Sur les traces d’Omar Khayyem

samarcandeJe ne suis pas de ceux dont la foi n’est que terreur du Jugement, dont la prière n’est que prosternation. Ma façon de prier ? je contemple une rose, je compte les étoiles, je m’émerveille de la beauté de la création, de la perfection de son agencement, de l’homme, la plus belle œuvre du Créateur, de son cerveau assoiffé de connaissance, de son cœur assoiffé d’amour, de ses sens, tous ses sens , éveillés ou comblés…

Samarcande, c’est la Perse d’Omar Khayyam, poète du vin, libre-penseur, astronome de génie, mais aussi celle de Hassan Sabbah, fondateur de l’ordre des Assassins, la secte la plus redoutable de l’Histoire. Samarcande, c’est l’aventure d’un manuscrit qui, né au XIe siècle, égaré lors des invasions mongoles, est retrouvé des siècles plus tard.

Extraits choisis:

Parabole sur les trois amis (Omar khayyam qui a observé le monde, Nizzam-el-Molk qui l’a gouverné et Hassan Sabbah qui l’a terrorisé) : « Trois amis étaient en promenade sur les hauts plateaux de Perse. Surgit une panthère, toute la férocité du monde était en elle. La panthère observa longuement les trois hommes puis courut vers eux. Le premier était le plus âgé, le plus riche, le plus puissant. Il cria : « Je suis le maître de ces lieux, jamais je ne permettrai à une bête de ravager les terres qui m’appartiennent »  il était accompagné de deux chiens de chasse. Il les lâcha sur la panthère, ils purent la mordre, mais elle n’en devient que plus vigoureuse, les assomma, bondit sur leur maître et lui déchira les entrailles. Tel fut le lot de Nizam-el-Molk. Le deuxième se dit : « Je suis un homme de savoir, chacun m’honore et me respecte, pourquoi laisserai-je mon sort se décider entre chiens et panthère ? » il tourna le dos et s’enfuit sans attendre l’issue de combat. Depuis, il a erré de grotte en grotte, de cabane en cabane, persuadé que le fauve était constamment à ses trousses. Tel fit le lot d’Omar Khayyam. Le troisième était homme de croyance. Il s’avança vers la panthère les paumes ouvertes, le regard dominateur, la bouche éloquente. « Soit la bienvenue en ces terres, lui dit-il. Mes compagnons étaient plus riches que moi, tu les as dépouillés, ils étaient plus fiers, tu les as rabaissés. » la bête écoutait, séduite, domptée. Il prit l’ascendant sur elle, il réussit à l’apprivoiser. Depuis, aucune panthère n’ose s’approcher de lui, et les hommes se tiennent à distante. » Quand survient le temps des bouleversements, nul ne peut arrêter son cours, nul ne peut le fuir, quelques-uns parviennent à s’en servir. Mieux que quiconque, Hassan Sabbah a su apprivoiser la férocité du monde. Tout autour de lui, il a semé la peur ; pour se ménager, dans son réduit d’Alamout, un minuscule espace de quiétude. »

Omar un prénom banni : « – Quand on se prénomme Omar, il est imprudent de s’aventurer du coté de Kashan. » Khayyam feint la plus totale surprise. Il a pourtant bien compris l’allusion. Son prénom est celui du deuxième successeur du Prophète, le calife Omar, abhorré par les chiites puisqu’il fut un tenace rival de leur père fondateur, Ali. Si, pour l’heure, la population de la Perse est en grande majorité sunnite, le chiisme y représente déjà quelques îlots, notamment les villes-oasis de Kom et de Kashan où d’étranges traditions se sont perpétuées. Chaque année, on célèbre par un carnaval burlesque l’anniversaire du meurtre du calife omar. A cet effet, les femmes se fardent, préparent des sucreries et des pistaches grillées, les enfants se postent sur les terrassent et déversent des trombes d’eau sur les passant en criant joyeusement « Dieu maudisse Omar ! » On fabrique un mannequin à l’effigie du calife portant à la main un chapelet de crottes enfilées, qu’on promène dans certains quartier en chantant : »depuis que ton nom est Omar, tu as ta place en enfer, toi le chef des scélérats, toi l’infâme usurpateur ! » Les cordonniers de Kom et de Kashan ont pris l’habitude d’écrire « Omar » sur les semelles qu’ils fabriquent, les muletiers donnent son nom à leurs bêtes, se plaisant à le prononcer à chaque bastonnade, et les chasseurs, quand il ne leur reste plus qu’une flèche, murmurent en la décochant : « celle-ci est pour le cœur d’Omar. » »

