La Main de Fatima

Les révoltés de Cordoue d'Ildefonso Falcones (traduit de La Mano de Fatima)
Robert Laffont, 2011, 978221115404, 877 pages, 23.90 €

L’histoire:  Dans la seconde moitié du 16e siècle, tandis que l’Inquisition continue à soumettre de son talon de fer la vie politique, religieuse et culturelle des royaumes espagnols, dans les montagnes et les vallées des Alpujarras, au sud de la Péninsule, l’heure de la révolte a sonné. Ecoeuré par les injustices, les expropriations et les humiliations, les musulmans se dresse contre l’oppresseur afin qu’on reconnaisse leurs droits civils et religieux. Parmi eux, Hernando, dit le nazaréen, né d’une mauresque violée par un prêtre, qui rêve d’unir sa vie à celle de l‘incandescente Fatima, est entraîné dans un combat qu’il fera sien et qui le forgera. Tour à tour muletier, esclave entre les mains des Barbaresques, dresseur dans les haras royaux de Cordoue, et lettré à la Cour, il n’aura de cesse de lutter, au péril de sa vie, pour réconcilier les deux religions en guerre et rendre à sa culture la dignité et la place qu’elle mérite.

 Passages choisis:

« Ils étaient tous forcés de connaître le Notre-Père, l’Ave Maria, le Credo, le slave et les Commandement en espagnol : les enfants maures, grâce aux leçons qu’ils recevaient du sacristain ; les hommes et femmes, à travers les cours de religion qu’on leur donnait le vendredi et le samedi, et auxquels ils devaient assister sans peine de se voir frappés d’une amende et d’une interdiction de mariage. Lorsqu’ils prouvaient qu’ils connaissaient par cœur les prières, alors seulement ils étaient exemptés de venir en classe pendant la messe, certains priaient. Les enfants, attentifs au sacristain, le faisaient à voix haute, presque en criant, ainsi que le leur avaient appris leur parents qui, de cette manière, pouvaient tromper la présence agitée du bénéficier et prononcer en cachette : Allahou Akbar. Beaucoup le murmuraient les yeux fermés, en soupirant. »

« Au Xe siècle, le processus d’indépendance de Cordoue vis-à-vis de l’Orient atteignit son zénith, et Abderrahman III s’érigea en calife d’Occident, successeur et vicaire de Mohamed, prince des croyants et défenseur de la loi d’Allah. Dès lors, Cordoue devient la ville la plus importante d’Europe, héritière culturelle des grandes capitales orientales, avec plus de mille mosquées, des milliers d’habitations, de commerces, et près de trois cents bains publics. A Cordoue rayonnèrent les sciences, les arts et les lettres. Trois siècles plus tard, elle fut reconquise par la chrétienté et le roi saint, Ferdinant III, après six mois de siège, mené depuis la Ajerquia à la medina, les deux parties qui divisaient la ville. »

« – Il existe deux façons de monter à cheval, reprit le roi : la première, avec la bride, comme le font les chrétiens de tous les villages, moins les Castillans, qui nous copient largement et que leurs grandes et lourdes armures empêchent de faire beaucoup de mouvements. Quand le Diable Tête de Fer monte sur les chevaux, ceux-ci tremblent et se pissent dessus. Je l’au vu. Il les domine et les soumet avec cruauté…comme il le fait avec les hommes. Nous les musulmans, nous montons différemment : à la genette, comme les Arabes dans les déserts, en utilisant des étriers courts et en guidant le cheval avec les jambes et les genoux, pas seulement avec les brides et les éperons. Sois dur si tu dois l’être, mais surtout sois intelligent et sensible. Avec ces seules vertus tu réussiras à dominer ces animaux.
– Ibn Hamid, tu as choisi un animal à robe noire. Les couleurs des chevaux correspondent aux quatre éléments : air, feu, eau, terre. Les chevaux moreaux comme celui-là ont pris leur couleur de la terre et ils sont mélancoliques, raison pour laquelle il t’a paru tranquille, mais ils sont également vils et ont la vue basse. C’est pour ça qu’il t’a fait tomber. »

