Sélection Prix Littéraire La Mamounia 2011

La Mamounia organise la seconde édition de son prix littéraire qui met en compétition des écrivains marocains francophones. Un prix de 200 000 dhs sera décerné au gagnant. Le jury est composé de Layla Chaouni, Mouna Hachim, Mahi Binebine, Tidiane N’diaye,  Marc Dugain, Christine Orban, Denise Bombardier, Jacques De Decker, Guillaume Durand et Khalid Zekri.

Voici les titres retenus pour l’édition 2011 dont le lauréat sera dévoilé le 1 Octobre prochain:

►Mohamed Leftah : Le dernier combat du capitan ni’mat (La différence)
►Sonia Terrab : Shamablanca (Atlantica Séguier)
►Fouad Laroui : Le drame Linguistique Marocain  (Zellige)
►Safia Azzedine : La Mecque Phuket (Léo Scheer)
►Maria Guessous : Hasna ou le destin d’une femme (La croisée des chemins)
►Lamia Berrada-Berca : Kant et la petite robe rouge (La cheminante)
►Omar Berrada : L’Encensoir (La croisée des chemins)
►Mohamed Diouri : Chroniques de quartier (L’Harmattan)
►Myriam Jebbor : Des histoires de grands (L’Harmattan)
►Kebir-Mustapha Ammi : Mardochée (Gallimard)

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Livremoi.ma ou quand la librairie s’invite chez vous

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Article sponsorisé

Le passé simple, de Driss Chraïbi

Le passé simple de Driss Chraïbi
Denoël, 1954
ISBN :  2070377282 – 273 pages – 7 €

Le passé simple nous introduit au cœur de la famille du Seigneur, un potentat marocain. Cet homme tranche au nom d’Allah : tout lui est bon pour faire fructifier son immense fortune ; la religion s’enseigne dans la peur du corps et dans la désolation de l’âme, les êtres ne vivent pas, ils se contentent d’exister, aussi bien les enfants que leur mère. Mais la guerre est là qui rend plus sensibles les failles de la société arabe plus encore de despotisme du père. Driss Ferdi se révolte : il est issu de l’Orient qu’il renie. Heureusement ou malheureusement, il demeure l’invité de la civilisation occidentale. Petit-fils de saint musulman, éduqué dans des écoles européennes, il vit à la fois le drame de son émancipation personnelle et le conflit de deux civilisations dans sa vie l’a fait tributaire. A Fès, où on l’a envoyé pour attirer la grâce de Dieu sur les affaires paternelles, il fait l’apprentissage de la liberté. Il lui faudra refuser les avances d’un douteux saint homme, se faire respecter par un oncle trop docile devant les grands du jour ; il aura l’occasion de faire entendre sa voix dans la grande mosquée au cours de la nuit du Destin. Son cri, c’est celui de sa génération. Il trouvera la force de supporter la mort de son frère, le suicide de sa mère, la force et le courage de se délivrer de sa révolte : peut-être sera-t-il ainsi un de ceux qui vont changer la face du monde, au point de fusion des civilisations de l’Orient et de l’Occident.

 » Selon l’état hépatique de l’honorable professeur, les coups sur la plante des pieds s’échelonnent entre dix et cent. Il est vrai que les petits ont droit jusqu’à dix coups seulement. Les plus âgés peuvent supporter davantage. Toute règle comporte une exception. Ainsi, les élèves à tête d’ange sont dispensés de tout châtiment. Quelquefois aussi les enfants de riches. Mais, en matière de compensation, il existe fort heureusement les têtes dures et les bêtes noires. Sans quoi il n’y aurait pas d’emploi pour les entraves et les falaquas. Pour moi, élève ordinaire, je suis sincèrement reconnaissant envers mes maîtres d’avoir si bien nivelé et affermi la plante de mes pieds. Je peux sans difficultés faire des kilomètres de marche. D’ailleurs, tous ceux qui sont passés par ces écoles sont de rudes marcheurs. Exemple : les coureurs marocains. « 