Un poète à la mer : « Lorsque le Titanic a sombré, dans la nuit du 14 au 15 avril 1912, au large de Terre-Neuve, la plus prestigieuse des victimes était un livre, exemplaire unique des Robaïyat d’Omar Kayyam, sage persan, poète, astronome. De ce naufrage je parle peu. D’autres que moi ont pesé le malheur en dollars, d’autres que moi ont dîment recensé cadavres et ultimes paroles. Six ans après, seul m’obsède encore cet être de chair et d’encre dont je fus, un moment, l’indigne dépositaire. N’est-ce pas moi, Benjamin Omar Lesage, qui l’ai arraché à son pays natale ? N’est-ce pas dans mes bagages qu’il s’est embarqué sur le Titanic ? Et son parcours millénaire, qui l’a interrompu, sinon l’arrogance de mon siècle ? Depuis, le mode s’est couvert de sang et d’ombre, chaque jour d’avantage, et à moi la vie n’a plus souri. J’ai dû m’écarter des hommes pour n’écouter que les voix du souvenir et caresser un naïf espoir, une vision insistante : demain, on le retrouvera. Protégé par son coffret en or, il émergera intact des opacités maritimes, son destin enrichi d’une odyssée nouvelle. Des doigts pourront l’effleurer, l’ouvrir, s’y engouffrer ; des yeux captifs suivront de marge en marge la chronique de son aventure, ils découvriront le poète, ses premiers vers, ses premières ivresses, ses premières frayeurs. Et la secte des Assassins. Puis ils s’arrêteront, incrédules, devant une peinture couleur de sable et d’émeraude. Elle ne porte ni date ni signature, rien que ces mots, fervents ou désabusés : Samarcande, la plus belle face que la terre ait jamais tournée vers le soleil. »

Samarcande D'Amin Maalouf, Lattès, 1988,  9782253051206,  312 pages,  5.50 €
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Les Croisades Vues Par Les Arabes

Les Croisades Vues Par Les Arabes d'Amin Maalouf
Jean-Claude Lattès, 1983,  9782290119167,  317 pages

Juillet 1906 : il fait chaud sous les murailles de Nicée. A l’ombre des figuiers, dans les jardins fleuris, circulent d’inquiétantes nouvelles : une troupe formée de chevaliers, de fantassins, mais aussi de femmes et d’enfants, marche sur Constantinople. On raconte qu’ils portent, cousues sur le dos, des bandes de tissu en forme de croix. Ils clament qu’ils viennent exterminer les musulmans jusqu’à Jérusalem et déferlent par milliers. Ce sont les Franj. Ils resteront deux siècles en Terre sainte, pillant et massacrant au nom de Fieu. Cette incursion barbare de l’Occident au cœur du monde musulman marque le début d’une longue période de décadence et d’obscurantisme. Elle est ressentie aujourd’hui encore, en Islam, comme un viol.