Mon avis:  Il m’a beaucoup plu pour sa construction, son habileté et l’authenticité des personnages. L’auteur a vraiment creusé profond. C’est un ouvrage richement documenté sur un épisode xénophobe de l’Age d’Or espagnol. Déchiré entre deux religions, le personnage de Hernando prend vie d’une lettre adressé au roi Philipe II : « Les Maures se sont révoltés, c’est vrai, mais ce sont les vieux-chrétiens qui les poussent au désespoir, avec leur arrogance, leurs larcins et l’impudence avec laquelle ils s’approprient leurs femmes. Même les prêtres se comportent ainsi. Comme un village entier s’était plaint de son curé auprès de l’archevêque, celui-ci donna l’ordre de vérifier le motif de la plainte. Emmenez-le loin d’ici, demandaient les paroissiens… ou, sinon, mariez-le, car tous nos enfants naissent avec des yeux aussi bleus que les siens. ». On parcourt avec le héros un long chemin : sa condition d’orphelin, la guerre, l’esclavage aux mains d’un corsaire et l’exil sur des terres hostiles où il n’avait rencontré que haine et malheur. La pauvreté et le dur labeur, les erreurs et le retour à la communauté, la fortune aux écuries royaux…L’imagination s’envole sans peine pour revivre l’époque de la révolution Cordoue et découvrir la beauté de la civilisation arabe. C’est fort. C’est tragique. C’est beau. Exactement ce qu’il faut pour les journées ramadanesques.
Merci à News book et aux éditions Robert Laffont pour l’envoi !

La bande annonce du livre:

Les Croisades Vues Par Les Arabes

Les Croisades Vues Par Les Arabes d'Amin Maalouf
Jean-Claude Lattès, 1983,  9782290119167,  317 pages

Juillet 1906 : il fait chaud sous les murailles de Nicée. A l’ombre des figuiers, dans les jardins fleuris, circulent d’inquiétantes nouvelles : une troupe formée de chevaliers, de fantassins, mais aussi de femmes et d’enfants, marche sur Constantinople. On raconte qu’ils portent, cousues sur le dos, des bandes de tissu en forme de croix. Ils clament qu’ils viennent exterminer les musulmans jusqu’à Jérusalem et déferlent par milliers. Ce sont les Franj. Ils resteront deux siècles en Terre sainte, pillant et massacrant au nom de Fieu. Cette incursion barbare de l’Occident au cœur du monde musulman marque le début d’une longue période de décadence et d’obscurantisme. Elle est ressentie aujourd’hui encore, en Islam, comme un viol.

« Les calife, ses prédécesseurs, ont été pendant les deux siècles qui ont suivi la mort du prophète (632-833) les chefs spirituels et temporels d’un immense empire qui, à son apogée, s’étendant de l’Indus aux Pyrénées, et qui a même poussée une pointe en direction des vallées du Rhône et de la Loire. Et la dynastie abbasside, à laquelle appartient al-Moustazhir, a fait de Bagdad la ville fabuleuse des Mille et Une nuits. Au début du IXe siècle, du temps où régnait son ancêtre Haroun al-Rachid, le califat était l’Etat le plus riche et le plus puissant de la terre, et sa capitale le centre de la civilisation la plus avancée. Elle avait mille médecins diplômés, un grand hôpital gratuit, un service postal régulier, plusieurs banques dont certaines avaient des succursales en chine, d’excellentes canalisations d’eau, le tout-à-l’égout ainsi qu’une papeterie…les occidentaux qui n’utilisaient encore que le parchemin à leur arrivée en orient, apprendront en Syrie l’art de fabriquer le papier à partir de la paille de blé. Mais en cet été sanglant de 1099 où al-Harawi est venu annoncer au diwan d’al-Moustazhir la chute de Jérusalem, cet age d’or est depuis longtemps révolu. Haroun est mort en 809. Un quart de siècle plus tard, ses successeurs ont perdu tout pouvoir réel, Baghdad est à moitié détruite et l’empire s’est désintégré. Il ne reste plus que ce mythe d’une ère d’unité, de grandeur et de prospérité qui hantera à jamais les rêves des Arabes. Les abbassides régneront encore, il est vrai, pendant quatre siècles. Mais ils ne gouverneront plus. Ils ne seront plus que des otages entre les mains de leurs soldats turcs ou perses, capables de faire et de défaire les souverains à leur guise, en ayant le plus souvent recours au meurtre. Et c’est pour échapper à un tel sort que la plupart des califes renonceront à toute activité politique, Cloitrés dans leur harem, ils s’adonneront désormais exclusivement aux plaisirs de l’existence, se faisant poètes ou musiciens, collectionnant les jolies esclaves parfumées. »

