Sur les traces d’Omar Khayyem

samarcandeJe ne suis pas de ceux dont la foi n’est que terreur du Jugement, dont la prière n’est que prosternation. Ma façon de prier ? je contemple une rose, je compte les étoiles, je m’émerveille de la beauté de la création, de la perfection de son agencement, de l’homme, la plus belle œuvre du Créateur, de son cerveau assoiffé de connaissance, de son cœur assoiffé d’amour, de ses sens, tous ses sens , éveillés ou comblés…

Samarcande, c’est la Perse d’Omar Khayyam, poète du vin, libre-penseur, astronome de génie, mais aussi celle de Hassan Sabbah, fondateur de l’ordre des Assassins, la secte la plus redoutable de l’Histoire. Samarcande, c’est l’aventure d’un manuscrit qui, né au XIe siècle, égaré lors des invasions mongoles, est retrouvé des siècles plus tard.

Extraits choisis:

Parabole sur les trois amis (Omar khayyam qui a observé le monde, Nizzam-el-Molk qui l’a gouverné et Hassan Sabbah qui l’a terrorisé) : « Trois amis étaient en promenade sur les hauts plateaux de Perse. Surgit une panthère, toute la férocité du monde était en elle. La panthère observa longuement les trois hommes puis courut vers eux. Le premier était le plus âgé, le plus riche, le plus puissant. Il cria : « Je suis le maître de ces lieux, jamais je ne permettrai à une bête de ravager les terres qui m’appartiennent »  il était accompagné de deux chiens de chasse. Il les lâcha sur la panthère, ils purent la mordre, mais elle n’en devient que plus vigoureuse, les assomma, bondit sur leur maître et lui déchira les entrailles. Tel fut le lot de Nizam-el-Molk. Le deuxième se dit : « Je suis un homme de savoir, chacun m’honore et me respecte, pourquoi laisserai-je mon sort se décider entre chiens et panthère ? » il tourna le dos et s’enfuit sans attendre l’issue de combat. Depuis, il a erré de grotte en grotte, de cabane en cabane, persuadé que le fauve était constamment à ses trousses. Tel fit le lot d’Omar Khayyam. Le troisième était homme de croyance. Il s’avança vers la panthère les paumes ouvertes, le regard dominateur, la bouche éloquente. « Soit la bienvenue en ces terres, lui dit-il. Mes compagnons étaient plus riches que moi, tu les as dépouillés, ils étaient plus fiers, tu les as rabaissés. » la bête écoutait, séduite, domptée. Il prit l’ascendant sur elle, il réussit à l’apprivoiser. Depuis, aucune panthère n’ose s’approcher de lui, et les hommes se tiennent à distante. » Quand survient le temps des bouleversements, nul ne peut arrêter son cours, nul ne peut le fuir, quelques-uns parviennent à s’en servir. Mieux que quiconque, Hassan Sabbah a su apprivoiser la férocité du monde. Tout autour de lui, il a semé la peur ; pour se ménager, dans son réduit d’Alamout, un minuscule espace de quiétude. »

Omar un prénom banni : « – Quand on se prénomme Omar, il est imprudent de s’aventurer du coté de Kashan. » Khayyam feint la plus totale surprise. Il a pourtant bien compris l’allusion. Son prénom est celui du deuxième successeur du Prophète, le calife Omar, abhorré par les chiites puisqu’il fut un tenace rival de leur père fondateur, Ali. Si, pour l’heure, la population de la Perse est en grande majorité sunnite, le chiisme y représente déjà quelques îlots, notamment les villes-oasis de Kom et de Kashan où d’étranges traditions se sont perpétuées. Chaque année, on célèbre par un carnaval burlesque l’anniversaire du meurtre du calife omar. A cet effet, les femmes se fardent, préparent des sucreries et des pistaches grillées, les enfants se postent sur les terrassent et déversent des trombes d’eau sur les passant en criant joyeusement « Dieu maudisse Omar ! » On fabrique un mannequin à l’effigie du calife portant à la main un chapelet de crottes enfilées, qu’on promène dans certains quartier en chantant : »depuis que ton nom est Omar, tu as ta place en enfer, toi le chef des scélérats, toi l’infâme usurpateur ! » Les cordonniers de Kom et de Kashan ont pris l’habitude d’écrire « Omar » sur les semelles qu’ils fabriquent, les muletiers donnent son nom à leurs bêtes, se plaisant à le prononcer à chaque bastonnade, et les chasseurs, quand il ne leur reste plus qu’une flèche, murmurent en la décochant : « celle-ci est pour le cœur d’Omar. » »

Un poète à la mer : « Lorsque le Titanic a sombré, dans la nuit du 14 au 15 avril 1912, au large de Terre-Neuve, la plus prestigieuse des victimes était un livre, exemplaire unique des Robaïyat d’Omar Kayyam, sage persan, poète, astronome. De ce naufrage je parle peu. D’autres que moi ont pesé le malheur en dollars, d’autres que moi ont dîment recensé cadavres et ultimes paroles. Six ans après, seul m’obsède encore cet être de chair et d’encre dont je fus, un moment, l’indigne dépositaire. N’est-ce pas moi, Benjamin Omar Lesage, qui l’ai arraché à son pays natale ? N’est-ce pas dans mes bagages qu’il s’est embarqué sur le Titanic ? Et son parcours millénaire, qui l’a interrompu, sinon l’arrogance de mon siècle ? Depuis, le mode s’est couvert de sang et d’ombre, chaque jour d’avantage, et à moi la vie n’a plus souri. J’ai dû m’écarter des hommes pour n’écouter que les voix du souvenir et caresser un naïf espoir, une vision insistante : demain, on le retrouvera. Protégé par son coffret en or, il émergera intact des opacités maritimes, son destin enrichi d’une odyssée nouvelle. Des doigts pourront l’effleurer, l’ouvrir, s’y engouffrer ; des yeux captifs suivront de marge en marge la chronique de son aventure, ils découvriront le poète, ses premiers vers, ses premières ivresses, ses premières frayeurs. Et la secte des Assassins. Puis ils s’arrêteront, incrédules, devant une peinture couleur de sable et d’émeraude. Elle ne porte ni date ni signature, rien que ces mots, fervents ou désabusés : Samarcande, la plus belle face que la terre ait jamais tournée vers le soleil. »