« Les calife, ses prédécesseurs, ont été pendant les deux siècles qui ont suivi la mort du prophète (632-833) les chefs spirituels et temporels d’un immense empire qui, à son apogée, s’étendant de l’Indus aux Pyrénées, et qui a même poussée une pointe en direction des vallées du Rhône et de la Loire. Et la dynastie abbasside, à laquelle appartient al-Moustazhir, a fait de Bagdad la ville fabuleuse des Mille et Une nuits. Au début du IXe siècle, du temps où régnait son ancêtre Haroun al-Rachid, le califat était l’Etat le plus riche et le plus puissant de la terre, et sa capitale le centre de la civilisation la plus avancée. Elle avait mille médecins diplômés, un grand hôpital gratuit, un service postal régulier, plusieurs banques dont certaines avaient des succursales en chine, d’excellentes canalisations d’eau, le tout-à-l’égout ainsi qu’une papeterie…les occidentaux qui n’utilisaient encore que le parchemin à leur arrivée en orient, apprendront en Syrie l’art de fabriquer le papier à partir de la paille de blé. Mais en cet été sanglant de 1099 où al-Harawi est venu annoncer au diwan d’al-Moustazhir la chute de Jérusalem, cet age d’or est depuis longtemps révolu. Haroun est mort en 809. Un quart de siècle plus tard, ses successeurs ont perdu tout pouvoir réel, Baghdad est à moitié détruite et l’empire s’est désintégré. Il ne reste plus que ce mythe d’une ère d’unité, de grandeur et de prospérité qui hantera à jamais les rêves des Arabes. Les abbassides régneront encore, il est vrai, pendant quatre siècles. Mais ils ne gouverneront plus. Ils ne seront plus que des otages entre les mains de leurs soldats turcs ou perses, capables de faire et de défaire les souverains à leur guise, en ayant le plus souvent recours au meurtre. Et c’est pour échapper à un tel sort que la plupart des califes renonceront à toute activité politique, Cloitrés dans leur harem, ils s’adonneront désormais exclusivement aux plaisirs de l’existence, se faisant poètes ou musiciens, collectionnant les jolies esclaves parfumées. »

 » A Maara, les nôtres faisaient bouillir des païens adultes dans les marmites, ils fixaient les enfants sur les broches et les dévoraient grillés. Cet aveu du chroniqueur franc Raoul de Caen, les habitant des localités proches de Maara ne le liront pas, mais jusqu’à la fin de leur vie ils se rappelleront ce qu’ils ont vu et entendu. Car le souvenir de ces atrocités, propagé par les poètes locaux ainsi que par la tradition orale, fixera dans les esprits une image des Franj difficile à effacer…Jamais les Turcs n’oublieront le cannibalisme des Occidentaux. A travers toute leur littérature épique, les Franj seront invariablement décrits comme des anthropophages. Cette vision des Franj est-elle injuste ? Leurs chefs l’affirmeront l’année suivante dans une lettre officielle au pape : Une terrible famine assaillit l’armée à Maara et la mit dans la cruelle nécessité de se nourrir des cadavres des Sarrasins. Mais cela semble bien vite dit. Car les habitants de la région de Maara assistent, durant ce sinistre hiver, à des comportements que la faim ne suffit pas à expliquer. Ils voient, en effet, des bandes de Franj fanatisés, les Tafurs, qui se répandent dans les campagnes en clamant tout haut qu’ils veulent croquer la chair des Sarrasins, et qui se rassemblent le soir autour du feu pour dévorer leurs proies. Cannibales par nécessité ? Cannibales par fanatisme ? Tout cela parait irréel, et pourtant les témoignages sont accablants, aussi bien par les faits qu’ils décrivent que par l’atmosphère morbide qu’on y ressent. A cet égard, une phrase du chroniqueur franc Albert d’Aix, qui a participé personnellement à la bataille de Maara, reste inégalable dans l’horreur : Les nôtres ne répugnaient pas à manger non seulement les Turc et les Sarrasins tués mais aussi les chiens ! « 

 

Le passé simple, de Driss Chraïbi

Le passé simple de Driss Chraïbi
Denoël, 1954
ISBN :  2070377282 – 273 pages – 7 €

