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Confidences à Allah, de Saphia Azzeddine

février 15, 2011 14 commentaires

Confidences à allahJbara, petite bergère, devient Shéhérazade, prostituée, et enfin Khadija, l’épouse d’un imam respecté. Une libération s’esquisse au milieu des tourments. Une réconciliation aussi, peut-être avec les hommes comme avec Dieu, à qui, dans son monologue fiévreux, sur lequel souffle une rage irrépressible, Jbara s’adresse sans cesse, à la fois fidèle et rebelle, respectueuse et mutine, l’implorant, lui demandant pardon ou lui rendant grâce. Arrivé au bout de son récit, le lecteur découvre que ce cri de révolte était avant tout une bouleversante prière. Confidences à Allah est un témoignage direct, cru, et cependant plein de poésie et d’humour, sur l’oppression des femmes. Tout en décrivant les pires dérives d’une société figée dans le patriarcat, hypocritement arcboutée sur un islam caricatural, Saphia Azzeddine livre, plus qu’un constat, un message de foi et d’espoir.

 » Tafafilt c’est la mort et pourtant j’y suis née. Je m’appelle Jbara. Il paraît que je suis très belle mais que je ne le sais pas. Ça me fait une belle jambe à moi d’être belle. Je suis pauvre et j’habite dans le trou du cul du monde. Avec mon père, ma mère, mes quatre frères et mes trois sœurs. Ça baise comme des salauds chez les pauvres, parce que c’est gratuit. De toute façon, personne, à l’époque, ne m’a jamais dit que j’étais belle. On ne dit pas ces choses-là chez moi. Ce n’est pas quelque chose qui compte, la beauté, à Tafafilt, ça ne rapporte rien. Surtout on ne sait pas ce qui est beau ou ce qui ne l’est pas. Mon père serait incapable de vous dire si je suis belle, ma mère aussi. Ils diraient tout au plus : « C’est une fille travailleuse, Jbara ! » C’est une notion de riche, la beauté. Moi, pour l’instant, je suis travailleuse, on va dire. On n’est pas très éduqués dans mon bled. D’ailleurs on ne m’a jamais éduquée, on m’a juste gueulé dessus, bousculée et interdit des choses. Oui, interdit d’abord. Tout est haram chez nous. Même moi je suis haram mais ça non plus, je ne le sais pas. »

Alice Belaïdi interprète Jbara l’héroïne du livre

« Je l’aime, ma mère. Enfin, je ne suis pas sûre de l’aimer comme les autres gens aiment. Avec des sentiments et tout. Moi ma mère je l’aime parce qu’elle me fait pitié. Elle baisse toujours les yeux et marmonne dans sa barbe comme une folle. Parfois, elle récite le seul verset coranique qu’elle connaît et parfois elle parle à ses carottes. Elle met des oignons dans tous les plats ma mère, pour pouvoir pleurer en paix. Elle est toute courbée parce qu’on habite sous une tente. Le plus dingue pour moi, c’est qu’elle supporte mon père. »

« Ça gueule tout le temps chez moi. Sauf quand mon père n’est pas là, il y a du silence. Il est souvent chez le fkih du village voisin. Un fkih, c’est — comment dire en restant polie ? — c’est… c’est comme un imam. Non, pas du tout. Jamais. Ce n’est pas juste pour les vrais imams. Non, un fkih c’est en général le plus idiot du village qui ne veut pas bosser pour de vrai alors un jour il décide de devenir imam. Enfin, c’est eux qui s’appellent comme ça. Un vrai imam, normalement, c’est un type bien qui ne fait rien de mal. Il faut y aller pour représenter Allah sur terre, il faut être sacrement à la hauteur. Les fkihs, eux, en général ils ne savent ni lire ni écrire. Et la plupart du temps ils puent des pieds. Ce sont des dangers publics qui bouffent gratos, qui vivent à l’œil sur le dos des pauvres et des ignorants. De vrais enfoirés que tous les pauvres gens respectent et craignent, en plus. Mon père le premier. »

« Je sais que c’est un mot magnifique, Inch’Allah. C’est comme le petit espoir en plus qui fait que tout devient possible, comme un petit coup de pied aux fesses qui me réveille quand je perds espoir, comme si Allah me disait : « Je n’ai pas encore pris Ma décision alors lève-toi et tu verras. » Je sais que la décision finale T’appartient, Allah, mais je me dois d’escalader tout en haut de la montagne même quand les nuages m’empêchent de voir le sommet. Les fainéants, eux, ils prennent Inch’Allah à la lettre parce que ça les arrange trop de dire que c’est à Toi de décider. Que si ça merde c’est parce qu’Allah ne voulait pas que ça arrive. Que c’est la volonté d’Allah. C’est sûr que le cul vissé sur un matelas, rien n’arrive, père ! Inch’Allah un jour tu te lèveras, père ! »

« Eh oui, on devient mesquin quand on est pauvre et qu’on se fait traiter comme de la merde tous les jours. Si vous êtes riches et que vous avez des « employés de maison » ou des bonniches, sachez qu’un jour ou l’autre vous nous avez goûtés. Vous avez bouffé le crachat, la crotte de nez, le molard, la pisse, le sperme ou le caca de l’un de nous. Au moins une fois. C’est sûr. Que vous nous traitiez bien, que vous soyez attentionnés ou tout simplement des chiens avec nous, vous nous avez goûtés, vous avez un peu de nous en vous… Parce que vous êtes riches et qu’on est misérables. C’est comme ça. »

« Je hais mon voile mais là-dessous je peux pleurer en liberté. Pleurer cette misère à laquelle j’échappe de justesse mais que je côtoie malgré tout. Pleurer cette jeunesse qui me ressemble et qui serait la mienne si le destin ne m’avait portée ailleurs, pleurer ces regards vides qui n’attendent rien. Sauf peut-être qu’un jour vous arriviez à vous mettre à leur place pour comprendre que c’est insoutenable et qu’il faut faire quelque chose. Essayez. Juste une minute. Vous n’y arrivez pas ? Essayez encore. Je vais vous aider. Regardez comme c’est chiant d’attendre un bus en retard. Eh bien, imaginez que cette attente dure toute la vie. Vous n’y arrivez toujours pas ? Pourtant nous on arrive à imaginer votre vie. Facilement en plus. Éradiquez les rats, éradiquez les bidonvilles et vous verrez comme les barbes rétréciront. Vous commencez toujours par la fin, c’est injuste. » 

« Croire en Toi Allah n’est pas une évidence, mais plutôt un combat. Un combat difficile même, comme celui que les bonnes mènent contre la poussière. Ce n’est jamais gagné. Et il est éternel. Réciter inlassablement les mêmes prières ne m’a pas forcément rapprochée de Toi, Te rendre grâce à heures fixes non plus. Ce qui a rendu ma détresse plus supportable c’est Ta présence, quand au plus bas je Te disais : Allah, dis-moi que ça va aller mieux pour moi, fais clignoter une étoile pour me dire oui, s’il Te plaît. Et Tu faisais clignoter l’étoile… J’interdis à quiconque de me dire que ce sont mes yeux qui clignaient car je les ai bien vues ces étoiles en prison, et elles clignotaient ! Ce qui anime ma foi c’est de T’aimer. T’aimer m’a permis de m’aimer et m’aimer m’a permis d’aimer. »

Confidences à Allah, Saphia Azzeddine [9782756101194] – 200,00Dhs.

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