 » A Maara, les nôtres faisaient bouillir des païens adultes dans les marmites, ils fixaient les enfants sur les broches et les dévoraient grillés. Cet aveu du chroniqueur franc Raoul de Caen, les habitant des localités proches de Maara ne le liront pas, mais jusqu’à la fin de leur vie ils se rappelleront ce qu’ils ont vu et entendu. Car le souvenir de ces atrocités, propagé par les poètes locaux ainsi que par la tradition orale, fixera dans les esprits une image des Franj difficile à effacer…Jamais les Turcs n’oublieront le cannibalisme des Occidentaux. A travers toute leur littérature épique, les Franj seront invariablement décrits comme des anthropophages. Cette vision des Franj est-elle injuste ? Leurs chefs l’affirmeront l’année suivante dans une lettre officielle au pape : Une terrible famine assaillit l’armée à Maara et la mit dans la cruelle nécessité de se nourrir des cadavres des Sarrasins. Mais cela semble bien vite dit. Car les habitants de la région de Maara assistent, durant ce sinistre hiver, à des comportements que la faim ne suffit pas à expliquer. Ils voient, en effet, des bandes de Franj fanatisés, les Tafurs, qui se répandent dans les campagnes en clamant tout haut qu’ils veulent croquer la chair des Sarrasins, et qui se rassemblent le soir autour du feu pour dévorer leurs proies. Cannibales par nécessité ? Cannibales par fanatisme ? Tout cela parait irréel, et pourtant les témoignages sont accablants, aussi bien par les faits qu’ils décrivent que par l’atmosphère morbide qu’on y ressent. A cet égard, une phrase du chroniqueur franc Albert d’Aix, qui a participé personnellement à la bataille de Maara, reste inégalable dans l’horreur : Les nôtres ne répugnaient pas à manger non seulement les Turc et les Sarrasins tués mais aussi les chiens ! « 

 

Sur les traces du ChuChoteur

Le Chuchoteur de Donato Carrisi
Calmann-lévey, 2010,  9782702141045,  438 pages
 

Cinq petites filles ont disparu.
Cinq petites fosses ont été creusées dans la clairière. Au fond de chacune, un petit bras, le gauche.
Depuis qu’ils enquêtent sur les rapts des fillettes, le criminologue Goran Gavila et son équipe d’agents spéciaux ont l’impression d’être manipulés. Chaque découverte macabre, chaque indice les mènent à des assassins différents. La découverte d’un sixième bras, dans la clairière, appartenant à une victime inconnue, les convainc d’appeler en renfort Mila Vasquez, spécialiste des affaires d’enlèvement. Dans le huis clos d’un appartement spartiate converti en QG, Gavila et ses agents vont échafauder une théorie à laquelle nul ne veut croire : tous les meurtres sont liés, le vrai coupable est ailleurs. Quand on tue des enfants, Dieu se tait, et le diable murmure…

Extraits Choisis:
 

Les enfants ne voient pas la mort. Parce que leur vie dure une journée, du réveil au coucher.

 

« —    Je vois des fillettes mortes. Même si elles n’y sont pas. Leurs visages sont la somme des visages de leurs parents. Aussi je peux voir les victimes. 

—     Moi, je vois cinq cellules familiales. Chacune d’origine sociale différente. Avec différents revenus et niveaux de vie. Je vois des couples qui, pour une raison ou pour une autre, n’ont eu qu’un enfant. Je vois des femmes qui ont largement passé la quarantaine et qui ne peuvent donc plus biologiquement espérer une autre grossesse… C’est ce que je vois, dit Goran en se tournant pour la regarder. Ce sont eux, ses vraies victimes. Il les a étudiés, il les a choisis. Une fille unique. Il a voulu leur enlever tout espoir de faire le deuil, de tenter d’oublier la perte. Ils devront se rappeler ce qu’il a fait pendant le reste de leurs jours. Il a amplifié leur douleur en leur enlevant leur futur. Il les a privés de la possibilité de transmettre un souvenir d’eux-mêmes dans les années à venir, de survivre à leur mort… Et il s’est nourri de ça. C’est cela, la rétribution de son sadisme, la source de son plaisir. « 