Le passé simple nous introduit au cœur de la famille du Seigneur, un potentat marocain. Cet homme tranche au nom d’Allah : tout lui est bon pour faire fructifier son immense fortune ; la religion s’enseigne dans la peur du corps et dans la désolation de l’âme, les êtres ne vivent pas, ils se contentent d’exister, aussi bien les enfants que leur mère. Mais la guerre est là qui rend plus sensibles les failles de la société arabe plus encore de despotisme du père. Driss Ferdi se révolte : il est issu de l’Orient qu’il renie. Heureusement ou malheureusement, il demeure l’invité de la civilisation occidentale. Petit-fils de saint musulman, éduqué dans des écoles européennes, il vit à la fois le drame de son émancipation personnelle et le conflit de deux civilisations dans sa vie l’a fait tributaire. A Fès, où on l’a envoyé pour attirer la grâce de Dieu sur les affaires paternelles, il fait l’apprentissage de la liberté. Il lui faudra refuser les avances d’un douteux saint homme, se faire respecter par un oncle trop docile devant les grands du jour ; il aura l’occasion de faire entendre sa voix dans la grande mosquée au cours de la nuit du Destin. Son cri, c’est celui de sa génération. Il trouvera la force de supporter la mort de son frère, le suicide de sa mère, la force et le courage de se délivrer de sa révolte : peut-être sera-t-il ainsi un de ceux qui vont changer la face du monde, au point de fusion des civilisations de l’Orient et de l’Occident.

 » Selon l’état hépatique de l’honorable professeur, les coups sur la plante des pieds s’échelonnent entre dix et cent. Il est vrai que les petits ont droit jusqu’à dix coups seulement. Les plus âgés peuvent supporter davantage. Toute règle comporte une exception. Ainsi, les élèves à tête d’ange sont dispensés de tout châtiment. Quelquefois aussi les enfants de riches. Mais, en matière de compensation, il existe fort heureusement les têtes dures et les bêtes noires. Sans quoi il n’y aurait pas d’emploi pour les entraves et les falaquas. Pour moi, élève ordinaire, je suis sincèrement reconnaissant envers mes maîtres d’avoir si bien nivelé et affermi la plante de mes pieds. Je peux sans difficultés faire des kilomètres de marche. D’ailleurs, tous ceux qui sont passés par ces écoles sont de rudes marcheurs. Exemple : les coureurs marocains. « 

 » Le jeûne est généralement admis dans les croyances et partout suivi comme un rite millénaire. C’est-à-dire qu’en dehors de ceux qui sont obligés de travailler tous les jours pour survenir à leurs besoins, les gens paressent dans leurs lits jusqu’à midi et font ensuite des parties interminables de poker ou de loto, pour tuer le temps et tromper la faim. Les jeux de hasard sont interdits par la loi et le Ramadan est un mois de recueillement et de prières. J’ai toujours vu mon père pendant ce jeune d’une humeur particulièrement massacrante parce qu’il ne pouvait pas fumer, il sortait faire un petit tour vers midi, rentrait et épuisait tous les sujets de conversation et toutes les occasions de dispute. Le soir, il redevenait le plus doux des hommes parce qu’il avait fumé et ne disait plus rien parce qu’il fumait jusqu’au matin […] Le pèlerinage à la Mecque est prétexte aux Marocains riches pour visiter les pays du Proche-Orient. Je cite le cas de mon père qui est resté trois ans absent ; soi-disant pour se recueillir sur la Kaaba, la sainte Pierre Noire. A son retour, venant du Hedjaz, il distribua des dattes de Médine et du bois de santal à ses proches et amis, heureux d’avoir même un grain de poussière du pays saint. Ma mère lèche encore une de ces fameuses dattes, la vingt-septième nuit du Ramadan, la nuit du Pouvoir où « anges et démons fraternisent sur les gazons tapissés de pétales de roses, au paradis ». Mon père tendit sa dextre en un geste magnanime et tout le monde la baisa et la baise encore en gratifiant son possesseur du titre de Haj, c’est-à-dire un type qui a été à la mecque. Par la suite, il devait nous apprendre que la presque totalité de sa fortune avait fondu dans les tripots de Damas et du Caire. Mais il s’est réellement recueilli sur la Kaaba et a donc droit à son titre. Louange à Dieu très-haut, père de l’univers et roi du Jugement dernier ! »