Samarcande D'Amin Maalouf, Lattès, 1988,  9782253051206,  312 pages,  5.50 €
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Les Croisades Vues Par Les Arabes

Les Croisades Vues Par Les Arabes d'Amin Maalouf
Jean-Claude Lattès, 1983,  9782290119167,  317 pages

Juillet 1906 : il fait chaud sous les murailles de Nicée. A l’ombre des figuiers, dans les jardins fleuris, circulent d’inquiétantes nouvelles : une troupe formée de chevaliers, de fantassins, mais aussi de femmes et d’enfants, marche sur Constantinople. On raconte qu’ils portent, cousues sur le dos, des bandes de tissu en forme de croix. Ils clament qu’ils viennent exterminer les musulmans jusqu’à Jérusalem et déferlent par milliers. Ce sont les Franj. Ils resteront deux siècles en Terre sainte, pillant et massacrant au nom de Fieu. Cette incursion barbare de l’Occident au cœur du monde musulman marque le début d’une longue période de décadence et d’obscurantisme. Elle est ressentie aujourd’hui encore, en Islam, comme un viol.

« Les calife, ses prédécesseurs, ont été pendant les deux siècles qui ont suivi la mort du prophète (632-833) les chefs spirituels et temporels d’un immense empire qui, à son apogée, s’étendant de l’Indus aux Pyrénées, et qui a même poussée une pointe en direction des vallées du Rhône et de la Loire. Et la dynastie abbasside, à laquelle appartient al-Moustazhir, a fait de Bagdad la ville fabuleuse des Mille et Une nuits. Au début du IXe siècle, du temps où régnait son ancêtre Haroun al-Rachid, le califat était l’Etat le plus riche et le plus puissant de la terre, et sa capitale le centre de la civilisation la plus avancée. Elle avait mille médecins diplômés, un grand hôpital gratuit, un service postal régulier, plusieurs banques dont certaines avaient des succursales en chine, d’excellentes canalisations d’eau, le tout-à-l’égout ainsi qu’une papeterie…les occidentaux qui n’utilisaient encore que le parchemin à leur arrivée en orient, apprendront en Syrie l’art de fabriquer le papier à partir de la paille de blé. Mais en cet été sanglant de 1099 où al-Harawi est venu annoncer au diwan d’al-Moustazhir la chute de Jérusalem, cet age d’or est depuis longtemps révolu. Haroun est mort en 809. Un quart de siècle plus tard, ses successeurs ont perdu tout pouvoir réel, Baghdad est à moitié détruite et l’empire s’est désintégré. Il ne reste plus que ce mythe d’une ère d’unité, de grandeur et de prospérité qui hantera à jamais les rêves des Arabes. Les abbassides régneront encore, il est vrai, pendant quatre siècles. Mais ils ne gouverneront plus. Ils ne seront plus que des otages entre les mains de leurs soldats turcs ou perses, capables de faire et de défaire les souverains à leur guise, en ayant le plus souvent recours au meurtre. Et c’est pour échapper à un tel sort que la plupart des califes renonceront à toute activité politique, Cloitrés dans leur harem, ils s’adonneront désormais exclusivement aux plaisirs de l’existence, se faisant poètes ou musiciens, collectionnant les jolies esclaves parfumées. »

 » A Maara, les nôtres faisaient bouillir des païens adultes dans les marmites, ils fixaient les enfants sur les broches et les dévoraient grillés. Cet aveu du chroniqueur franc Raoul de Caen, les habitant des localités proches de Maara ne le liront pas, mais jusqu’à la fin de leur vie ils se rappelleront ce qu’ils ont vu et entendu. Car le souvenir de ces atrocités, propagé par les poètes locaux ainsi que par la tradition orale, fixera dans les esprits une image des Franj difficile à effacer…Jamais les Turcs n’oublieront le cannibalisme des Occidentaux. A travers toute leur littérature épique, les Franj seront invariablement décrits comme des anthropophages. Cette vision des Franj est-elle injuste ? Leurs chefs l’affirmeront l’année suivante dans une lettre officielle au pape : Une terrible famine assaillit l’armée à Maara et la mit dans la cruelle nécessité de se nourrir des cadavres des Sarrasins. Mais cela semble bien vite dit. Car les habitants de la région de Maara assistent, durant ce sinistre hiver, à des comportements que la faim ne suffit pas à expliquer. Ils voient, en effet, des bandes de Franj fanatisés, les Tafurs, qui se répandent dans les campagnes en clamant tout haut qu’ils veulent croquer la chair des Sarrasins, et qui se rassemblent le soir autour du feu pour dévorer leurs proies. Cannibales par nécessité ? Cannibales par fanatisme ? Tout cela parait irréel, et pourtant les témoignages sont accablants, aussi bien par les faits qu’ils décrivent que par l’atmosphère morbide qu’on y ressent. A cet égard, une phrase du chroniqueur franc Albert d’Aix, qui a participé personnellement à la bataille de Maara, reste inégalable dans l’horreur : Les nôtres ne répugnaient pas à manger non seulement les Turc et les Sarrasins tués mais aussi les chiens ! «