« Nous les appelons “monstres” parce que nous les sentons loin de nous, et donc nous les voulons différents, disait Goran dans ses séminaires. Au contraire, ils nous ressemblent en tout et pour tout. Mais nous préférons balayer l’idée qu’un de nos semblables est capable de telles atrocités. En partie pour absoudre notre nature. Les anthropologues appellent ça la dépersonnalisation du coupable, et cela constitue souvent le principal obstacle à l’identification d’un tueur en série. Car un homme a des points faibles et peut être capturé. Pas un monstre. » Pour cette raison, Goran avait accroché dans sa salle de cours la photo en noir et blanc d’un enfant. Un petit d’homme dodu et sans défense. Ses étudiants la voyaient tous les jours et finissaient par se prendre d’affection pour cette image. Quand plus ou moins au milieu du semestre  quelqu’un avait le courage de lui demander de qui il s’agissait, il les mettait au défi de deviner. Les réponses étaient variées et pleines de fantaisie. Et il s’amusait de leurs expressions quand il leur révélait que cet enfant était Adolf Hitler. Après la guerre, le chef nazi était devenu un monstre dans l’imaginaire collectif, et pendant des années les nations qui étaient sorties victorieuses du conflit s’étaient opposées à toute autre vision. Ainsi, personne ne connaissait les photos de l’enfance du Führer. Un monstre ne pouvait pas avoir été un enfant, il ne pouvait pas avoir ressenti autre chose que de la haine, avoir vécu une existence similaire à tant d’autres enfants de son âge, qui étaient par la suite devenus ses victimes. « Pour beaucoup de gens, humaniser Hitler revient à  l’expliquer , en quelque sorte, disait alors Goran à sa classe. Mais la société prétend que le mal extrême ne peut pas être expliqué, ni compris. Essayer de le faire, cela reviendrait à chercher une justification. » « 

« Quand un individu ment, il doit effectuer une activité psychologique intense pour compenser toute une série de tensions. Pour rendre ses réponses plus crédibles, il est contraint d’atténuer des informations véridiques, déjà sédimentées dans sa mémoire, et à recourir à des mécanismes d’élaboration logique pour les amalgamer au mensonge qu’il raconte. Cela requiert un effort énorme, ainsi qu’une certaine imagination. Chaque fois qu’on profère un mensonge, il faut se rappeler de tous les faits qui le font tenir sur pied. Quand les mensonges sont nombreux, le jeu devient complexe. Un peu comme le jongleur de cirque qui tente de faire tourner des assiettes sur des bâtons. Chaque fois qu’il en ajoute une, l’exercice devient plus difficile, et il est contraint de courir d’un côté à l’autre, sans répit. C’est à ce moment-là qu’on faiblit, qu’on s’expose. »

Sur les traces de Harrouda

Harrouda de Taher Ben Jelloun
Denoël, 1973
ISBN : 9782070380695 – 176 pages -

Harrouda n’apparaît que le jour. Elle continence par lâcher ses cheveux en avant et tourne sur place. Puis elle relève sa robe. Le narrateur n’a que le temps d’y croire, déjà le rideau est baissé. Le reste, il le retrouve dans ses rêves chaque étape de son adolescence. Harrouda, prostituée déchue, fut son premier amour, et celle qui le fit grandir et voyager. De Fès, ville de toutes les vertus, à Tanger, ville de toutes les trahisons.

Sur l’innocence volée:  » Il croyait en notre innocence. Le pauvre homme ! L’innocence, nous la laissons là-bas. Dans le ventre de la mère. Tout au plus elle reste suspendue au cordon ombilical jusqu’au jour où elle tombe en lambeaux desséchés. L’innocence nous la laissons aux autres, à ceux qui en parlent dans les livres. Nous n’y avons jamais cru. Chose rare enveloppée dans la soie. Bague magique jetée dans l’embrun du souvenir. Très tôt, on se frotte contre un réel effrayant. On ouvre portes et fenêtres sur une muraille de granit. On mange du calcaire et on se tait le soir. Les murs témoignent. Ils parleront. On ne dessine pas des fleurs ou des oiseaux. (D’ailleurs nous ignorons les noms qu’ils portent.) Avec un morceau de charbon, on fait des miracles sur les murs. On dessine des femmes avec les touches de nos premières perceptions. « 