 » Je marchais dans la ville. J’allais vadrouillant, réceptif aux déclics. Comme une chienne de vie, je poussais devant moi le poids d’une civilisation. Que je n’avais pas demandée. Dont j’étais fier. Et qui me faisait étranger dans cette ville d’où j’étais issu. Je cousais rues et ruelles. Idées et visions. J’accusais chaque passant, chaque pierre. Il était celui qui n’oserait pas me jeter la pierre. Elle était la pierre qu’il n’oserait pas me jeter. Je n’étais plus de ceux qui vidaient un bidon de pétrole sur une tribu de Juifs, une fois le temps, réveils des épopées médiévales, et les regardaient brûler vifs, torches vives ; ni de ceux qui léchaient des dattes de Médine et cultivaient le culte des fossiles. Mon père s’appelait Roche, mes frères Berrada, Lucien, Tchitcho. Ma religion était la révolte. Jusqu’à cette mère dont je savais les glandes desséchées et les tendresses monstrueuses. « 

Le dérèglement du monde ou quand nos civilisations s’épuisent

Le Dérèglement du monde d'Amin Maalouf
Grasset, 2009
ISBN : 9782253129974 – 314 pages – 6,50 €

Nous sommes entrés dans le nouveau siècle sans boussole. Dès les tout premiers mois, des événements inquiétants se produisent, qui donnent à penser que le monde connaît un dérèglement majeur, et dans plusieurs domaines à la fois dérèglement intellectuel, dérèglement financier, dérèglement climatique, dérèglement géopolitique, dérèglement éthique…L’humanité aurait-elle atteint son seuil d’incompétence morale ? Pour Amin Maalouf, le dérèglement du monde tient moins à « une guerre des civilisations » qu’à l’épuisement simultané des civilisations, et notamment des deux ensembles culturels dont il se réclame, l’Occident et le monde arabe. Le premier, peu fidèle à ses propres valeurs ; le second, enfermé dans une impasse historique.

Sur les victoires trompeuses : « Lorsqu’un incident grave se déroulait dans un village, il fallait souvent des semaines pour que le reste du pays en entende parler, ce qui en limitait les répercussions. Aujourd’hui, c’est l’inverse. Une déclaration maladroite, prononcée à midi, peut servir de prétexte à une tuerie le soir même, et à dix mille kilomètres de là. Parfois c’est une fausse rumeur, répandue par malveillance ou en raison d’un malentendu, qui déclenche les hostilités ; quand on apprend la vérité, il est déjà trop tard, les cadavres emplissent les rues. Je songe à des événements précis survenus au cours des dernières années, non seulement en Irak, mais également en Indonésie, en Egypte, au Liban, en Inde, au Nigeria, au Rwanda, comme sur le territoire de l’ancienne Yougoslavie…Ce qui est en cause, c’est le fossé qui se creuse entre notre rapide évolution matérielle, qui chaque jour nous désenclave davantage, et notre trop lente évolution morale, qui ne nous permet pas de faire face aux conséquences tragiques du désenclavement. Bien entendu, l’évolution matérielle ne peut ni ne doit s’accélérer considérablement, c’est elle qui doit s’élever, d’urgence, au niveau de notre évolution technologique, ce qui exige une véritable révolution dans les comportements. »