 » Le jeûne est généralement admis dans les croyances et partout suivi comme un rite millénaire. C’est-à-dire qu’en dehors de ceux qui sont obligés de travailler tous les jours pour survenir à leurs besoins, les gens paressent dans leurs lits jusqu’à midi et font ensuite des parties interminables de poker ou de loto, pour tuer le temps et tromper la faim. Les jeux de hasard sont interdits par la loi et le Ramadan est un mois de recueillement et de prières. J’ai toujours vu mon père pendant ce jeune d’une humeur particulièrement massacrante parce qu’il ne pouvait pas fumer, il sortait faire un petit tour vers midi, rentrait et épuisait tous les sujets de conversation et toutes les occasions de dispute. Le soir, il redevenait le plus doux des hommes parce qu’il avait fumé et ne disait plus rien parce qu’il fumait jusqu’au matin […] Le pèlerinage à la Mecque est prétexte aux Marocains riches pour visiter les pays du Proche-Orient. Je cite le cas de mon père qui est resté trois ans absent ; soi-disant pour se recueillir sur la Kaaba, la sainte Pierre Noire. A son retour, venant du Hedjaz, il distribua des dattes de Médine et du bois de santal à ses proches et amis, heureux d’avoir même un grain de poussière du pays saint. Ma mère lèche encore une de ces fameuses dattes, la vingt-septième nuit du Ramadan, la nuit du Pouvoir où « anges et démons fraternisent sur les gazons tapissés de pétales de roses, au paradis ». Mon père tendit sa dextre en un geste magnanime et tout le monde la baisa et la baise encore en gratifiant son possesseur du titre de Haj, c’est-à-dire un type qui a été à la mecque. Par la suite, il devait nous apprendre que la presque totalité de sa fortune avait fondu dans les tripots de Damas et du Caire. Mais il s’est réellement recueilli sur la Kaaba et a donc droit à son titre. Louange à Dieu très-haut, père de l’univers et roi du Jugement dernier ! »

 » Je marchais dans la ville. J’allais vadrouillant, réceptif aux déclics. Comme une chienne de vie, je poussais devant moi le poids d’une civilisation. Que je n’avais pas demandée. Dont j’étais fier. Et qui me faisait étranger dans cette ville d’où j’étais issu. Je cousais rues et ruelles. Idées et visions. J’accusais chaque passant, chaque pierre. Il était celui qui n’oserait pas me jeter la pierre. Elle était la pierre qu’il n’oserait pas me jeter. Je n’étais plus de ceux qui vidaient un bidon de pétrole sur une tribu de Juifs, une fois le temps, réveils des épopées médiévales, et les regardaient brûler vifs, torches vives ; ni de ceux qui léchaient des dattes de Médine et cultivaient le culte des fossiles. Mon père s’appelait Roche, mes frères Berrada, Lucien, Tchitcho. Ma religion était la révolte. Jusqu’à cette mère dont je savais les glandes desséchées et les tendresses monstrueuses. « 

Succession ouverte, de Driss Chraïbi

Un homme vient de mourir, le vieux Seigneur. Avec lui meurt toute une époque, dans le contexte de l’indépendance du Maroc et de la plupart des pays du Tiers Monde. Driss Ferdi, l’un des fils du Seigneur, s’était jadis révolté contre lui, avait fui sa famille, son pays, brûlant de mordre à même la civilisation occidentale, de s’en nourrir, d’élargir son horizon humain. Et c’est précisément le jour où il s’aperçoit que rien de tout cela ne s’est produit, que la transplantation ne lui a apporté qu’angoisse, déséquilibre, solitude, qu’il reçoit un télégramme  de Casablanca lui apprenant la mort de son père. Il prend l’avion, regagne son pays natal. Les funérailles du vieux patriarche sont étalées sur plusieurs jours, traversées d’épisodes dramatiques, émouvants, doublées sur un mode étrangement modernisé et traditionnel par la lecture du testament : le Seigneur l’a enregistré sur bande magnétique. Que lègue cet homme à ses descendants ? Quel héritage ont transmis les anciennes puissances tutélaires à leurs anciennes colonies ? Quel va être le destin de ces peuples face à leur émancipation ? La succession est ouverte…