Sur la pédophilie d’un fkih:  » Venez mes enfants, je suis votre père, votre tuteur, votre protecteur ; je suis votre maître et peu plus. Je suis la droite parallèle à vos désirs. Venez sous ma jellaba : vous y découvrirez le jardin des milles et un délices. Vous y trouverez merveille et un peu plus. Vous n’avez qu’à tirer sur ma barbe. Elle est de fibre de laine pure. Tirez et vous verrez mon ventre s’ouvrir et avaler vos caprices mêlés à l’encens de La Mecque. La miséricorde sera votre partage. Les délices qui couleront de vos veines ne seront que parabole de l’apparence. Vraies et tendres, elles croiseront le jour dans ma main étalée. Venez mes petits, ma jellaba sera votre demeure. Vous n’aurez plus à vous cacher dans la jarre. Ma jellaba vous contiendra tous. Apprenez que sa laine vient d’Arabie, tissée par l’innocence des vierges dans l’oasis épargnée. Apprenez qu’elle a été lavée à Agar dans l’eau qui murmure. Elle me protège de tous les sarcasmes. Elle vous protégera contre la malédiction du Diable. Sa lumière vous donnera le vertige. Fermez les yeux et venez vous blottir dans ma chair à la fin de chaque prière. Elle ne restera plus enceinte de vos désirs. Elle ne portera plus aux cieux la complainte de ma solitude. Venez et fermez vos corps au mal qui colore le souffle de la ville… »

La revanche des enfants:  » Nous, enfants et oiseaux, conscients et responsables, amants de la terre et du soleil, donnons la parole à nos cicatrices par-delà l’innocence dont on nous affuble vu
les conditions démagogiques pour la constitution d’une mémoire
l’impossibilité du suicide salvateur
le budget envahissant du ministère de la cadavérisation nationale
la castration perpétrée en plein jour
les murs qui se ferment sur les gommes
le chant qui saoule et endort
les myosotis qui poussent sur les corps vierges
le silence servi dans le café du matin
le corps en pointillés
le destin par la queue
la mer et l’écume amère
l’approche à grands pas de la mort en kaftan dans vos foyers
avons décidé :
le siège de la ville
la décomposition des coups
et le jugement avant-dernier… »

Sur Tanger:  » Ma ville a subi le viol de l’aigle taillé dans le roc de Tarik. Les ries se sont faites dans le sillage du songe. Des chaumières sont nées de l’encens du paradis : les nomades ont quitté l’ombrage de l’olivier et sont venus écouter la mer sur l’aile verte de l’oiseau ému. La montagne ne porte plus dans ses flancs que les infirmes abandonnés depuis la guerre du Rif à l’étreinte de la mort. Ils fument le kif qu’ils cultivent et habitent leurs souvenirs. La ville. Le rêve se décompose. La désillusion est lente : l’hirondelle bat de l’aile et touche le sable ; elle dit l’absence ; elle dit la vague et l’écume réconciliées au seuil d’une mémoire graciée par le soleil. La mort travestie voyage la nuit sur un âne docile ; elle refuse l’envol sur les grèves du matin ; elle a longtemps eu les pieds nus et le front en bois lisse avant de devenir l’étoile voyageuse qui s’éteint au lever du jour ; elle sort du roc, lame vive, chante la migration du destin. « 

Les confidences d’une mère:  » J’y pense encore ! La parole ! Après tout qu’aurions-nous dit ? De quoi aurions-nous discuté ? Il avait son commerce, ses amis, ses préoccupations religieuses…je n’avais pas de place dans ce monde extérieur. Nous partagions la nourriture (mais souvent il mangeait seul), nous partagions la maison où je devais faire l’apprentissage de la solitude et du silence. Je parlais avec ma mère et mes sœurs, mais je n’osais pas tout dire. Je regardais tendrement ma jeunesse se consumer dans les rides d’un homme, un étranger. Il m’a fait un enfant. J’étais encore enceinte quand il mourut. Tu sais, aujourd’hui encore, j’ai entre les dents le goût de la mort qu’il avait laissé dans les draps. Je ne suis pas près d’oublier la peur qui s’était emparée de moi le jour de sa mort… »

J’♥ les classiques : Les caractères de La Bruyère

les caractères la bruyèreLes caractères de La Bruyère sont une œuvre à part dans la littérature française. Portraits, souvent acides, de contemporains du Grand Siècle, ils restent, par leur profondeur psychologique, toujours d’actualité, trois cents ans plus tard. Écrits par un moraliste représentatif du classicisme, ils ont, par la richesse de la langue et l’habileté du style, inspirés nombres d’écrivains du 18e et 19e siècles, faisant de ce conservateur un précurseur, de cet homme sévère et pessimiste un maître du portait et de l’ironie.