Sur les légitimités égarées : « Chaque Arabe porte en lui l’âme d’un héros déchu, et une velléité de revanche sur tous ceux qui l’ont bafoué. Si on la lui promet, il tend l’oreille, avec un mélange d’attente et d’incrédulité. Si on la lui offre, même partiellement, même sous forme symbolique, il s’enflamme. Nasser avait demandé à ses frères de relever la tête. En leur nom, il avait défié les puissances coloniales ; en leur nom, il avait affronté l’ « agression tripartite » ; en leur nom, il avait triomphé. Ce fut instantanément le délire. Des dizaines de millions d’Arabes ne voyaient plus que lui, ne pensaient qu’à lui, ne juraient que par lui. On était prêt à le soutenir contre le monde entier, quelquefois même à mourir pour lui. Et, bien entendu, à l’applaudir sans lassitude et à scander son nom, les yeux fermés. Quand il remportait des succès, on le bénissait ; quand il subissait des revers, on maudissait ses ennemis. »

Sur les certitudes imaginaires : « Considérer la culture comme un domaine parmi d’autres, ou comme un moyen d’agrémenter la vie pour une certaine catégorie de personnes, c’est se tromper de siècle, c’est se tromper de millénaire. Aujourd’hui, le rôle de la culture est de fournir à nos contemporains les outils intellectuels et moraux qui leur permettront de survivre rien de mons. Ces dizaines d’années additionnelles dont la médecine nous fait cadeau, comment allons-nous les meubler ? Nous sommes de plus en plus nombreux à vivre plus longtemps, et mieux ; forcément guettés par l’ennui, par la peur du vide, forcément tentés d’y échapper par une frénésie consommatrice. Si nous ne souhaitons pas épuiser très vite les ressources de la planète, il nous faudra privilégier autant que possible d’autres formes de satisfaction, d’autres sources de plaisir, notamment l’acquisition du savoir et le développement d’une vie intérieure épanouissante. »

L’Amour de loin – Amin Maalouf

amour de loinAu XIIe siècle, le troubadour Jaufré Rudel, lassé de sa vie de plaisirs, s’embarque pour l’Orient. Ne lui a-t-on pas dit qu’à Tripoli vit la femme qui incarne son idéal d’un amour pur? Hélas, Jaufré, frappé par la maladie, n’arrivera que pour mourir dans les bras de celle qui, avertie de son entreprise, a senti toute la beauté de cet amour de loin…De cette magnifique légende d’amour et de mort, où l’Occident chrétien et l’orient mystique mêlent leurs rêves, Amin Maalouf, le romancier du Rocher de Tanios, prix Goncourt 1993, donne ici une nouvelle variation, dans une langue lyrique aux résonances toutes modernes. Composé par Kaija Saariaho sur le livre de Maalouf, l’opéra L’Amour de loin a été crée à Salzbourg en août 2000 dans une mise en scène de Petter Sellars, sous la direction musicale de Kent Nagano, et dans un décor de George Tsypin.

 » CLÉMENCE: — Ce pays est à moi? Peut-être. Mais moi, je ne suis pas à lui. J’ai les pieds dans les herbes d’ici, mais toutes mes pensées gambadent dans des herbes lointaines. Nous rêvons d’outre-mer l’un et l’autre, mais votre outre-mer est ici, Pèlerin, et le mien est là-bas. Mon outre-mer à moi est du coté de Toulouse où résonnent toujours les appels de ma mère et mes rires d’enfant. Je me souviens encore d’avoir couru pieds nus dans un chemin de pierre à la poursuite d’un chat. Le chat était jeune, il est peut-être encore en vie, et se souvient de moi. Non, il doit être mort, ou bien il m’a oubliée, comme m’ont oubliée les pierres du chemin. Je me souviens encore de mon enfance mais rien dans le monde de mon enfance ne se souvient de moi. Le pays où je suis née respire encore en moi, mais pour lui je suis morte. Que je serais heureuse si un seul muret, si un seul arbre, se rappelait de moi. »