« Pendant des années, des années, je n’ai rien eu. Pas le moindre problème. Jamais. Pas même un rhume. Jamais pris le moindre cachet d’aspirine. Pas une seule maladie d’enfant, pas un seul vaccin. Un vrai chameau, un de ces ânes du Maroc qui font l’admiration des spécialistes. Les antibiotiques? je ne sais même pas ce que cela veut dire. Sincèrement. Ecoutez-moi : j’ai mangé des pierres. Et je vous prie de croire que, quand je vous dis qu’il s’agit de pierres, il s’agit de pierres. Rien, jamais, n’a pu m’abattre. Aucune adversité. Les petites suspicions, les vexations de toute sorte, mais mon Dieu, les routes ne sont pas toutes goudronnées. C’est dur de faire l’apprentissage de la vie, et c’est encore plus dur de faire l’apprentissage de l’Europe, au moment même où toute l’Afrique du Nord est à feu et à sang. Mais,  quand on poursuit un but, c’est comme si on longe un tunnel. Les ténèbres ne vous font pas peur, n’existent même pas. Seule compte la petite lueur, là-bas, au bout du tunnel. On dit de quelqu’un qu’il a eu une vie de chien. On devrait dire qu’un tel chien a eu une vie d’homme. Je fais une sorte de bilan, comprenez-vous ? Pendant trente-cinq ans, j’ai trente-cinq ans, chaque fois que j’ai eu un problème, je me suis couché. C’est le meilleur remède, docteur. Je me suis couché, je me suis endormi tout de suite et le lendemain il n’y avait plus de problème. »

« Je me souviens. On ne devrait jamais se souvenir. J’étais entré dans se pays comme on entre dans la vie. Riche d’argent et d’espérance. Riant à gorge déployée, ardent et sensible, venant d’un passé simple, si simple et si élémentaire que l’histoire des hommes s’était chargée de le mettre à bas à coups de bombes et de haines. Seule a survécu en moi la sensibilité. La violence de la sensibilité. Je l’ai toujours portée en moi, de plus en plus violente et muselée, à mesure que s’effrite ma capacité de croire et que s’entassaient les morts. Elle est là, dans mon crâne, dans mes mains, dans mes yeux. C’est pour cela que je porte des lunettes noires que je n’enlève que la nuit, dans mon lit, quand je suis sûr que je peux enfin dormir. Le pire attentat, c’est l’attentat de l’âme. Peu importent le corps et la faim du corps. Il faut des bases pour ce qu’on appelle une vie d’homme. Et, quand ces bases viennent à manquer, quand vous les voyez là, à vos pieds, vieilles et pourries alors qu’on les croyait d’acier, je vous jure que vous êtes prêt à n’importe quel meurtre. Ce qui m’a sauvé, c’est l’héréditaire patience. Mais cela m’a coûté ma foi. »

« Le puits, Driss. Creuse un puits et descends à la recherche de l’eau. La lumière n’est pas à la surface, elle est au fond, tout au fond. Partout, où que tu sois, et même dans le désert, tu trouveras toujours de l’eau. Il suffit de creuser. Creuse, Driss, creuse. »

Succession ouverte [2070371360], 1962.

 

Le Monde à côté, de Driss Chraïbi

«J’appelle  exil l’ouverture à l’Autre, le besoin de se renouveler et de se remettre en question. Les certitudes sont autant de prisons. C’est en solitaire, hors chapelle, et en plein doute que j’ai publié une vingtaine d’ouvrages.» DC                                              Le Monde à côté mérite bien son titre : C’est un roman autobiographique déjanté, chargé d’éclats de rire et de tendresse. Fuyant la conformité, privilégiant la vie, sa passion pour les femmes, Driss Chraïbi y relate son périple, depuis son arrivée en France en 1945 jusqu’à la fin du deuxième millénaire, les rencontres professionnelles, en Alsace, à l’île d’Yeu, au Canada, à Paris, partout où il a vécu et écrit, au confluent des cultures. Ludique et publique, sans fard, le livre se termine par ces mots : «La vie continue. Bonjour la vie !»