« Chaque heure en soi comme à notre égard est unique : est-elle écoulée une fois, elle a péri entièrement, les millions de siècles ne la ramèneront pas. Les jours, les mois, les années s’enfoncent et se perdent sans retour dans l’abîme des temps ; le temps même sera détruit : ce n’est qu’un point dans les espaces immenses de l’éternité, et il sera effacé. Il y a de légères et frivoles circonstances du temps qui ne sont point stables, qui passent, et que j’appelle dans modes, la grandeur, la faveur, les richesses, la puissance, l’autorité, l’indépendance, le plaisir, les joies, la superfluité. Que deviendront ces modes quand le temps même aura disparu ? La vertu seule, si peu à la mode, va au-delà des temps. »

« Il y a bien autant de paresse que de faiblesse à se laisser gouverner. Il ne faut pas penser à gouverner un homme d’un coup, et sans autre préparation, dans une affaire importante et qui serait capitale à lui ou aux siens ; il se sentirait d’abord l’empire et l’ascendant qu’on veut prendre sur son esprit, et il secouerait le joug par honte ou par caprice : il faut tenter auprès de lui les petites choses, et de là le progrès jusqu’aux plus grandes est immanquable. »

« Qui a vécu un seul jour a vécu un siècle : même soleil, même terre, même monde, même sensation. Il y aurait quelque curiosité à mourir, c’est à dire à n’être plus un corps, mais à être seulement esprit : l’homme cependant, impatient de la nouveauté, n’est point curieux sur ce seul article ; né inquiet et qui s’ennuie de tout, il ne s’ennuie point de vivre ; il consentirait peut-être à vivre toujours. Ce qu’il voit de la mort le frappe plus violemment que ce qu’il en sait : la maladie, la douleur, la cadavre le dégoûtent de la connaissance d’un autre monde. Il faut tout le sérieux de la religion pour le réduire. »

« Parler et offenser, pour de certaines gens, est précisément la même chose. Ils sont piquants et amers ; leur style est mêlé de fiel et d’absinthe : la raillerie, l’injure, l’insulte leur découlent des lèvres comme leur salive. Il leur serait utile d’être nés muets ou stupides : ce qu’ils ont de vivacité et d’esprit leur nuit davantage que ne fait à quelques autres leur sottise. Ils ne se contentent pas toujours de répliquer avec aigreur, ils attaquent souvent avec insolence ; ils frappent sur tout ce qui se trouve sous leur langue, sur les présents, sur les absents ; ils heurtent de front et de côté, comme des béliers : demande-t-on des béliers qu’ils n’aient pas de cornes? De même n’espère-t-on pas de réformer par cette peinture des naturels su durs, si farouches, si indociles. Ce que l’on peut faire de mieux, s’aussi loin qu’on les découvre, est de les fuir de toute sa force et sans regarder derrière soi. »

« Ceux qui, sans nous connaître assez, pensent mal de nous, ne nous font pas de tort : ce n’est pas nous qu’ils attaquent, c’est le fantôme de leur imagination. »

« Une femme insensible est celle qui n’a pas encore vu celui qu’elle doit aimer. »

« La vie est courte, si elle ne mérite ce nom que lorsqu’elle est agréable, puisque si l’on cousait ensemble toutes les heures que l’on passe avec ce qui plaît, l’on ferait à peine d’un grand nombre d’années une vie de quelques mois. »

« Il faut rire avant que d’être heureux, de peur de mourir sans avoir ri. »