« CLÉMENCE: — Si ce troubadour me connaissait, m’aurait-il chantée avec tant de ferveur? M’aurait-il chantée s’il avait pu sonder mon âme? Belle sans arrogance de la beauté, lui a-t-on dit…Belle? Mais regardant sans cesse autour de moi pour m’assurer qu’aucune autre femme n’est plus belle! Noble sans l’arrogance de la noblesse? Mais je convoite à la fois les terres d’Occident et les terres d’Orient, comme si la Providence avait une dette envers moi! Pieuse sans arrogance de la piété? Mais je me pavane dans mes plus beaux vêtements sur le chemin de la messe, puis je m’agenouille dans l’église, l’esprit vie! Troubadour, je ne suis belle que dans le miroir de tes mots. »

« JAUFRÉ: — Je devrais être l’homme le plus heureux au monde, et je suis le plus désespéré… Je devrais avoir hâte d’atteindre sa ville de Tripoli et je me surprends à supplier le Ciel qu’il n’y ait plus dans nos voiles le moindre souffle de vent. Si, à cet instant, un génie sortait des flots pour me dire « Ordonne, Jaufré, et ton vœu sera exaucé! », je ne saurais quoi souhaiter. Ai-je envie de voir devant moi la femme sans tache, et qu’elle me voie devant elle? Aurai-je envie de chanter l’amour de loin quand mes yeux la contempleront de près et que je guetterai chacun de ses plissements de lèvres, chacun de ses soupirs? Jamais je n’aurais dû m’embarquer pour cette traversée. De loin, le soleil est lumière du ciel mais de près il est feu de l’enfer! J’aurais dû me laisser bercer longtemps longtemps pas sa clarté lointaine au lieu de venir me bruler! J’étais l’Adam et l’éloignement était mon paradis terrestre. Pourquoi fallait-il que je marche vers l’arbre? Pourquoi fallait-il que je tende la main vers le fruit? Pourquoi fallait-il que je m’approche de l’étoile incandescente? »
L’Amour De Loin [9782246603016] – 130,00Dhs : LivreMoi.ma, Votre Librairie au Maroc.

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Amin Maalouf – Les Échelles du Levant

Échelles du Levant, c’est le nom qu’on donnait autrefois à ce chapelet de cités marchandes par lesquelles les voyageurs d’Europe accédaient à l’Orient. De l’agonie de l’Empire ottoman aux deux guerres mondiales et aux tragédies qui, aujourd’hui encore, déchirent le Proche-Orient, la vie d’Ossyane, le héros de ce roman, ne pèse guère. Patiemment, il se souvient, il raconte son enfance princière, son séjour en France sous l’Occupation, sa rencontre avec Clara, puis la descente aux enfers. Dépossédé de son avenir, que lui reste-t-il? Un amour tranquille et puissant. Peut-être plus puissant que l’Histoire.

« Tant qu’il était sur la terre d’Orient, il restait prince, petit-fils de souverain, descendant des grands conquérants. Sans même avoir besoin d’en faire étalage. En Amérique, il serait devenu un piéton anonyme. Cela, il n’aurait jamais pu le supporter. En parlant de lui, hier, j’ai sans doute laissé entendre qu’il était révolté aussi contre les titres de noblesse et les honneurs rendus à la lignée ou au rang. Dans un sens, il l’était…sans l’être tout à fait. Je ne veux pas dire qu’il était incohérent. Seulement, il avait sa propre cohérence. S’il pestait souvent contre sa famille ottomane, il lui reprochait surtout d’avoir périclité. Est-ce donc vers le passé qu’il regardait, plutôt que vers l’avenir? Il n’est pas facile de trancher. Après tout, l’avenir est fait de nos nostalgies, de quoi d’autre? Cet âge où les hommes de toutes origines vivaient côte à côte dans les Échelles du Levant et mélangeaient leurs langues, est-ce une réminiscence d’autrefois? est-ce une préfiguration de l’avenir? Ceux qui demeurent attachés à ce rêve sont-ils des passéistes ou bien des visionnaires? Je serais incapable de répondre. Mais c’est en cela que mon père croyait. En un monde couleur sépia où un Turc et un Arménien pouvaient encore être frères[…] Il ne voulait plus d’un monde avançant immuablement sur ses rails, tout ce qui déraillait, si je puis dire, l’enchantait, l’art subversif, les révoltes corrosives, les inventions outrancières, les lubies, les excentricités; et jusqu’à la folie. Seulement quelquefois, les idées les plus révolutionnaires venaient justement conforter chez lui de tenaces instincts aristocratiques. Ainsi, il n’a jamais voulu que ses enfants fréquentent l’école. Il tenait a nous faire suivre le même chemin que lui: un précepteur, des maîtres à domicile. Si quelqu’un lui faisait observer d’avant-garde, il s’en défendait avec véhémence. Affirmant que les hommes naissent rebelles, et que l’école s’emploie à en faire des êtres soumis, résignés, plus faciles à domestiquer. Les futurs dirigeants révolutionnaires ne pouvaient suivre une telle voie! Ils ne pouvaient se laisser noyer dans l’informe troupeau! »