Passages choisis

« — Driss Chraïbi, vous pensez en arabe et vous écrivez en français. N’y a-t-il pas là une sorte de dichotomie ?
J’ai vu venir le journaliste. J’aurais volontiers conversé avec lui un petit quart d’heure d’horloge, le temps que nous fassions plus ample connaissance, le temps aussi de dénicher la petite idée qu’il avait derrière la tête et qui devait avoir la forme d’une étiquette. Mais je n’étais pas seul sur le plateau. C’est pourquoi je lui ai demandé poliment :
— Dicho…quoi ? C’est un vocable qui n’entre pas dans la ligne de mes références.
Il m’a expliqué ce que l’on entendait par « dichotomie », les deux pôles d’un aimant qui se repousse en quelque sorte. Je me suis exclamé :
— Ah bon ! mais, monsieur, le plus grand bonheur d’un homme est d’avoir deux langes dans la bouche, surtout si la deuxième est celle d’une femme. Vous ne trouvez pas ?
Comme il ne trouvait pas, j’ai pris mon plus bel accent de travailleur immigré pour désénerver ce cas de figure :
— Si, misiou ! Ji pense en arabe, mais ji trové machine à écrire qui écrit en francés tote seule. 
L’émission a été coupée net, j’ignore pourquoi.»

« Une appartenance ethnique —voire un patronyme— n’est qu’une étiquette du langage, il me semble. Ce n’est pas une identité. L’identité est ce qui demeure primordial le long d’une existence, jusqu’au dernier souffle : la moelle des os, l’appétit flamboyant des organes, la source qui bat dans la poitrine et irrigue la personne humaine en une multitude de ruisseaux rouges, le désir qui naît en premier et meurt le dernier. »

« Je me suis rendu dans tous les lieux de ma mémoire, au Maroc, en France et ailleurs, partout où j’ai vécu et rêvé. Le soir tombe ici ou là-bas. Du ciel perlent les étoiles, peignant du vert de l’espoir dans le ciel est une larme, une âme. Et toutes sont mes larmes, des parcelles de mon âme. Toutes m’ont parlé avec le langage des origines, avec la langue du poème. Lentement, le poème est devenu une musique. Un à un, j’ai pris par la main puis dans mes bras tous les êtres et toutes les choses que j’ai aimés et qui ont disparu. Et j’ai dansé avec eux sous le ciel vert, valsé, valsé en une valse lente, très lente, de plus en plus lente jusqu’à l’immobilité. La vie continue. Bonjour la vie ! »

Découvrir cet auteur sur Babelio.com

Le Monde à côté,  Driss Chraïbi[ 9782070425785] – 80,00Dhs.

Une année chez les français, par Fouad Laroui

J’ai grandi dans une famille qui révérait le savoir, la lecture, l’apprentissage mais qui n’avait pas le sou. Le mot suprême, c’était ‘âlem, le savant. Quand un enfant ou un adulte lisait, chez nous, on ne l’interrompait pas, on le regardait avec respect et fierté. Finalement, les deux choses se sont combinées : j’ai fait de très bonnes études car j’étais naturellement appliqué et travailleur, comme tous mes cousins Laroui. Mais j’ai fait des études utilitaires, avec l’idée de devenir ingénieur d’une grande école, parce qu’il fallait assurer l’ordinaire : n’étant ni fils d’archevêque ni héritier de Liliane Bettencout (à l’époque, on aurait plutôt dit : Rothschild), je savais que chaque centime que j’allais dépenser au cours de ma vie, j’allais devoir le gagner à la sueur de mon front. Ambition bourgeoise ? Plutôt : petite-bourgeoise. Parce que j’habitais un quartier populaire (le quartier Bouchrit d’El Jadida), je voyais bien ce que c’était que la pauvreté, la dureté de la vie : le sentiment de révolte est parti de là. Mais curieusement, parce qu’en même temps j’allais chaque matin à l’école des Français (l’école Balzac à Kenitra, Charcot à El Jadida), je voyais un contraste d’ordre esthétique qui alimentait une autre forme de révolte : pourquoi le Plateau (là où les Français habitaient à El Jadida dans les années 60) était-il le royaume de la beauté, de l’ordre, de la propreté, alors que Bouchrit, c’était la foule, les maisons mal foutues, la boue dès qu’il pleuvait ? Et pourquoi les chevillards ou marchands de gros, enrichis, ne pouvaient-il pas créer, à leur tour, de la beauté dans Bouchrit au lieu de construire d’horribles bâtisses cubiques pour y entasser leurs femmes et leurs vingt mioches ? Questions confuses dans la tête d’un enfant, mal formulées, mal pensées, mais qui n’ont cessé de me poursuive. Extrait d’un entretien avec Fouad Laroui