Giton et Phédon

Giton a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l’œil fixe et assuré, les épaules larges, l’estomac haut, la démarche ferme et délibérée. Il parle avec confiance ; il fait répéter celui qui l’entretient, et il ne goûte que médiocrement tout ce qu’il lui dit. Il déploie un ample mouchoir et se mouche avec grand bruit ; il crache fort loin, et il éternue fort haut. Il dort le jour, il dort la nuit, et profondément ; il ronfle en compagnie. Il occupe à la table et à la promenade plus de place qu’un autre. Il tient le milieu en se promenant avec ses égaux ; il s’arrête, et l’on s’arrête ; il continue de marcher, et l’on marche : tous se règlent sur lui. Il interrompt, il redresse ceux qui ont la parole : on ne l’interrompt pas, on l’écoute aussi longtemps qu’ils veut parler ; on est de son avis, on croit les nouvelles qu’il débite. S’il s’assied, vous le voyez s’enfoncer dans un fauteuil, croiser les jambes l’une sur l’autre, froncer le sourcil, abaisser son chapeau sur ses yeux pour ne voir personne, ou le relever ensuite, et découvrir son front par fierté et par audace.  Il est enjoué, grand rieur, impatient, présomptueux, colère, libertin, politique, mystérieux sur les affaires du temps ; il se croit des talents et de l’esprit. Il est riche.

Phédon a les yeux creux, le teint échauffé, le corps ses et le visage maigre ; il dort peu, et d’un sommeil fort léger ; il est abstrait, rêveur, et il a avec de l’esprit l’air d’un stupide : il oublie de dire ce qu’il sait, ou de parler d’événements qui lui sont connus ; et s’il le fait quelquefois, il s’e tire mal, il croit peser à ceux à qui il parle, il conte brièvement, mais froidement ; il ne se fait pas écouter il ne fait point rire. Il applaudit, il sourit à ce que les autres lui disent, il est de leur avis ; il court, il vole pour leur rendre de petits services. Il est complaisant, flatteur, empressé ; il est mystérieux sur ses affaires, quelquefois menteur ; il est superstitieux, scrupuleux, timide. Il marche doucement et légèrement, il semble craindre de fouler la terre ; il marche les yeux baissés, et il n’ose les lever sur ceux qui passent. Il n’est jamais du nombre de ceux qui forment un cercle pour discourir ; il se met derrière celui qui parle, recueille furtivement ce qui se dit, et il se retire si on le regarde. Il n’occupe point de lieu, il ne tient point de place ; il va les épaules serrées, le chapeau abaissé sur ses yeux pour n’être point vu ; il se replie et se referme sur son manteau ; il n’y a point de rues ni de galerie si embarrassées et su remplies de monde, où il ne trouve moyen de passer sans effort, et de se couler sans être aperçu. Si on le prie de s’asseoir, il se met à peine sur le bord d’un siège ; il parle bas dans la conversation, et il articule mal ; libre néanmoins sur les affaires publiques, chagrin contre le siècle, médiocrement prévenu des ministres et du ministère. Il n’ouvre la bouche que pour répondre ; il tousse, il se mouche sous son chapeau, il crache presque sur soi, et il attend qu’il soit seul pour éternuer, ou, si cela lui arrive, c’est à l’insu de la compagnie :  il n’en coûte à personne ni salut ni compliment. Il est pauvre .

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Le passé simple, de Driss Chraïbi

Le passé simple de Driss Chraïbi
Denoël, 1954
ISBN :  2070377282 – 273 pages – 7 €

Le passé simple nous introduit au cœur de la famille du Seigneur, un potentat marocain. Cet homme tranche au nom d’Allah : tout lui est bon pour faire fructifier son immense fortune ; la religion s’enseigne dans la peur du corps et dans la désolation de l’âme, les êtres ne vivent pas, ils se contentent d’exister, aussi bien les enfants que leur mère. Mais la guerre est là qui rend plus sensibles les failles de la société arabe plus encore de despotisme du père. Driss Ferdi se révolte : il est issu de l’Orient qu’il renie. Heureusement ou malheureusement, il demeure l’invité de la civilisation occidentale. Petit-fils de saint musulman, éduqué dans des écoles européennes, il vit à la fois le drame de son émancipation personnelle et le conflit de deux civilisations dans sa vie l’a fait tributaire. A Fès, où on l’a envoyé pour attirer la grâce de Dieu sur les affaires paternelles, il fait l’apprentissage de la liberté. Il lui faudra refuser les avances d’un douteux saint homme, se faire respecter par un oncle trop docile devant les grands du jour ; il aura l’occasion de faire entendre sa voix dans la grande mosquée au cours de la nuit du Destin. Son cri, c’est celui de sa génération. Il trouvera la force de supporter la mort de son frère, le suicide de sa mère, la force et le courage de se délivrer de sa révolte : peut-être sera-t-il ainsi un de ceux qui vont changer la face du monde, au point de fusion des civilisations de l’Orient et de l’Occident.

