esprit un peu pervers car j’ai savouré chaque page de « Tuer le temps ».  Un grand merci aux Agents Littéraires et aux éditions de l’Abat-jour qui m’ont permis de découvrir ce livre.

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