1969: Les Américains débarquent sur la Lune et Medhi Khatib atterit au lycée Lyautey de Casablanca. Ébloui par l’intelligence et la boulimie de lecture de son jeune élève ‘Gueddou gued el-foula’, son instituteur s’est battu comme un lion pour lui obtenir une bourse dans le prestigieux établissement, réservé aux enfants des hauts fonctionnaires français et des familles les plus influentes du régime marocain. Du jour où l’un de ses oncles l’abandonne à l’entrée du lycée, en lui fourrant dans les bras une paire de dindons qu’il est censé offrir au responsable de l’établissement, la vie de Medhi change de dimension…

Passages choisis :

« – La femme du boulanger, si du moins vous faites allusion au film de Pagnol, s’appelait Aurélie. Monsieur Je-sais-tout…
Morel s’obstina : – Angèle, j’vous dis !
Il abaissa les yeux et aperçut Mehdi, qui avait le sentiment de mesurer un centimètre et de peser un gramme. Morel rugit : – Toi, le boursier méritant ! Eh bien, mérite, mérite ! Comment elle s’appelle, la femme du boulanger ?
Mehdi, au bord de la panique, s’efforça de réfléchir. Il avait vu une ou deux fois le boulanger, à Béni-Mellal. C’était un homme bourru, vêtu d’une simple chemise et d’un short, qui enfournait dans le ferrane ardent, sans mot dire, les pains que lui apportaient les familles du quartier. Il ne connaissait même pas son nom (on l’appelait moul’ ferrane), comment aurait-il pu savoir comment se prénommait sa femme ? D’ailleurs, en avait-il une ? À Béni Mellal, la plupart des hommes enfermaient leurs épouses à la maison…transpercé par le regard de Morel , qui attendait une réponse, il eut l’idée d’inventer le nom le plus probable.
– Fatima ! Cria-t-il.
Les deux adultes se regardèrent, interloqués, puis ils éclatèrent de rire, elle gloussant, lui hoquetant, et Mehdi entre eux, espérant leur mort violente. »

« La veille, le vendredi, la mère de Mehdi avait pris une petite valise dans un débarras, une valise marron à poignée blanche, et y avait entassé des vêtements fraîchement lavés. On l’avait envoyé ensuite chez le coiffeur, Belhaj le sadique, qui l’avait martyrisé pendant une demi-heure, essayant de dompter sa chevelure rebelle avec un énorme sèche-cheveux qui lui avait brûlé le cuir chevelu sans qu’il osât se plaindre. Il n’avait jamais compris cette manie des coiffeurs de Béni-Mellal de vouloir coûte que coûte rendre lisses les cheveux bouclés ou crépu. C’était la mode, semble-il. Le lisse, c’était beau. Sus au crépu ! quand on voulait déprécier quelqu’un, on disait qu’il ou elle avait le cheveu kred… ravalant ses larmes, serrant les dents, l’enfant était rentré tard à la maison, la tête en feu, il n’avait rien pu avaler en guise de dîner. Pour la première fois de sa vie, il avait connu les affres de l’insomnie. Se tournant et se retournant dans son lit, les yeux obstinément fermés, il voyait très clairement un grand trou noir – c’était même tout ce qu’il voyait- et cet abîme semblait destiné à l’engloutir dans un avenir très proche. »