 » Selon l’état hépatique de l’honorable professeur, les coups sur la plante des pieds s’échelonnent entre dix et cent. Il est vrai que les petits ont droit jusqu’à dix coups seulement. Les plus âgés peuvent supporter davantage. Toute règle comporte une exception. Ainsi, les élèves à tête d’ange sont dispensés de tout châtiment. Quelquefois aussi les enfants de riches. Mais, en matière de compensation, il existe fort heureusement les têtes dures et les bêtes noires. Sans quoi il n’y aurait pas d’emploi pour les entraves et les falaquas. Pour moi, élève ordinaire, je suis sincèrement reconnaissant envers mes maîtres d’avoir si bien nivelé et affermi la plante de mes pieds. Je peux sans difficultés faire des kilomètres de marche. D’ailleurs, tous ceux qui sont passés par ces écoles sont de rudes marcheurs. Exemple : les coureurs marocains. « 

 » Le jeûne est généralement admis dans les croyances et partout suivi comme un rite millénaire. C’est-à-dire qu’en dehors de ceux qui sont obligés de travailler tous les jours pour survenir à leurs besoins, les gens paressent dans leurs lits jusqu’à midi et font ensuite des parties interminables de poker ou de loto, pour tuer le temps et tromper la faim. Les jeux de hasard sont interdits par la loi et le Ramadan est un mois de recueillement et de prières. J’ai toujours vu mon père pendant ce jeune d’une humeur particulièrement massacrante parce qu’il ne pouvait pas fumer, il sortait faire un petit tour vers midi, rentrait et épuisait tous les sujets de conversation et toutes les occasions de dispute. Le soir, il redevenait le plus doux des hommes parce qu’il avait fumé et ne disait plus rien parce qu’il fumait jusqu’au matin […] Le pèlerinage à la Mecque est prétexte aux Marocains riches pour visiter les pays du Proche-Orient. Je cite le cas de mon père qui est resté trois ans absent ; soi-disant pour se recueillir sur la Kaaba, la sainte Pierre Noire. A son retour, venant du Hedjaz, il distribua des dattes de Médine et du bois de santal à ses proches et amis, heureux d’avoir même un grain de poussière du pays saint. Ma mère lèche encore une de ces fameuses dattes, la vingt-septième nuit du Ramadan, la nuit du Pouvoir où « anges et démons fraternisent sur les gazons tapissés de pétales de roses, au paradis ». Mon père tendit sa dextre en un geste magnanime et tout le monde la baisa et la baise encore en gratifiant son possesseur du titre de Haj, c’est-à-dire un type qui a été à la mecque. Par la suite, il devait nous apprendre que la presque totalité de sa fortune avait fondu dans les tripots de Damas et du Caire. Mais il s’est réellement recueilli sur la Kaaba et a donc droit à son titre. Louange à Dieu très-haut, père de l’univers et roi du Jugement dernier ! »

 » Je marchais dans la ville. J’allais vadrouillant, réceptif aux déclics. Comme une chienne de vie, je poussais devant moi le poids d’une civilisation. Que je n’avais pas demandée. Dont j’étais fier. Et qui me faisait étranger dans cette ville d’où j’étais issu. Je cousais rues et ruelles. Idées et visions. J’accusais chaque passant, chaque pierre. Il était celui qui n’oserait pas me jeter la pierre. Elle était la pierre qu’il n’oserait pas me jeter. Je n’étais plus de ceux qui vidaient un bidon de pétrole sur une tribu de Juifs, une fois le temps, réveils des épopées médiévales, et les regardaient brûler vifs, torches vives ; ni de ceux qui léchaient des dattes de Médine et cultivaient le culte des fossiles. Mon père s’appelait Roche, mes frères Berrada, Lucien, Tchitcho. Ma religion était la révolte. Jusqu’à cette mère dont je savais les glandes desséchées et les tendresses monstrueuses. «