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Méchamment les oiseaux de Suzanne Prou

janvier 4, 2011 Laisser un commentaire

 Suzanne ProuMonsieur mon passé
Laissez-moi passer
J’ai comme un rencard
Qui me rend bizarre
Comme les gens pressées
Qui n’veulent pas causer
Pour pas faire d’histoire
On chang’ra d’trottoir
(L.Ferré)

Dans le salon où le quinquagénaire a été installé pour qu’il puisse se rendre sans peine au jardin quand il veut prendre l’air, il attend que repos et médicaments le guérissent de cette dépression nerveuse qui l’a terrassé subitement. On lui a dit qu’il avait eu une syncope, qu’il avait balbutié quelques mots à propos d’oiseaux qu’on devait chasser. A quoi se rattache cette obsession des oiseaux? Il a l’intention d’en rechercher l’origine quand il sera moins las. Pour le moment, il se désintéresse de tout et de tous. Il laisse simplement son esprit jongler avec les souvenirs qui remontent d’eux-mêmes du fond de sa mémoire et s’ordonnent comme les fragments colorés d’un kaléidoscope en scènes changeantes où la vérité dissimulée dans l’imaginaire se décante peu à peu.

« Je suis un être à part. J’ai cessé de me sentir responsable de mes actes, de mes pensées, de mes sentiments. Les impulsions les plus saugrenues, les démissions les plus lâches, je décide qu’elles font parties de mon mal. Je peux me vautrer à loisir dans la fange de mes imaginations les plus basses. J’ai ouvert la figue : les vieilles convoitises, les anciennes rancunes, les haines, les frustrations, tout avance et se presse. Il n’y a plus d’interdit, de frein. Cela grouille, fermente, croupit, lève, crève, pullule, craque, coule : pustules, sanie, grangère, ordure. Pourtant, dans les tréfonds qui remonte au jour, il y a des bouffées de fraîcheur pure : c’est le souvenir de Lila en robe de distribution des prix, c’est la petite main de Julien serrant la mienne quand je l’emmenais voir passer le défilé du 14 Juillet. Il admirait les beaux uniformes, il voulait devenir général, Nous aimions les chevaux et les musiques militaires. En ce temps-là, nous étions complices, mon fils et moi. Régine, Pauline étaient des femmes, Lila, un bébé. Nous, les hommes, nous achetions du chewing-gum et des billes en cachette. »

« Ma cloison de verre, ces temps-ci, s’amincit, se fissure, mon indifférence craque. J’ai pensé au temps où nous allions, main dans la main, mon fils et moi. J’ai évoqué mes espoirs d’alors, qui ont tous été déçus. J’ai mes responsabilités dans l’échec de ce qu’on pourrait appeler ma mission paternelle, que je nomme plus simplement amitié. Ma mère avait la sienne dans notre mésentente, et les parents de ma mère sans doute avaient la leur. Chaque génération se lamente à propos des choix de celle qui lui succède ; chacune a tort et raison à la fois. La vérité n’est-elle pas dans la fatalité qui nous fait haïront à leur tour ? Et si ce n’est nous-mêmes qu’ils rejettent, c’est notre conception de la vie, nos croyances, nos certitudes. Pauline a voulu s’expatrier ; elle nous ramènera un jour un époux olivâtre qu’il nous faudra bien accueillir. Ma belle Lila va se marier, mais sais-je dans combien de lits, avec combien de compagnons elle a fait son apprentissage ? Je fermais les yeux sur sa légèreté, mais j’ai passé bien des nuits à attendre dans l’obscurité le grincement du pêne dans la serrure qui me dirait qu’enfin elle était de retour. J’ai versé parfois des larmes solitaires en regrettant la fierté que j’aurais eue, de conduire une vierge sage à l’autel. Et maintenant mon fils unique part vers l’aventure révolutionnaire, sans regret pour le nid dans lequel il a vécu son enfance, son adolescence. Une chaîne d’amour, la famille ? Non, une succession de haines plus ou moins avouées, plus ou moins violentes. J’ai longtemps détesté ma mère ; je me suis promis, étourdiment, que mes enfants trouveraient en moi un père juste, compréhensif set bon. Je ne sais ce qui s’est passé ; j’ai dû perdre un fil, laisser échapper une maille : l’ouvrage a été gâté. »

« Lila est venue s’assoire près de moi. Elle tenait un livre à la main, qu’elle ne lisait pas. Elle me regardait. Je n’ai pas l’habitude d’être observé ainsi par ma fille ; d’ordinaire, elle s’occupe à peine de moi ; je suis un meuble, une utilité. Mais peut-être était ce justement parce que j’étais devenu inutile que je commençais à l’intéresser ? Un père qui ne travaille pas, qui traîne toute la journée en pantoufles, c’est un personnage nouveau. M’apparentais-je, dans sa pensée, aux beatniks, aux clochards dont elle fait tant de cas ? Peut-être avais-je l’air, avec mon visage mal rasé à l’expression bougonne, de refuser la société de consommation. Ou bien le reflet de mes rêves colore-t-il ma personne ? […] Lila a dit qu’elle voulait m’annoncer une grande nouvelle. J’ai redouté un malheur. C’en était un : Lila veut se marier. Peu m’importe, maintenant, que Lila s’en aille, que je la voie seulement les dimanches ou les jours fériés ; que Lila devienne grosse, ménagère, qu’elle accouche, qu’elle allaite, qu’elle s’embourgeoise, qu’elle se mettent à pantoufler. Lila quittera l’essaim brillant au milieu duquel elle était reine, elle appartiendra à un homme, le jour et la nuit. Au lieu de se retirer au matin, comme Cendrillon, fuyant la fête, éclaboussée encore de néons et tintinnabulant de rires, pour aller se coucher dans sa chambre de petite fille, elle cohabitera avec son mari. Il la verra habillée et il la verra nue ; il la verra souriante ou grincheuse, laide ou jolie. Il connaîtra toutes les images de Lila, celles que j’ai collectionnées au cours des ans, et d’autres, bien d’autres encore. Cela m’est indifférents : je l’ai dit, je n’aime plus personne. »

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