« Mon père, voyez-vous, était l’exemple même de ce que l’on a coutume d’appeler un despote éclairé. Éclairé, puisqu’il voulait pour nous une éducation d’hommes libres. Éclairé, puisqu’il prodiguait à sa fille le même enseignement qu’à ses fils. Éclairé, aussi, dans sa passion des sciences contemporaines et des arts. Mais despote. Despote déjà dans sa manière d’exprimer ses idées, d’une voix haute, précise, sans appel. Despote surtout dans ses exigences envers nous, envers notre avenir; persuadé que son ambition était noble, il ne se demandait pas si ses enfants avaient le désir ou la capacité de s’y conformer. »

« C’est une fort détestable habitude que d’affubler les enfants de prénoms qui expriment les opinions des parents, leurs engouements ou leurs préoccupations du moment; un prénom doit être la page la plus blanche, pour que la personne y écrive, durant sa vie, ce qu’elle saura y écrire. »

« Tu dois considérer la mort comme une ultime issue de secours. Sache que personne ne peut t’empêcher d’y recourir, mais justement, parce qu’elle t’est accessible, garde-la en réserve, indéfiniment. Supposons que tu fasses un cauchemar, et qu’il suffirait de secouer un peu la tête pour en sortir, tout devient plus simple, plus supportable, et tu finis même par trouver du plaisir dans ce qui te paraissait le plus effrayant. Que la vie te fasse peur, qu’elle te fasse mal, que les êtres les plus proches se couvrent de masques hideux…Dis-toi que c’est la vie, dis-toi que c’est un jeu de croyances et de tromperies, un jeu de masques, joue-le jusqu’au bout, en acteur ou en observateur, en observateur de préférence, il sera toujours temps d’en sortir. Moi, « l’issue de secours » m’aide à vivre. »

« Notre déambulation s’était poursuivie pendant une heure et plus. J’aurais pu marcher ainsi des jours et des nuits sans le moindre début de lassitude. Chaque mot que nous disions, sur nous, sur les autres, sur les pages de l’Histoire qui venaient de se tourner, sur celles qui pourraient s’ouvrir, sur la marche du monde, chaque mot nous rapprochait. Comme à Lyon quatre ans plus tôt, cette impression d’être, à distance, blottis l’un contre l’autre! Pourtant, même nos mains ballantes se frôlaient à peine. En cet instant-là, je ne me disais pas « je l’aime« . Ni à moi, ni à elle. Ce que je vais dire peut paraitre risible venant d’un vieux monsieur: j’avais tous les symptômes de l’amour éperdu, mais dans ma tête, le mot ne venait pas. Il me semble qu’on a besoin, en ces moments-là, d’une sorte de confident qui, même en vous moquant, même, à l’extrême rigueur, par malveillance, prononce le mot « amoureux« , pour que l’on puisse se poser soi-même la question; parce qu’alors, la réponse ne fait aucun doute. »

Les Echelles Du Levant [9782253144243] – 70,00Dhs : LivreMoi.ma, Votre Librairie au Maroc.

Amin Maalouf – Origines
Amin Maalouf – Le Rocher de Tanios

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