« Une heure plus tard, le dortoir se remplit. M’Chiche El Alami arriva sans se presser, ouvrit l’armoire et en sortit un très beau pyjama vert pomme, qui semblait luire dans la lumière crue que dispensaient les ampoules fixées au plafond. Il se déshabilla derrière la porte de l’armoire et alla bavarder avec les voisins. Ramon Fernandez lui lança d’un ton moqueur :
-Eh M’Chiche, t’as l’air d’une plante verte, avec ton pyjama ! Il faudrait te mettre en pot. Fais gaffe, si un mouton passe dans le coin, il te broute.
Des éclats de rire saluèrent la saillie. M’Chiche répondit tranquillement :
-La plante, elle te dit merde. Et le pyjama vient de Paris, direct des Champs Elysées. Tu peux en dire autant, Espagnol hazeq ?
-ça veut dire quoi, hazeq ?
-Ben, demande-le à ton chauffeur marocain, ou ton jardinier, ils comprennent l’arabe, eux.
-Mais je n’ai ni chauffeur ni jardinier, idiot. mon père est maraîcher. Tu crois qu’on est tous rupins comme toi ?
-C’est bien ce que je disais. Espagnol hazeq : fauché.
-Sale capitaliste ! on vous aura ! les aristocrates, à la lanterne ! »

« – Parce que tu es un pro-lé-taire ! lui assena-t-il d’une voix forte.
Mehdi eut envie de pleurer. Il ne connaissait pas le mot mais il sonnait comme une injure. Pourquoi ce barbu l’insultait-il ?
-Toi et moi, nous sommes prolétaires. Tu es marocain, je suis français, mais au fond nous sommes frères, nous partageons une même condition, un même destin : nous sommes les damnés de la Terre ! Nous voici face à face, dans cette salle de Lyautey : c’est dans l’ordre des choses. C’est ainsi, cela a toujours été ainsi : le prolétaire surveille le prolétaire, pour le plus grand profit du système. Les flics, les sans-grades, les mokhaznis, ce sont tous des prolétaires. Et ils cognent sur qui ? Sur d’autres prolétaires, leurs semblables, leurs frères ! Tous tes petits camarades sont chez eux entrain de manger de la broche, M’chiche fouette ses serfs, les rupins de mon age sont entrain de skier sur l’Oukaïmeden, comme ce facho de Dumont, le soleil brille au-dehors et nous feux, qu’est ce qu’on fait ? On s’enferme dans une salle de classe pour que je te tienne à l’œil ! C’est ça la logique du système ! »

« – T’as vu la jolie chikha ?
C’était donc ça, les fameuses chikhates ! Mehdi n’avait jamais vraiment compris ce qu’elles faisaient dans la vie, ces dames à la réputation sulfureuse- il savait au moins cela : elles avaient mauvaise réputation, puisqu’on parlait d’elles à voix basse, en étouffant un petit rire. Et puis, quand un garçon voulait en insulter un autre, dans la rue, il traitait sa mère de chikha, ce qui déclenchait sur-le-champ une bagarre homérique. Cependant, Mehdi avait lu dans un livre une description détaillée des geishas japonaises et de leurs multiples talents. Les illustrations montraient des femmes au teint exagérément blanc jouant d’un instrument de musique ou servent un thé, à genoux, à coté d’un samouraï hautain. Puisqu’elles portaient le même nom (chikha/geisha, c’était la même chose, avait-il décidé), Mehdi en avait déduit qu’il s’agissait des mêmes femmes. Intrigué par leurs allées et venues entre Béni-Mellal et le Japon, Mehdi avait gardé une vive curiosité envers ces luronnes dont le nom était une insulte mais sans lesquelles aucune fête n’était digne de ce nom. Et voilà qu’il en avait une devant lui ! Il la regarda avec attention. Elle était plutôt grasse, couverte de bijoux et exagérément maquillée – les joues rouges, les yeux charbonneux, la bouche sanglante. Il se dégageait d’elle une sorte d’indolence qui semblait masquer des dangers divers, comme si un volcan sommeillait sous sa djellaba. »

Une année chez les français, Fouad Laroui [9782260018346] – 125,00Dhs.

Abdelfattah Kilito — Archéologie

Le fou de Layla
On plaint Qays, le fou de Layla, on compatit à son sort, mais on oublie qu’il l’a choisi de son plein gré. Il était amoureux de Layla, sa cousine, et l’histoire aurait pu se terminer sur la banalité d’un mariage s’il s’était abstenu comme l’exigeait la coutume de l’époque, de chanter son amour et de nommer sa bien-aimée. Incapable de se taire, il ne résista pas à la tentation de réciter ses vers. Il n’ignorait pourtant pas qu’en les publiant, il transgressait un tabou et perdait Layla définitivement. Qu’est-ce à dire, sinon que l’amour de la poésie était chez lui bien plus fort que celui de Layla ? Dans un autre contexte, Jahiz a affirmé –parole atroce- qu’un livre est beaucoup plus cher qu’un fils au cœur de l’écrivain.

Osiris
Le vizir Koundouri fut chargé par le sultan Seljoukide Toughril (le champion de l’orthodoxie sunnite au XIe siècle) de demander, en son nom, la main d’une princesse du Khouwarism. Profitant traîtreusement de l’occasion, Koundouri épousa lui-même la princesse. Rappelons que Tristan se rendit coupable d’une forfaiture à peu près semblable à l’égard du roi Marc. Koundouri n’avait pas, il est vrai, l’excuse du philtre, mais la beauté extraordinaire de la princesse était plus puissante que la magie. On lui avait décrit ses charmes, ou peut-être l’avait-il aperçue furtivement derrière un rideau. Dans le Collier de la colombe, écrit vers la même époque, Ibn Hazm de Cordoue note que dans les affaires d’amour, on ne saurait trop se méfier du messager. Le sultan ne tua pas Koundouri ; dans sa clémence, il se contenta de le châtrer et le garder comme vizir. Selon une autre version, Koundouri n’avait absolument pas épousé la princesse, mais ayant appris que ses ennemis faisaient courir le fruit qu’il la convoitait, il en fut effrayé et, pour sauver sa vie, il se châtra lui-même. Afin de mieux marquer sa soumission et rentrer dans la grâce du sultan, il se coupa également la barbe, autre symbole de virilité (ceux à qui on infligeait cette punition se terraient chez eux jusqu’à ce que le poil repousse). Plus tard, le sultan ordonna la décapitation du vizir. Quand le bourreau se présenta chez lui, Koundouri fit ses adieux à sa famille (qui se réduisait à une fille unique). Ensuite, remettant un linceul au bourreau, il lui donna cent dinars afin qu’il l’en couvrit après sa mort. On peut penser que le bourreau honora le contrat, il n’avait aucune raison valable de s’y soustraire. Seulement, quelle partie du cadavre devrait être enveloppée dans le linceul ? car Koundouri fut démembré et inhumé à plusieurs endroits : le sang fut versé à Marw al-Rawdh, le corps enterré à Koundour (d’où le vizir était originaire), la tête à Nishapour, les parties génitales au Kirman (après avoir été –détail énigmatique- bourrées de paille). Depuis sa mort, il fait sans doute des efforts, aussi vains que ridicules, pour retrouver l’intégrité de son corps, pour se réunir avec lui-même. Deux historiens, Ibn Khallikane et Ibn Kathir, ont rapporté, avec des variantes, cette histoire. Le premier y voit l’occasion d’une méditation sur l’instabilité des affaires de ce monde et le caractère transitoire du pouvoir. Le second oriente sa réflexion vers la résurrection, à la fin des temps, du cadavre dispersé, et « atteste que Dieu  réunira les créatures à un  rendez-vous, où qu’elles se trouvent et quel que soit leur état. Et la princesse du Khouwarism, qu’est-elle devenue ? Curieusement, les chroniqueurs observent un silence complet sur ce point. Visiblement, son sort ne les intéressait pas.

Métaphore
L’ode, disaient les poètes anciens, est une chamelle égarée : on ne sait pas chez qui elle aboutira. Perdue dans l’immensité désertique, elle erre à la recherche des siens, bêtes et hommes, mais il n’est pas sûr qu’elle les retrouve. Un jour ou l’autre, l’orpheline est recueillie par des inconnus qui l’adoptent et auprès de qui elle passe le restant de ses jours. A moins qu’elle ne s’égare de nouveau. Le destin d’une ode est de s’égarer, d’être une étrangère. Cela, le poète arabe le savait. Mais il pensait que ses odes ne seraient jamais lues autrement qu’en arabe. Il était loin de se douter que ses chamelles, des siècles plus tard, atteindraient des villes dont il n’avait pas la moindre idée : Berlin, Paris, Londres, New York. Traduites, commentées, interprétées, elles parlent désormais des langues étrangères. Avec le temps, elles oublieront peut-être un jour l’idiome originel.